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Islam & Laïcité >> Contributions faites aux réunions de la Commission - Archives

CR du 21 février 2003
« La Charia de minorité : contribution pour une intégration légale de l’islam »
par Tareq Oubrou

Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, explicite les principaux concepts juridiques musulmans, et aborde la question de leur articulation avec la laïcité française.



La charia de minorité est un concept normatif qui résume toute une théorie. C’est une approche théorique, méthodiste, et technique en rapport avec la visibilité et la pratique musulmane dans l’espace laïc.

L’approche est ciblée et au service d’une problématique bien déterminée et délimitée, c’est-à-dire les contours de la pratique musulmane comme situation inédite dans la laïcité française. Cette approche théorique repose d’emblée sur une typologie de départ tripartite.

Premier aspect : le dogme, l’univers de la foi, des croyances

Il a produit une théologie, une philosophie, c’est l’univers des idées, de la pensée, du sensible, de la croyance dissociée de la pratique. Le domaine de la pratique est l’univers de la charia. Elle contient trois domaines : le rite qui codifie le rapport entre l’individu et son créateur : les cinq prières, le mois de ramadan, le pèlerinage, l’impôt rituel (pour certains juristes il est classé dans le domaine du relationnel et il est à ce titre un impôt tout court relevant d’une logique juridique et non rituelle). Le domaine de l’éthique et de la morale, et enfin le domaine du droit.

Le troisième domaine, le soufisme, l’expérience intérieure, l’éducation morale et spirituelle. Trois registres et trois logiques séparées mais dans un seul paradigme islamique commun. Par souci méthodologique, j’ai dressé cette typologie pour aborder ma problématique : la visibilité de l’islam dans la sécularisation qui a trouvé sa forme la plus poussée dans la laïcité française.

Dans le domaine de la charia, j’ai exclu le droit et j’ai réduit la charia à deux dimensions : le rite et l’éthique.

Par le biais de ce que j’appelle l’éthicisation de la charia, j’introduis le droit musulman dans le métabolisme de l’éthique. Je renvoie le musulman au seul droit qui s’impose à tous les citoyens à savoir le droit positif français. J’inclus ainsi le droit positif français dans l’économie de la charia, c’est à dire dans la gestion des conflits entre les musulmans, le mariage, etc. Tout ce qui est administratif et conflictuel est renvoyé au seul « glaive » qui s’impose, celui du magistrat. Ce choix détermine complètement le rapport au texte, au Coran, aux hadiths. Ce paradigme nous permet de lire convenablement le Coran et la Tradition à la lumière de notre réalité laïque. Je ne vais pas ici rentrer dans le détail et les fondements de ce choix.
J’opère dans une troisième phase la distinction entre deux formes de normes shariatiques à savoir el-hukme : la loi déduite par des mécanismes exégétiques et herméneutiques légalistes immédiats à partir des seuls textes en abstraction du contexte, mais aussi par le moyen de la discursivité, de l’interprétation, dans le sens de l’extraction d’une norme à partir toujours des textes, par le biais de ( qiyyas) l’analogie, (el-içtihçâne) l’estimation canonique et d’autres biais principologistes. La principologie (usûl el-fiqh), c’est une sorte d’épistémologie du droit musulman, des mécanismes d’interprétation et d’extraction des lois, différents selon les différentes doctrines. Notre rapport à leur égard est éclectique.

C’est la réalité laïque qui oriente notre choix de telle ou telle lecture canonique. La charia est formulée en deux temps : le hukme, la loi, le canon, le cadre fixe que nous avons vu, et la fatwa qui est plus en rapport avec la réalité et nécessite d’autres mécanismes d’interprétation différents de ceux de la loi. Il ne suffit pas de lire le texte dans son contexte initial. Il s’agit de réarticuler ses principes dans notre réalité, cela demande d’autres mécanismes d’exégèse, d’herméneutique. Le premier voyage vers les sources par le biais de l’exégèse, ce procédé contient des disciplines qui s’intéressent à cette approche. Articuler et intégrer un texte dans notre contexte admet d’autres mécanismes d’articulation ou de non-articulation d’une loi dans un contexte donné. Je ne vais pas rentrer dans les différences qui existent entre ces deux approches.

La fatwa

La fatwa relève plutôt de ce deuxième mécanisme qui applique ou n’applique pas, change la forme d’une loi en fonction du contexte actuel. Elle peut être une simple application d’un texte coranique, d’un hadith du prophète, lorsque l’environnement le permet. Elle peut annuler l’application d’un texte, lequel texte contient toujours sa raison d’exister. Il faut chercher donc dans le contexte la raison de son articulation. On ne peut pas parler de l’Islam et de la charia en particulier sans une maîtrise profonde et une bonne interprétation de la réalité musulmane dans notre contexte laïc. Il y a donc une double interprétation : l’interprétation des textes et des lois et l’interprétation de la réalité. Il s’agit d’articuler deux interprétations d’une façon adéquate dans le but de réduire l’écart entre ces deux approches.

La fatwa elle-même je la subdivise en différentes formes. Je prône la fatwa en tant que formulation de la charia dans le contexte laïc parce qu’elle est la dimension la plus dynamique de la charia. La fatwa n’est pas le simple énoncé d’une loi (hukme). Il faut comprendre la fatwa en tant que concept et non pas un terme classique simple. La première forme de la fatwa, c’est la fatwa commune. Je distingue deux formes de fatwas, la fatwa positive par articulation dont la première forme est la fatwa commune qui s’adapte au droit français, cette dimension quantifiable de la laïcité. La méthode de la première fatwa, c’est de regarder ce champ quantifiable qu’on peut maîtriser qui est le droit. Or nous sommes dans un Etat où il y a le droit mais aussi dans la Nation avec sa culture et ses mentalités. Le droit peut être favorable, mais l’histoire, les mentalités peuvent être défavorables à une certaine visibilité. Le mufti doit résoudre cette problématique. Le droit peut conférer aux musulmans certaines pratiques, mais dans leur travail, milieu, ils peuvent se heurter à des problèmes qui relèvent des mentalités, de la psychologie, de la sociologie… Le mufti doit répondre à ces situations particulières par le biais de ce que j’appelle la fatwa circonstanciée individuelle, et là la fatwa se négocie. Il y a une pédagogie de la fatwa, dans un rapport dialogique avec les concernés qui prend en considération la psychologie, la sociologie, son effet à court terme et à long terme sur l’individu par le biais des consultations que font les musulmans auprès de leur imam et leur mufti. Ce travail est un outil qui concerne de prime abord les imams et les muftis qui sont obligés de se prononcer sur des normes concernant des musulmans qui ont choisi de pratiquer.

Il y a une troisième catégorie, pour moi très importante, c’est la fatwa négative par omission volontaire. Le mufti ne doit pas se prononcer sur toutes les questions. Il faut opérer ce que j’appelle une certaine anomie normative. Laisser un peu les choses dans l’ambivalence qui laisse à chaque personne musulmane la capacité de l’interpréter, de la pratiquer ou non selon sa situation. Le but essentiel de cette dimension de la charia est de ne pas saturer les musulmans de normes, encombrant ainsi leur vie qui connait déjà une situation fragile. Il y a malheureusement tellement de fatwas qui circulent mais que le mufti peut rectifier. Il y a donc des anti-fatwas. Il ne faut pas s’empêcher de relativiser ou d’annuler une fatwa et une pratique pour mettre le musulman dans ce qui est toujours le plus important dans sa religion. Le théoricien de la charia en France doit maîtriser le canonisme d’évaluation (fiqh el-awlawiyyâte) et ne pas mettre au même niveau toutes les pratiques, rendre tout important en islam. Et puis maîtriser les conséquences de la fatwa. Beaucoup de sciences humaines doivent alors être intégrées. Ce sont des éléments importants pour le mufti, car la fatwa peut être fondée scriptuairement mais ses effets négatifs peuvent être de grande ampleur et aller dans le sens contraire de l’esprit de la loi. La loi n’a de valeur qu’à travers les conséquences qu’elle procure à l’individu et à la société. Il s’agit en somme d’un ensemble d’ingrédients que j’ai simplifiés avec cette relativisation de la norme jusqu’à l’individu lui-même dans une situation donnée. Je démontre la subtilité du normatif et son dynamisme que je ne peux pas développer ici de façon technique.