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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Violence sexiste
En stigmatisant les garçons des cités, le mouvement Ni putes ni soumises a-t-il faussé le débat ?
par Thierry Leclère

Télérama, Numero 2865 2004-12-11



Signes du temps - débat

Violence sexiste

En stigmatisant les garçons des cités, le mouvement Ni putes ni soumises a-t-il faussé le débat ?

Les nouvelles éclaireuses du féminisme des cités, les emblématiques et médiatiques porte-drapeau de Ni putes ni soumises (NPNS), font-elles fausse route ?

La question dérange. Le discours de NPNS fait en effet l’objet d’un quasi-consensus dans les médias. Rendons lui ce qui lui appartient et qui est peu contestable : en dénonçant la violence sexiste dans les quartiers populaires, en mars 2002, dans un appel qui donnera son nom à l’association, Fadela Amara et les marcheuses « pour l’égalité et contre le ghetto » ont eu le courage de lever un tabou. «  Elles ont eu raison de dé- noncer les violences sexistes dans les cités, puisqu’il y en a, dit Christelle Hamel, une anthropologue qui travaille sur les rapports entre sexes parmi les descendants de migrants du Maghreb, mais il aurait fallu dire, dans le même temps, que ces violences frappent, à un niveau presque égal, l’ensemble de la société française, toutes classes sociales confondues. Or, l’opinion a retenu que cette violence était propre aux cités, et plus particulièrement le fait des hommes arabes. Ré- sultat, le cliché du jeune Arabe voleur s’est agrémenté du stéréotype du jeune Arabe voleur, violeur et maintenant voileur, avec l’affaire du voile. » Qui n’a pas été remué jusqu’à la nausée en lisant Dans l’enfer des tournantes, le témoignage de Samira Bellil, cette fille des cités marraine de Ni putes ni soumises, décédée récemment d’un cancer foudroyant ? Grâce à des témoignages aussi poignants et aussi médiatisés que celui-ci, les viols collectifs sont devenus synonymes de quartiers ghettos. La presse donne d’ailleurs le sentiment que ces tournantes se sont dé- veloppées à un rythme effrayant : « C’est faux  !, rectifie Christelle Hamel, citant à l’appui la dernière étude de référence (Enveff, 2003) commandée par les pouvoirs publics. Les viols collectifs ne concernent que 6 % des victimes de viols, et ils ne sont pas cantonnés aux cités. D’une façon générale, les violences faites aux femmes n’augmentent pas depuis cinquante ans. Ce qui est nouveau, c’est la prise de conscience des violences sexistes, phénomène dont on a longtemps et dramatiquement sous-estimé l’ampleur. »

Fondant son discours sur son expérience de « fille des cités » à Clermont-Ferrand, Fadela Amara, la présidente de NPNS, plaide la bonne foi : « Je parle de ce que je con- nais ! Je ne sais pas ce qui se passe chez les filles des classes bourgeoises. On me dit : "Vous stigmatisez les Arabes !" Il ne s’agit pas de dénoncer nos pères, nos frères et l’islam, mais de dire que quelque chose ne va pas dans nos cités. D’ailleurs, j’ai toujours ajouté que la violence ne concernait pas que les banlieues. » Exact. Mais qu’a retenu l’opinion publique de ce discours abondamment repris dans la presse ? « Malgré ses intentions louables, NPNS a fait reculer le débat sur les femmes », affirme la sociologue Nacira Guénif. L’auteur du percutant Les Féministes et le Garçon arabe, aux éditions de l’Aube, qui fut au début l’une des marraines de l’association, constate aujourd’hui : « Pendant qu’on se focalise sur le "garçon arabe", barbare et non civilisé, on ne parle pas de l’essentiel : la ghettoïsation des quartiers, le chômage, la discrimination... » [1]. Mais alors comment parler du sexisme dans les cités sans faire le jeu des racistes ? En expliquant, répond Nacira Guénif, que le garçon violent n’est ni génétiquement ni culturellement programmé pour cela. Les quartiers disqualifiés sont des mondes violents et ces garçons en sont le produit, voilà la vérité. Comment les aider à y échapper ? C’est toute la question. » Reçues par Jean-Pierre Raffarin et trois ministres à l’arrivée de la marche, en 2003, affichées en Mariannes géantes au fronton de l’Assemblée nationale, les Ni putes ni soumises donnent l’impression d’avoir conquis toute la classe politique, hormis le Front national. Cette Assemblée nationale si peu mixte, avec 71 députées femmes sur 577, et si peu colorée accepte donc les Françaises d’origine immigrée en vitrine... mais pas dans l’hémicycle. « Les violences subies par les femmes, on veut bien les voir dans les cités, mais pas ailleurs ! Les politiques ont instrumentalisé Ni putes ni soumises », s’insurge Christelle Hamel.

De père algérien, militant FLN, Fadela Amara se définit, elle, comme une « Auvergnate », et même « un peu franchouillarde ». Elle dit mener son combat sous le calicot de « la France des Lumières ». Quand on lui fait remarquer que cette France des Lumières a, naguère, parqué les immigrés dans les cités ghettos qu’elle dénonce, Fadela Amara reconnaît des « parenthèses malheureuses » à cette République laïque qu’elle chérit plus que tout : « Tout ce discours sur l’héritage colonial, c’est du passé. Aux historiens de faire leur travail. Mais je ne souhaite pas que les gamins des cités construisent leur identité là-dessus. » L’une des grandes figures du mouvement féministe, la sociologue Christine Delphy, ne s’étonne pas de ce discours «  républicaniste » : « C’est une tentation classique chez la personne discriminée d’obtenir l’approbation du dominant. Mais cette rhétorique du "je suis comme vous", émouvante, voire pathétique, est inefficace si on ne dit pas que ces mêmes valeurs ne vous sont pas appliquées. Le risque, c’est que les Ni putes ni soumises deviennent totalement inaudibles dans les quartiers. » C’est déjà le cas, et Fadela Amara ne fait pas mystère des difficultés qu’elle rencontre : « Pour être honnête, c’est très compliqué de faire venir les jeunes des cités à nos réunions. Ce n’est pas une démarche naturelle pour eux. Je ne regrette pas notre slogan - Ni putes ni soumises -, mais il est parfois dur à porter. Y compris par mon propre père, qui n’a jamais prononcé ce mot ! » Sur 56 comités locaux revendiqués par NPNS, une minorité d’entre eux sont implantés dans les cités. « Dans le discours national ambiant très antimaghrébin, où il faut presque se justifier d’être musulman, la dénonciation de NPNS passe mal, constate Sanhadja Akrouf, une éducatrice de rue qui a travaillé plusieurs années au Chemin de l’Ile, à Nanterre. Plus que des discours, il faudrait un travail de terrain, long, laborieux, ingrat, pour reconquérir avec ces filles les espa- ces de mixité qu’elles ont perdus dans la cité. »

Mais les réalisations de NPNS sur le terrain, justement, sont encore bien maigres après un an et demi de travail. Les cent appartements destinés aux filles en situation d’urgence, promis à grand bruit par le ministère de la Cohésion nationale, sont tombés à l’eau : « Jean-Louis Borloo nous proposait des appartements réquisitionnés par les préfets, disponibles dans un dé- lai de deux à trois mois, dit la présidente de NPNS. Cela ne correspond pas aux besoins des filles victimes du sexisme qui se retrouvent sans toit. On vient de redéposer un autre projet d’appartements relais. » Quant au Guide de l’éducation au respect rédigé par NPNS, il a pris un an et demi de retard. Les 130 000 exemplaires ne seront pas distribués dans les collèges comme prévu : «  L’Education nationale n’a pas voulu s’engager sur un guide dont elle n’a pas maîtrisé le contenu », regrette Fadela Amara. Autre chantier de NPNS, les cellules d’accueil dans les commissariats réservées aux dépôts de plaintes des femmes victimes de violences semblent au point mort. « Combien de cellules ont été mises en place ? On n’a jamais su. Téléphonez au ministère de l’Intérieur », répond Fadela Amara. Le ministère fait le mort. Pourtant, les pouvoirs publics ont été rapides à dégainer de généreuses subventions, ce qui fait grogner nombre d’associations de femmes qui travaillent dans l’ombre avec moins de soutien.

Alors faut-il reprocher à NPNS sa surexposition mé- diatique, ses parrains du show-biz et de la politique, reprenant ainsi les pas de son grand frère SOS Ra- cisme ? Fadela Amara, qui a longtemps caché son engagement au Parti socialiste, depuis 1989, (« Certains jeunes me voient comme une icône. Des gamins sont vachement impressionnés quand je débarque. Je me suis dit qu’il ne fallait pas que mon engagement se sache... ça a peut être été une erreur stratégique. »), a réussi l’exploit de réunir la droite et la gauche autour du berceau de NPNS. En deux ans et demi, Ni putes ni soumises a permis de lever le tabou de la violence sexiste dans les quartiers populaires. Mais en stigmatisant les cités sans faire passer le message que la violence sexiste est une plaie nationale - qui n’est réservée ni à une ethnie ni à une classe sociale -, a-t-on posé le débat dans de bons termes ? 

 

Thierry Leclère



[1] Voir sur http://ressourcespolville.maisondeb... la passionnante étude effectuée dans l’Essonne.



* Thème(s) associé(s) à l'article :
Banlieues - Féminisme(s) - Femmes - Jeunesse - Violences