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Islam & Laïcité >> Contributions aux débats

Femmes et Islam (1)
Naissance d’un féminisme musulman
par Tariq Ramadan

Extrait de Les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, Sindbad, 2002

Un chapitre sur la réforme de l’éducation islamique en Occident ne serait pas complet sans comprendre une réflexion sur le statut de la femme dans les communautés musulmanes et le rôle qu’il leur est dévolu. Nous avons relevé plus haut combien de nombreuses femmes de la seconde génération et des suivantes (auxquelles s’ajoutent de nombreuses converties) se sont engagées dans les organisations musulmanes dans lesquelles elles ont un rôle de plus en plus important dans le leadership. Cela ne veut pas dire pour autant que les mentalités aient toujours évolué en conséquence et beaucoup de musulmans, et d’ailleurs de musulmanes, subissent ces effets du temps plus qu’ils ne les acceptent et dans leur for intérieur ils ne sont pas tout à fait convaincu que « tout cela » est réellement islamique. La question de la femme est sensible dans pratiquement toutes les communautés islamiques d’Occident et il semble souvent que la question entière de la fidélité se joue sur ce chapitre. Par ailleurs, les allusions ou interpellations récurrentes des concitoyens, des intellectuels ou des medias sur « les femmes en islam » exercent une sorte de pression psychologique qui pousse les musulmans à adopter une posture défensive souvent apologétique pas toujours objective. Penser que rien dans le message de l’islam ne justifie la discrimination des femmes est une chose, affirmer que celles-ci ne subissent aucune discrimination en est une autre. Une observation un tant soit peu objective des communautés musulmanes d’Occident révèle que nous sommes loin de l’idéal de l’égalité devant Dieu, de la complémentarité familiale et sociale et de l’indépendance financière derrière lequel de nombreux ulémas ou intellectuels se cachent à coups de citations de versets et de traditions prophétiques. La réalité n’a rien à voir avec cela : ne pas le dire est mentir.

Nous avions vu dans notre première partie que le travail de catégorisation des méthodologies en matière de fondements du droit et de la jurisprudence (usûl al-fiqh) nous a appris à faire la différence entre les principes et prescriptions universels et les modalités de leur actualisation dans une culture donnée. Si, comme nous l’avons expliqué, le principe d’intégration permet de considérer comme islamique tout ce qui ne s’oppose pas à l’islam, il est néanmoins erroné et méthodologiquement incorrect de confondre a posteriori le principe islamique avec la façon dont une culture donnée l’a habillé. En toutes circonstances c’est le principe extrait et fondé sur les sources scripturaires qui est la référence ultime. Sans doute est-ce à propos des femmes et de leur statut qu’il faut le plus souvent rappeler ces principes de méthodologies tant la confusion est grande : dans l’esprit de beaucoup de musulmans encore être fidèle aux enseignements islamiques en matière d’éducation des femmes, d’accès aux mosquées, de mariages et de divorces, d’indépendance sociale et financière, de participation politique, c’est faire comme on faisait dans le pays d’origine ou comme disaient les ulémas de là-bas. Ainsi voit-on des parents justifier des traitements différenciés tout à fait inégalitaires entre leurs fils et leurs filles (et clairement discriminatoires pour ses dernières) en termes de permissions, de sorties ou autres. D’aucuns, en Europe et aux Etats-Unis, leur interdisent l’entrée dans les mosquées et si, par un bienheureux hasard, il existe une place pour elles, elle est le plus souvent délabrée et souvent même sans une bonne sonorisation. Des imams légitiment « islamiquement » des mariages « à la va vite », sans aucune démarche administrative officielle préalable, qui laissent des femmes sans assurance et sans droits, abusées et trompées par des individus peu scrupuleux. L’accès au divorce est rendu des plus difficiles quand il paraît clair pourtant que la femme défend ses droits les plus élémentaires. Au su de tous, certaines femmes subissent des violences et des traitements avilissants dans le silence et la complicité coupable d’une communauté musulmane qui justifie son inaction et sa lâcheté caractérisée par la recommandation islamique « de ne pas s’occuper de ce qui ne nous concerne pas ». Il y a loin pourtant entre exiger un traitement digne pour les femmes et la curiosité malsaine : la première est notre honneur, la seconde – dont parle la recommandation prophétique – notre indignité. On trouve encore toutes sortes de restrictions comme l’interdiction « islamique » de travailler, de s’engager socialement, de parler en public ou encore de faire de la politique. Et que n’a-t-on pas entendu sur l’impossible « mixité » ! Certes, on a parfois affirmé et cautionné ces pratiques dans les pays d’origine et on trouvera bien sûr des ulémas des courants traditionalistes ou littéralistes (que nous avons présentés plus haut) affirmant que tels sont les enseignements islamiques ; il demeure pourtant qu’un retour aux sources scripturaires afin d’évaluer ces pratiques et opérer une nette différence entre des pratiques culturellement fondées et les principes islamiques est impératif. En verra que la marge interprétative est grande et que certains en ont sciemment ou non réduit les limites.

Il faut même aller plus loin. L’influence culturelle ne se trouve pas seulement en aval de l’extraction des règles, à savoir dans leur seule mise en application. Une lecture attentive des travaux des spécialistes des fondements du droit et de la jurisprudence (usûl al-fiqh) et du fiqh lui-même sont eux-mêmes baignés dans un espace culturel et une société qui influence leur propre démarche. Impossible, pour eux comme pour tout être humain, de s’abstraire totalement de son environnement social et humain : d’une façon ou d’une autre ceux-ci façonnent notre intelligence et notre regard sur le monde. Dire que seules les sources scripturaires sont la référence, cela veut dire qu’il faut se donner le droit d’étudier et de questionner les lectures produites par les savants classiques afin de savoir si oui ou non il existe une marge d’interprétation que notre nouveau contexte nous aurait fait découvrir. Etre en accord avec nos principes islamiques dans ces domaines, c’est accepter d’aller au bout de cette étude fondamentale. On ne peut pas faire dire aux textes n’importe quoi (et c’est en cela qu’il existe un cadre normatif de lecture) mais ce que le texte permet de dire, il faut pouvoir le dire même si cela bouscule nos vieilles habitudes culturelles.

C’est à cela qu’il faut s’engager en ce qui concerne la question de la femme musulmane. Leur accès aux études et le renouveau de leur engagement est en train de leur permettre d’étudier plus profondément les sources islamiques et de s’engager dans une réflexion profonde qui questionne les vieilles évidences nées de pratiques culturelles ancestrales. Il ne s’agit néanmoins pas d’un processus qui mettrait en opposition les femmes contre l’oppression des hommes. Dans la réalité c’est une autre dynamique que l’on observe : des savants, des intellectuels et des femmes, ensemble sont en train de donner naissance à un mouvement de libération de la femme dans et par l’islam lui-même. S’éloignant des interprétations les plus restrictives, c’est au nom de l’islam lui-même qu’elles revendiquent, avec de nombreux hommes, leur opposition aux pratiques culturelles discriminatoires, au caractère faussement islamiques de certaines pratiques, à la violence conjugale, au nom respect du droit des femmes en matière de divorce, de biens, de parenté, etc. Lorsque nous avons pour la première fois nommé ce mouvement « féminisme islamique », beaucoup de musulmans nous l’ont reproché et certains de nos interlocuteurs non musulmans n’étaient pas convaincu : une étude de terrain, aux Etats-Unis comme en Europe, comme d’ailleurs dans le monde musulman de l’Afrique à l’Asie en passant par le Moyen-Orient et l’Iran, un mouvement est en marche qui exprime clairement le renouveau de la place de la femme dans les sociétés islamiques et une libération qui revendique sa totale fidélité aux principes de l’islam.

Ce que nous observons concrètement en Occident en terme de réforme (et qui aura nécessairement des incidences sur le monde musulman) tourne autour de trois axes essentiels. Le premier tient à la conception de la femme elle-même : si jusqu’alors la majorité des travaux classiques se concentraient sur les fonctions de la femme en tant que « enfant », « épouse » ou « mère », il s’agit désormais de parler de la femme en tant que « femme ». Ce déplacement d’angle n’est pas un détail : c’est bien un transformation de la conception de la femme qui se joue dans la révision de notre façon d’en parler. Désormais, on s’intéresse à son être, sa psychologie et sa spiritualité et on lit le Coran avec ce nouveau regard. Nous sommes loin encore d’être allé au bout des travaux en ce sens, mais nombreux sont les hommes et les femmes qui travaillent en ce sens aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Espagne pour ne citer que quelques pays. Il faut noter également le rôle influent de nombreuses femmes converties qui, souvent rigoureuses dans leur maîtrise des instruments juridiques, questionnent judicieusement l’héritage légal musulman auquel se sont mêlés subrepticement de nombreux traits arabes ou asiatiques . Dans le prolongement de ce travail, on en vient à discuter des droits de la femme, de la gestion du couple (autrement qu’en terme de confrontation sur la base des droits et des devoirs respectifs des époux), de son engagement social et de sa participation aux débats académiques comme politiques

Le second axe de la réforme en cours est la conséquence directe de ce que nous venons de présenter puisqu’il s’agit de l’émergence d’un discours nouveau, fortement ancré dans les sources islamiques mais ouvrant des perspectives nouvelles pour les femmes. Ce qui est nouveau surtout, c’est que ce discours est de plus en plus porté par les femmes elles-mêmes qui étudient, s’expriment et de plus en plus enseignent. Elles s’affichent musulmanes critiquent les interprétations erronées et utilisent les marges interprétatives offertes par les textes, les avis des ulémas de la tradition réformiste et construisent un discours sur la femme musulmane qui les invitent à une fidélité active, intelligente et juste : une fidélité islamique qui libère devant Dieu et qui ne les soumet pas aux imageries machistes ni de l’Orient ni d’ailleurs de l’Occident.

Le dernier axe est quant à lui la conséquence des deux autres puisqu’il s’agit d’une reconnaissance de la nécessaire visibilité des femmes. Leur présence dans les mosquées, aux conférences ou aux séminaires, dans les organisations islamiques, dans l’espace public, à l’université, sur les lieux de travail est devenue de plus en plus massive et cette visibilité est une revendication claire de leurs droits autant à être, à être là et à s’exprimer. Beaucoup de femmes d’ailleurs affichent en Occident leur droit à être respectées dans leur pratique en portant le foulard ou en exprimant les marques visibles de la pudeur par laquelle elles désirent être approchées : leur fidélité aux prescriptions islamiques ne les empêchent d’ailleurs pas d’adopter un goût tout à fait occidental quant à leur tenue vestimentaire, son style ou ses couleurs. Engagées dans un mouvement dans et par l’islam, elles promeuvent un « féminisme islamique » qui ne signifie pas l’acceptation sans regard critique de toutes les modes et les façons d’être des autres femmes d’Occident. Si elles se battent pour la reconnaissance de leur statut, pour l’égalité, le droit au travail, à l’égalité des salaires, etc. cela ne veut pas dire qu’elles désirent s’éloigner ou oublier des exigences de leur foi. Elles sont musulmanes occidentales, elles respectent les principes de leur religion et les habillent selon le style et le goût de leur culture. Il est intéressant de noter, par ailleurs, que de nombreuses femmes musulmanes, voilées et non voilées, travaillent ensemble dans de nombreuses organisations et ce dans respect des choix de chacune : cette évolution est importante parce qu’elle est un pas important vers l’acceptation des opinions et la promotion d’un dialogue interne grandement nécessaire.

Ce féminisme est en route même si l’on peine en Occident à accepter l’idée qu’une femme musulmane puisse se libérer de l’intérieur même du champ de référence islamique ou encore qu’une femme portant le foulard puisse en une quelconque façon être effectivement libre et libérée. La voix des femmes de plus en plus audibles et leur visibilité devraient à terme changer ces représentations et, espérons-le, proposer un autre modèle de femme occidentale, moderne, libre et toujours profondément musulmane. Ce ne sera pas le modèle classique de la « femme occidentale libre » mais nous avions dit plus haut que ce qui établit la liberté n’est pas la forme particulière que celle-ci peut avoir dans une ère civilisationnelle donné ou pour une population donnée mais l’existence réelle des principes qui la fondent : une conscience autonome qui fait ses choix au nom de ses convictions. Il faudra bien, Occident, respecter cette autre façon d’être libre.

Pour les femmes et les hommes musulmans, il restera à gérer des défis communs de première importance dans les sociétés occidentales et qu’il ne faudra pas, au nom de la seule promotion du féminisme, relativiser ou minimiser. Les hommes comme les femmes doivent se souvenir que les prescriptions islamiques insistent fortement sur la centralité de la famille, sur le rôle des mères comme des pères, sur l’éducation et l’accompagnement des enfants, sur la transmission du savoir et de tout ce dont il a été questions dans les sections précédentes. Vouloir la liberté et les droits, pour les hommes comme pour les femmes, ne peut pas vouloir dire oublier ses responsabilités individuelles, familiales et sociales. Tout porte à croire que sans une vigilance accrue, les citoyens occidentaux de confession musulmane vont, de plus en plus, vivre les mêmes déroutes que certaines des familles de leurs concitoyens : divorces, violences, abandons d’enfants, fractures entre les générations, délaissement des parents âgés, et tout à l’avenant. Nous n’en sommes pas là mais tous les indices statistiques montrent que les familles musulmanes tentent à se normaliser vers le pire. Cet état de fait devrait éveiller leur conscience à la nécessité d’un engagement social réfléchi et conséquent.

Disons encore, en terminant cette section, que l’on doit entendre et comprendre les réticences affichées par certaines musulmanes et musulmans quant à l’appellation « féminisme islamique » pour des raisons historiques (mémoire de la colonisation) ou idéologiques (crainte d’une occidentalisation de la terminologie). Dans les faits, la mobilisation intellectuelle et sociale destinée à promouvoir une nouvelle lecture des sources scripturaires et à déterminer un statut d’autonomie pour la femme est bien de nature « féministe » (en terme de revendication de droits) dans et par l’islam. Ce ne sera d’ailleurs qu’un moment de l’affirmation des femmes et de l’expression du refus des discriminations dans les communautés musulmanes en Orient ou en Occident. Au-delà de ce combat, il faudra promouvoir la « féminité islamique »en englobant tous les aspects de la question : la dignité et l’autonomie de l’être féminin, l’égalité en droit, la complémentarité par nature. Cette féminité islamique devra déterminer une certaine façon d’être, de se sentir femme devant Dieu et parmi les êtres humains : spirituellement, socialement, politiquement, et culturellement. Libres, autonomes et engagées comme l’exigent les Textes et doivent le garantir les sociétés.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Discriminations - Droit musulman - Femmes - Islam - Pratiques religieuses