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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Le Monde.fr - Une laïcité frileuse , par Farhad Khosrokhavar (19 Novembre)

19 novembre 2003

Dans cette contribution, Farhad Khosrokhavar revient sur le projet de loi sur « les signes ostentatoires » et son contexte polémique.

Le Monde.fr : Une laïcité frileuse, par Farhad Khosrokhavar

http://www.lemonde.fr/txt/article/0...

POINT DE VUE

Une laïcité frileuse, par Farhad Khosrokhavar

LE MONDE | 19.11.03

Fort probablement, dans les mois à venir, un projet de loi contre le port des insignes religieux à l’école et, plus généralement, dans les institutions sera déposé au Parlement.

Cette loi que l’écrasante majorité de la société appelle de ses vœux pose problème, pour de multiples raisons. D’abord, il est de notoriét publique que ce qui est visé est l’islam et, en particulier, le foulard. Le reste n’est que broutille. En second lieu, cette loi non seulement risque d’aliéner une partie des communautés musulmanes mais aussi d’aigrir, voire radicaliser, des musulmans qui, autrement, seraient des modérés.

En poussant à l’exclusion, cette loi fera du voile le symbole même de l’opposition à la République, avec toutes les conséquences néfastes d’une pareille identification. En ces temps où l’islamisme radical tente de recruter parmi les musulmans en Occident, pareil geste sera pour lui "pain bénit" comme "preuve" que les Français sont par essence contre l’islam.

La réaction exagérée contre le foulard dissimule en fait un malaise profond dans la société. Pour une dizaine de cas litigieux et, au plus, quelques centaines de foulards dans les écoles publiques, on en est venu à vouloir édicter une loi qui aura pour conséquence, si elle est votée, de stigmatiser les filles voilées. On oublie que, dans leur grande majorité, elles portent le foulard par leur propre décision. Il ne s’agit ni de passivité, ni d’antiféminisme, ni d’hostilité envers la lutte pour le travail féminin ou contre le patriarcat ou encore contre la polygamie et les divers travers qui grèvent la vie des femmes en Afghanistan ou dans de nombreux pays musulmans.

Non, le projet de loi en question n’a pas pour fonction principale de sauver les acquis du féminisme, mais d’occulter la crise majeure que traverse la société française. Comment créer un lien social entre divers groupes qui s’émancipent de la tutelle assimilationniste de l’Etat tout en réclamant leur identité française ? La question s’applique tout aussi bien aux Bretons qui demandent l’autonomie, aux Corses qui réclament la reconnaissance de leur spécificité, aux juifs qui voudraient l’acceptation par la société de leur identité particulière.

S’agissant de l’école, c’est l’occultation de la crise de l’éducation nationale et de son corps de fonctionnaires qui est l’enjeu principal. Au lieu de créer des citoyennes susceptibles de lutter contre les inégalités, on entend éliminer tout ce qui pourrait semer la dissension dans l’école. C’est oublier que l’école ne fait plus office de tremplin pour les couches populaires, que la ségrégation sociale dans les quartiers bat son plein, que la distance se creuse entre pauvres et riches et que la fraternité républicaine a cédé la place à l’indifférence individualiste de ceux qui voudraient préserver leur bonne conscience tout en faisant l’économie de vraies réformes.

Les pourfendeurs du foulard sont pour commencer des "éradicatrices" : des femmes venues du Maghreb, d’Iran ou d’autres pays musulmans, qui y ont souffert et qui transposent leur expérience en France. Or, la France, pays démocratique, n’est pas l’Algérie, l’Arabie saoudite, l’Iran ou l’Afghanistan. Le foulard, chez les filles de plus de 15 ans, n’y est pas imposé mais voulu, ce qui est totalement différent du cas des sociétés répressives que je viens de mentionner et où sévices physiques et peines de prison viennent sanctionner les refus.

Les deux pays musulmans que l’on cite pour souligner les vertus de l’interdiction du foulard sont la Tunisie et la Turquie. La Tunisie, c’est de notoriété publique, pratique la laïcité moins la démocratie. C’est le régime le plus autocratique d’Afrique du Nord, tout sauf un modèle.

La Turquie est - il est vrai - plus ouverte politiquement, mais l’on y constate aussi la remise en cause de la laïcité imposée d’en haut.

La France se veut une démocratie pluraliste et ne saurait s’aligner sur des pays où le refus du foulard n’est pas l’expression de la société, mais celle de la répression par l’Etat.

Autres opposants au foulard : les intellectuels qui luttent contre le particularisme au nom du primat de l’universel. Ils en viennent à faire du foulard un "Munich" de l’esprit, avec une exagération qui marque le mépris de la complexité du réel au nom de la transparence des idéaux.

La société française n’est plus celle du début du XXe siècle : elle est moins prête à accepter les contraintes collectives, et l’idéal de la citoyenneté des Lumières doit être reformulé pour tenir compte de la diversité des provenances et du refus d’aliéner ses désirs et sa liberté à l’autel de l’idéal républicain. Ce n’est pas l’amour de l’universel mais un communautarisme majoritaire exacerbé qui est la plupart du temps à l’origine de cette haine disproportionnée du foulard. La conséquence est une stigmatisation qui est le contraire de l’impartialité de l’Etat face à la diversité des fois religieuses.

Au lieu de lutter contre la pauvreté, l’exclusion, la ghettoïsation, l’école et la médecine à deux vitesses, on brandit la menace du communautarisme islamiste. On oublie au passage que, s’il y avait eu un brassage complet entre les musulmans des banlieues et les classes moyennes, les foulards que l’on déniche de temps à autre n’auraient pas secoué l’identité républicaine.

La droite et la gauche trouvent l’occasion de s’unifier dans cette lutte symbolique à peu de frais qui fait l’économie de vraies réformes, dans un unanimisme d’effusion qui frise le populisme bon teint. Dans le profond malaise social et économique que nous traversons, la société applaudit, faute de réformes réelles (de la part de la gauche comme de la droite) qui auraient pu canaliser les énergies vers des projets plus constructifs et moins réactifs.

Lire le texte entier : http://www.lemonde.fr/txt/article/0... (site à archives payantes)

Farhad Khosrokhavar est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 20.11.03





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Citoyenneté - Communautarisme - Femmes - Foulard - Islam - République