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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Alibi féministe d’un racisme anti-Musulmans
par Fatiha Kaoues

Lorsque les journalistes C. Imbert et O.Fallaci affichent leurs sentiments islamophobes, ils ne manquent pas à l’appui de leurs théories de faire allusion au sort des Musulmanes. Des Ni Putes ni soumises aux affaires du voile, les droits des musulmanes sont souvent invoqués au secours d’analyses rarement nuancées.

Article paru le 27/11/2003 dans le dossier consacré à l’islamophobie sur le site Arabesques : http://www.arabesques.org

Le féminisme-alibi

Le mouvement du collectif Ni putes ni soumise fait l’objet d’une médiatisation exceptionnelle depuis la Marche organisée par ses militant(e)s et sympathisant(e)s. Derrière le slogan provocateur se cache un mouvement se revendiquant d’un « féminisme des banlieues » emmené par Fadela Amara, présidente de la Fédération nationale des maisons de potes proche de SOS Racisme. Il serait malvenu de nier ou même de minimiser le mal être des habitants des quartiers relégués. Les initiateurs de la marche rappellent à juste titre que les femmes subissent une double discrimination, du fait de leur origine sociale et de leur sexe. En effet, les femmes sont particulièrement touchées par la misère (les emplois précaires et le chômage), elles subissent par ailleurs le délitement du lien social et la délinquance qui traversent les populations en situation de relégation. Enfin, les jeunes gens habitant ces zones socialement reléguées (qui se trouvent être souvent d’origine maghrébine ou noire africaine) subissent aussi un racisme multiforme (accès limité voire impossible au logement, au travail, ségrégation à l’entrée des lieux de loisir). Le sociologue Laurent Muchielli observe ainsi que chez ces jeunes « en situation de fragilité ou d’échec socioéconomique, le racisme produit logiquement une double réaction de révolte et de retournement du stigmate en affirmation identitaire » [1]. A l’intériorisation de l’échec qui se double d’un sentiment d’inexistence sociale répond une affirmation identitaire exacerbée qui prend parfois la forme d’un comportement machiste qui se cristallise dans les relations souvent conflictuelles avec les forces de l’ordre ; mais ces manifestations de « virilité » exacerbée s’expriment aussi parfois au détriment des femmes. C’est un phénomène connu des sociologues qui l’observaient déjà dans le milieu ouvrier ou chez les « blousons noirs », ces groupes de jeunes délinquants des années 60 [2]. Ici, nous avons souvent affaire à des jeunes gens issus de l’immigration maghrébine, de fait l’option culturaliste a tôt fait de servir de grille de lecture unique pour expliquer les comportements déviants. Si l’on ne peut nier que l’islam radical imprègne une certaine frange de la jeunesse déshéritée d’origine maghrébine, tous les travaux des spécialistes attestent qu’il s’agit là d’un phénomène très marginal.

En effet, en dépit du tableau horrifique dressé par des médias en mal de sensationnalisme, les études réalisées par des journalistes ou des chercheurs prouvent que l’islam agit bien plus souvent comme un facteur de socialisation en donnant des repères forts à des jeunes gens en situation de relégation. [3] Cette lecture culturelle (et ethnique) des événements qui a aujourd’hui la faveur des médias aboutit à une dépolitisation du débat : de fait, les manquements graves des politiques en matière d’insertion sociale et de lutte contre les inégalités sociales ne sont guères évoqués. Principal accusé, l’islam, censé constituer le cadre premier structurant la recherche identitaire. Les représentations sociales négatives véhiculées dans l’imaginaire populaire et associant l’homme arabe (et supposé musulman) à un machiste patenté fonctionnent à plein.

Récupération politico-médiatique des Ni putes ni soumises

Interrogé par un journaliste [4], un éducateur explique qu’il a créé un contre mouvement intitulé «  Ni machos, ni proxos », en réaction à la marche des Ni Putes ni soumises. « Ma réponse est ironique. On n’est pas des méchants, on ne leur veut pas de mal. Mais les problèmes qu’elles dénoncent sont des cas isolés. (...) La banlieue n’a pas le monopole du sexisme. » dit-il. Et de dénoncer la focalisation sur des jeunes gens déjà victimes de stigmatisations courantes.
Toutes les marcheuses et militantes du collectif Ni putes ni soumises n’adhèrent certes pas à cette lecture culturaliste des événements. Christelle, une marcheuse confie ainsi à des journalistes « Le problème n’est pas communautaire ou ethnique, mais social (...) Ce qu’on dénonce, c’est une misère sociale qui touche tout le monde, y compris les garçons. » Et de récuser toute dérive sécuritaire : « Les lois sécuritaires de Sarkozy, c’est bon pour les centres-villes, pas pour nous. Mais nous sommes des citoyens comme les autres, nous avons droit aux mêmes avantages de la République. » [5] Si la base du mouvement refuse toute récupération politique, il est à craindre que l’initiatrice du mouvement, Fadela Amara ne partage guère cette vision des choses. Initialement centrée sur la dénonciation de la gestion sécuritaire des problèmes sociaux, la critique de la meneuse du collectif s’est considérablement modifiée. Il y a un an seulement elle affirmait son opposition « à la dérive sécuritaire de Nicolas Sarkozy » [6]Un an plus tard, elle loue son action politique.

Cocktail et petits fours

Entre temps, il y a eu la médiatisation exceptionnelle de la marche, tandis qu’une délégation du collectif « Ni putes, ni soumises » était reçue à Matignon, avec boissons et petits fours par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Comme l’exprime avec réalisme Safia, une militante « les élus nous ont reçus dans chaque ville, c’était de bon ton de nous recevoir : petit cocktail, photo sur le perron avec le nom du maire dans le journal. ». Dès lors, le ton change. Après avoir conspué sa politique, Fadela Amara « rend hommage » à l’action du Ministre de l’intérieur et affirme à son propos qu’elle « le respecte, car il a tenu ses promesses comme celle de faciliter l’intégration des femmes immigrées ». [7] Et les hommes immigrés dans tout cela ? Mais il est vrai que ça n’est pas le propos. La version culturaliste que promeut Fadela Amara et qui oblitère toute explication sociologique permet d’absoudre les dirigeants politiques de leur responsabilité première dans la crise qui prévaut. A cet égard, la lecture des propositions du collectif est édifiante : des appartements d’urgence où « cinq filles en familles y ont été placée », l’élaboration d’un « Guide du respect », la mise en place d’une maison itinérante (un bus) à Sainte-Geneviève-des-Bois, un psychologue de permanence dans certains commissariats. [8] Quid de la lutte contre la pauvreté, le chômage, les discriminations ?
A un propos accès sur la dénonciation des politiques ségrégationnistes et sécuritaires, Fadela Amara substitue un discours normatif et moralisateur. Si les « jeunes de banlieues » ne se conduisent pas comme ils le devraient, c’est parce qu’ils sont mal éduqués, aussi convient-il de leur inculquer des leçons de savoir vivre (un Guide du respect). Avec un tel programme, croit-on sérieusement mettre un terme à la mal vie qui prévaut dans les zones de relégation sociale, aux discriminations généralisées que subissent leurs habitants et dont les femmes paient le prix fort ? Dans la série « diviser pour mieux régner », Madame Amara vient d’adjoindre son nom à une pétition réclamant l’exclusion de Tariq Ramadan du Forum social européen, lequel axe précisément son discours sur la lutte nécessaire contre les discriminations afin de « sortir du ghetto ». Un discours qui plait modérément aux politiques qu’il place face à leurs responsabilités et qui est aussi rejeté par Fadela Amara. [9] Ainsi que le rappelle le Mrap, la lutte contre la mal vie des quartiers déshérités et « les discriminations sociales (...) sources d’une dégradation des rapports humains » réclame une politique volontariste axée sur l’éducation et la prévention afin de « rétablir les liens sociaux et la solidarité dans les quartiers. ».

Parmi les contributions de l’université d’été des Ni putes ni soumises, on peut lire cette déclaration : « Parce qu’elles sont souvent issues de l’immigration, les femmes des quartiers portent le poids d’une culture qui va parfois à l’encontre de leurs droits les plus élémentaires tels qu’ils sont formalisés dans notre pays. ». Comme en écho, Jean Yves Le Gallou du Mouvement national Républicain (MNR) considère que « le problème des femmes dans les banlieues est simple : c’est celui du choc des civilisations, entre une civilisation islamique pour qui la femme doit rester à l’intérieur des murs ou du voile pour ne pas être exposée à la convoitise masculine, et une civilisation européenne qui a toujours été attachée à la liberté et à la dignité des femmes ». En termes abrupts et de façon moins alambiquée, n’est-ce pas le même message qui est ici dispensé ?

Supériorité occidentale

Bas les voiles !, l’ouvrage de la romancière d’origine iranienne Chahdortt Djavann constitue un brûlot en faveur de l’interdiction du port du voile. Le propos de Chahdortt Djavann tient plus d’un pamphlet, d’un « cri de colère » que d’une analyse sociologique construite, nulle étude anthropologique n’est évoquée à l’appui de ses thèses. Le livre commence par ces mots : « J’ai porté dix ans le voile. C’était le voile ou la mort. Je sais de quoi je parle ». Elle a porté le voile. Voilà donc qui suffit à établir la légitimité des thèses de l’auteure. C’est aussi parce qu’elle « sait de quoi elle parle » que C. Djavann a été auditionnée par la Commission Stasi dans la réflexion menée par cette instance sur le port du foulard à l’école. On peut considérer que Mme Djavann est en effet « bien placée » pour parler du port du voile en Iran. Mais en quoi son témoignage peut-il servir à une réflexion menée sur le port du foulard dans les écoles françaises ? Est-ce à dire que la situation de l’islam en Iran et en France tient d’une réalité unique ? Un double amalgame est de fait établi. Le foulard est d’emblée assimilé au tchador porté en Iran (et même à la burka afghane !), ce qui à l’évidence tient d’une contre-vérité. Une outrance encore, ce parallèle établi entre l’islam pratiqué en France et l’islam iranien, un raccourci hâtif dont l’auteure se garde bien de démontrer la pertinence. Lorsqu’elle évoque la situation des « immigrées », C. Djavann prouve que de toute évidence, elle ignore qu’il existe un islam spécifiquement français dont les pratiques et le mode organisationnel divergent notablement des pays musulmans comme l’ont démontré les travaux de sociologues [10] ; l’auteure ignore enfin que dans de nombreux cas, les « affaires du foulard » ont concerné des jeunes filles « de souche » française converties à l’islam.
Par ailleurs, Mme Djavann ne se base sur aucun témoignage de jeune fille voilée. C’est que, nous dit-elle, celles là « n’ont ni le droit ni la force d’en parler ». Aussi entreprend t-elle de parler à leur place. Mais si elle affecte de s’inquiéter du sort de ces jeunes filles, les catégorisations méprisantes qu’elle assène à leur endroit (« midinettes », « perverses ») dit assez le peu d’estime dans lequel elle les tient.
C. Djavann rejette d’un revers de main méprisant les « intellectuels musulmans » (sans jamais s’attacher à déconstruire leurs arguments) vus comme une masse uniforme d’où les divergences ne sont qu’apparentes : pour elle il y a les musulmans « modérés » (qui jouent hypocritement le jeu de la démocratie afin d’endormir l’opinion et les décideurs occidentaux) et les extrémistes. Dans une description tout aussi dépourvue de nuances, le monde musulman apparaît comme un ensemble homogène, hostile et inquiétant ; dans ce tableau horrifique qu’elle dresse, la pédophilie y est une pratique courante et normalisée. Chahdortt Djavann méconnaît la réalité sociale du port du voile, la complexité et la multiplicité des motivations de celles qui le portent, l’auteure renvoie ce fait social à une réalité unique. Dans une dramatisation insensée, le foulard (décrit comme un « voile ») devient synonyme de « mutilation sexuelle » et même de « viol » ! Les catégories uniformes définies arbitrairement auxquelles elle recourt abondamment témoignent qu’elle cède à la tentation d’un jugement globalisant de nature essentialiste. C. Djavann surfe sur la vague de la peur, elle multiplie les généralisations abusives, les parallèles outranciers qui tous aboutissent à dresser un tableau dramatique de l’islam et des musulmans. Son propos n’appelle pas à la réflexion, on se situe dans un registre émotionnel, il s’agit de faire naître la crainte du lecteur pour susciter le rejet. A cet effet, l’auteure du pamphlet verse dans l’outrance et un catastrophisme constant faisant l’économie d’une analyse argumentée.
La dramatisation permanente à laquelle recourt Chahdortt Djavann ne suffit guère à occulter l’indigence de sa réflexion. Si les défenseurs de ce pamphlet n’ont de cesse de rappeler qu’il est écrit par une femme, de surcroît iranienne, c’est que C. Djavann sert tout à la fois d’alibi ethnique et féministe à un discours pseudo féministe qui promeut la détestation de l’islam et du monde musulman. Ainsi, lorsque C. Djavann affirme que le code de civilité occidental (censé être synonyme de « respect de l’autre ») est supérieur aux valeurs islamiques et doit se substituer à elles, elle conforte une vision binaire d’un monde divisé entre un progressisme inhérent à l’être occidental et un archaïsme propre à la civilisation islamique, ce faisant elle revisite la théorie du choc civilisationnel de Huntington. Il n’en fallait pas davantage pour que cet ouvrage soit porté au pinacle par des journalistes complaisants, tel Eric Conan pour l’Express qui qualifie avec enthousiasme ce pamphlet de livre « lumineux et salubre ».

Le sexisme, seulement dans les banlieues ?

Les violences contre les femmes se produisent-elles dans les seules banlieues ? A l’évidence, non. Les statistiques l’attestent : la majorité des viols sont commis dans la sphère privée, aussi l’omerta c’est-à-dire la culture du secret que dénonce F.Amara est-elle largement répandue du fait de la honte ou de la peur des victimes. [11] Dans une étude réalisée par l’INED en 1992 auprès d’un échantillon représentatif de femmes établies en France, environ 5 % des femmes avouaient avoir subi au moins une fois « des rapports sexuels imposés par la contrainte ». Dans la majorité des cas, le coupable était le conjoint ou le mari ; les chercheurs estiment que près de 10% de la population féminine française ont été victimes de violences conjugales, aucun milieu social n’étant épargné par ce phénomène. Le sexisme n’épargne pas les élites politiques ou médiatiques qui désignent les banlieues déshéritées comme des zones de non droit où les barbares règnent en maîtres.
Pierre Tévanian (du collectif Les mots sont importants) évoque non sans ironie ces débats télévisés où de riches invités mâles cravatés-costumés « pontifient sur la difficile condition de la femme en banlieue » face à de jolies jeunes femmes « apprêtées, qui se tiennent immobiles et muettes à l’arrière-plan, réduites au rang de plantes vertes ». Des femmes journalistes dressent ainsi un constat accablant du sexisme à l’oeuvre dans les médias [12] Roselyne Bachelot, ministre de l’Ecologie évoquait il y a peu les dérives sexistes qui n’épargnent pas son propre parti, l’UMP, qu’elle a rebaptisé « l’Union des machos patentés ». De fait, la misogynie est un phénomène qui n’est pas étranger à ces partis politiques qui se posent en donneurs de leçon. Il aura fallu en effet imposer la présence des femmes au sein des hémicycles par le vote de la loi sur la parité en avril 2000. Lors des élections législatives de juin 2002, la parité était encore loin d’être effective, le Sénat est largement dominé par le sexe masculin (à 90%), dans les mêmes proportions on compte une majorité écrasante d’hommes parmi les députés. Quant aux maires, près de 89% d’entre eux sont aussi des représentants de la gent masculine.
Dans la lutte légitime contre les violences imposées aux les femmes, les militantes féministes devront faire preuve d’une vigilance accrue afin de ne pas prêter le flanc à une récupération politico-médiatique de mauvais aloi. Les militantes des collectif Ni putes ni soumises ne doivent pas omettre d’interpeller les pouvoirs publics afin de les placer face à leurs responsabilités ; elles doivent privilégier l’instauration d’un dialogue entre les deux sexes et intergénérationnel, plutôt que de renforcer un processus de stigmatisation contre ces « jeunes de banlieues » sur qui pèsent déjà des discriminations multiformes. Hélas, cela n’en prend guère le chemin.

http://www.arabesques.org/lien1.php...



[1] Violence et insécurité Laurent Muchielli, la Découverte

[2] La génération des blousons noirs, Maspéro 1962

[3] Khadidja Mohsen-Finan et Catherine Wihtol de Wenden, sous la direction de Rémy Leveau, L’islam en France et en Allemagne, Identités et citoyennetés, Les études de la documentation française, Paris, 2001. Voir aussi La France des Mosquées de Xavier Ternisien Albin Michel, Paris, 2002

[4] Le Monde, 8 mars 2003

[5] Le Courrier, 8 mars 2003

[6] L’Humanité, 27 novembre 2002

[7] Elle, 29 septembre 2003

[8] Libération 3 octobre 2003

[9] Le théologien suisse Tariq Ramadan avait dénoncé dans un texte paru sur Internet « le positionnement politique (d’intellectuels juifs ou sionistes français qui) répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d’Israël ». Dans cette pétition qui dénonce « la prose de Ramadan [qui] verse dans l’antique haine des juifs », F.Amara joint sa signature à celle de Patrick Klugman (membre du CRIF), (voir notre article Critiques contre Tariq Ramadan, procès de l’islam).

[10] Les études de Fariba Adelkhah, Françoise Gaspard, Nilüfer Göle, ou Nacira Guénif, etc

[11] Georges Vigarello Histoire du viol, Le Seuil

[12] Dites-le avec des fleurs, Le sexisme ordinaire dans les médias de Virginie Barré, Sylvie Debras, Natacha Fenry, Monique Trancart. Médialivre.



* Thème(s) associé(s) à l'article :
Banlieues - Discriminations - Femmes - Foulard - Médias