Alors que sévit actuellement en France un vif débat sur la
nécessité de " restaurer " la laïcité républicaine dans les
établissements scolaires publics à propos de cas de jeunes
filles musulmanes portant foulard...
Alors que nos
représentants politiques de tous bords tentent, sous la
pression de lobbys de différentes obédiences, de savoir
s’il faut ou non légiférer pour empêcher tout signe
ostentatoire d’appartenance religieuse...
Pendant ce temps,
dans les mairies sur le fronton desquelles le slogan
républicain " liberté, égalité, fraternité " est inscrit en
toutes lettres, le renouvellement de la carte d’identité
nationale témoigne d’une curieuse façon de concevoir la
nationalité française. Confrontée au renouvellement de ma
pièce d’identité, j’ai découvert avec consternation
qu’aujourd’hui, en France, il y a au moins 10 manières
d’être français(e) qui témoignent d’une confusion de plus en
plus grande entre droit du sol , droit du sang, droit de
l’alliance et droit " affinitaire " ou électif . Or la loi
française, concernant l’appartenance nationale, distingue
deux modalités exclusives l’une de l’autre : français ou
étranger . La " découverte " des nouvelles manières d’être
français(e) m’a troublée tant elle a réveillé en moi de
tristes et sombres souvenirs liés tout à la foi à mon
histoire singulière qui recoupe l’histoire politique
française : la déportation de membres " français " mais
juifs de ma famille, alsaciens d’origine car nés en Alsace
au moment où cette région, avant la 1ère guerre mondiale
était allemande mais " réintégrés " dans la nationalité
française en 1918, ramassés par la gendarmerie française en
février 1944 et qui pris, dans le mouvement de l’Histoire,
furent conduits à Auschwitz dont ils ne revinrent jamais.
Je me suis alors souvenue de la phrase de Marguerite Duras
où, face à son " étrangeté " le camionneur lui demande " qui
êtes-vous en fait ? ". Ce à quoi elle répond : " lorsqu’on
me demande qui je suis, je me trouble ". Trouble donc quand
votre histoire - la mienne et celle de nombreux citoyens
français - recoupe l’histoire sociale et politique de la
France, ses non-dits, son sombre passé longtemps occulté que
des mémoires blessées revivent à chaque interrogation sur la
légitimité de leur nationalité et de leur appartenance à la
communauté nationale française.
Cet outrage fait à la mémoire - la mienne mais aussi celle
de tous ces français " d’origine étrangère " (jusqu’à quand
au fait est-on " d’origine étrangère, maghrébine ou autre ?)-
réactive les moments douloureux où justement cette "
nationalité " n’a pas protégé ceux qui y appartenaient de
droit les renvoyant à une appartenance communautaire tant
décriée aujourd’hui et de surcroît religieuse dont certains
ne se réclamaient même plus.
Au-delà de cet outrage, que signifie ce fichier
administratif et nominatif en cours de constitution dans les
coulisses bureaucratiques de la " raison " d’Etat ? Quelle
utilisation peut en être faite par nos gouvernants dont on
sait combien ils sont de passage et peuvent d’un jour à
l’autre - le 21 avril 2002 en témoigne - laisser la place à
d’autres édiles dont la " pureté " de l’origine est le fond
de commerce depuis des années. Cette pratique et les
utilisations qui peuvent en être faites à tout moment -
croisement de fichiers nominatifs, tris de population dont "
l’origine " étrangère serait désormais non conforme à un
nouveau " statut " de la nationalité et de son obtention -
sont proprement scandaleuses dans un état de droit où
l’égalité entre citoyen(ne)s est affirmée constitutionnellement mais bafouée dans la réalité
administrative. En effet, le document administratif qui est
soumis à tout(e) français(e) venant renouveler sa pièce
d’identité se présente sous plusieurs rubriques : l’une
concernant les éléments de sa propre identité légale dont sa
situation matrimoniale, une autre concernant sa filiation ,
en particulier l’origine nationale de son père et de sa
mère, enfin les 10 manières d’être français (e) : par un tri
croisé, sélectif et de surcroît nominatif, il pourra être
déduit de ce simple formulaire administratif la " pureté "
de la nationalité française et seraient alors écartés ceux
dont on considère qu’ils sont " indésirables " comme
français. Ainsi, par un acte apparemment bureaucratique, la
manière dont est renouvelée la carte d’identité pose de
nombreuses questions : quel amalgame fait-on entre la
nationalité d’origine - repérable par la nationalité du père
ou de la mère - , l’appartenance " communautaire " et
l’appartenance religieuse que l’on pourra projeter sur les
origines nationales " ethnicisées " ? quel est ce mythe de
l’origine que l’on perpétue ainsi en enfermant le/la
citoyen(ne) français(e) dans son origine, c’est à dire dans
celle de son père ou de sa mère, réduite à une appartenance
communautaire ou " ethnicisée " ?
Je n’ai pas manqué de soulever ces questions en demandant
une photocopie de ce formulaire administratif, photocopie
qui me fut refusée au prétexte que le formulaire est "
interne " à l’administration. J’en ai certes copié les
différents items mais de quelle possibilité de réagir peut
bénéficier un quelconque citoyen français dont la proximité
aux rouages administratifs est de facto un rapport de
domination " légal " ?
Le personnel administratif des mairies n’est même plus
capable de s’en offusquer, bien au contraire, puisqu’il ne
fait qu’appliquer " le règlement " . Eichmann aussi n’était
pas responsable des actes qu’il commit et ne faisait qu’appliquer le " plan " scrupuleux de l’employé modèle du
système totalitaire dont il n’était qu’un maillon,
prétendit-il , lors de son procès. Certes, les personnels
administratifs ne sont pas responsables des directives que
leur fonction les oblige à appliquer mais de facto , ils
sont les rouages d’une machinerie administrative qui
constitue un fichier nominatif des origines des français. Ce
constat accablant dénote plus que n’importe quel discours la
dérive administrativo-bureaucratique en France et la
stigmatisation croissante d’une partie des citoyenNEs
françaisEs selon leur origine dont ils n’ont pas à décliner
les différentes composantes lorsqu’ils viennent renouveler
leur carte d’identité.