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Islam & Laïcité >> Contributions des internautes

Les différentes manières d’être français(e)
par Françoise Bloch

Le renouvellement d’une carte d’identité est très révélateur de l’importance accordée par l’administration française aux "origines" de la personne .

Alors que sévit actuellement en France un vif débat sur la nécessité de " restaurer " la laïcité républicaine dans les établissements scolaires publics à propos de cas de jeunes filles musulmanes portant foulard...
Alors que nos représentants politiques de tous bords tentent, sous la pression de lobbys de différentes obédiences, de savoir s’il faut ou non légiférer pour empêcher tout signe ostentatoire d’appartenance religieuse...
Pendant ce temps, dans les mairies sur le fronton desquelles le slogan républicain " liberté, égalité, fraternité " est inscrit en toutes lettres, le renouvellement de la carte d’identité nationale témoigne d’une curieuse façon de concevoir la nationalité française. Confrontée au renouvellement de ma pièce d’identité, j’ai découvert avec consternation qu’aujourd’hui, en France, il y a au moins 10 manières d’être français(e) qui témoignent d’une confusion de plus en plus grande entre droit du sol , droit du sang, droit de l’alliance et droit " affinitaire " ou électif . Or la loi française, concernant l’appartenance nationale, distingue deux modalités exclusives l’une de l’autre : français ou étranger . La " découverte " des nouvelles manières d’être français(e) m’a troublée tant elle a réveillé en moi de tristes et sombres souvenirs liés tout à la foi à mon histoire singulière qui recoupe l’histoire politique française : la déportation de membres " français " mais juifs de ma famille, alsaciens d’origine car nés en Alsace au moment où cette région, avant la 1ère guerre mondiale était allemande mais " réintégrés " dans la nationalité française en 1918, ramassés par la gendarmerie française en février 1944 et qui pris, dans le mouvement de l’Histoire, furent conduits à Auschwitz dont ils ne revinrent jamais. Je me suis alors souvenue de la phrase de Marguerite Duras où, face à son " étrangeté " le camionneur lui demande " qui êtes-vous en fait ? ". Ce à quoi elle répond : " lorsqu’on me demande qui je suis, je me trouble ". Trouble donc quand votre histoire - la mienne et celle de nombreux citoyens français - recoupe l’histoire sociale et politique de la France, ses non-dits, son sombre passé longtemps occulté que des mémoires blessées revivent à chaque interrogation sur la légitimité de leur nationalité et de leur appartenance à la communauté nationale française.

Cet outrage fait à la mémoire - la mienne mais aussi celle de tous ces français " d’origine étrangère " (jusqu’à quand au fait est-on " d’origine étrangère, maghrébine ou autre ?)- réactive les moments douloureux où justement cette " nationalité " n’a pas protégé ceux qui y appartenaient de droit les renvoyant à une appartenance communautaire tant décriée aujourd’hui et de surcroît religieuse dont certains ne se réclamaient même plus.

Au-delà de cet outrage, que signifie ce fichier administratif et nominatif en cours de constitution dans les coulisses bureaucratiques de la " raison " d’Etat ? Quelle utilisation peut en être faite par nos gouvernants dont on sait combien ils sont de passage et peuvent d’un jour à l’autre - le 21 avril 2002 en témoigne - laisser la place à d’autres édiles dont la " pureté " de l’origine est le fond de commerce depuis des années. Cette pratique et les utilisations qui peuvent en être faites à tout moment - croisement de fichiers nominatifs, tris de population dont " l’origine " étrangère serait désormais non conforme à un nouveau " statut " de la nationalité et de son obtention - sont proprement scandaleuses dans un état de droit où l’égalité entre citoyen(ne)s est affirmée constitutionnellement mais bafouée dans la réalité administrative. En effet, le document administratif qui est soumis à tout(e) français(e) venant renouveler sa pièce d’identité se présente sous plusieurs rubriques : l’une concernant les éléments de sa propre identité légale dont sa situation matrimoniale, une autre concernant sa filiation , en particulier l’origine nationale de son père et de sa mère, enfin les 10 manières d’être français (e) : par un tri croisé, sélectif et de surcroît nominatif, il pourra être déduit de ce simple formulaire administratif la " pureté " de la nationalité française et seraient alors écartés ceux dont on considère qu’ils sont " indésirables " comme français. Ainsi, par un acte apparemment bureaucratique, la manière dont est renouvelée la carte d’identité pose de nombreuses questions : quel amalgame fait-on entre la nationalité d’origine - repérable par la nationalité du père ou de la mère - , l’appartenance " communautaire " et l’appartenance religieuse que l’on pourra projeter sur les origines nationales " ethnicisées " ? quel est ce mythe de l’origine que l’on perpétue ainsi en enfermant le/la citoyen(ne) français(e) dans son origine, c’est à dire dans celle de son père ou de sa mère, réduite à une appartenance communautaire ou " ethnicisée " ?

Je n’ai pas manqué de soulever ces questions en demandant une photocopie de ce formulaire administratif, photocopie qui me fut refusée au prétexte que le formulaire est " interne " à l’administration. J’en ai certes copié les différents items mais de quelle possibilité de réagir peut bénéficier un quelconque citoyen français dont la proximité aux rouages administratifs est de facto un rapport de domination " légal " ? Le personnel administratif des mairies n’est même plus capable de s’en offusquer, bien au contraire, puisqu’il ne fait qu’appliquer " le règlement " . Eichmann aussi n’était pas responsable des actes qu’il commit et ne faisait qu’appliquer le " plan " scrupuleux de l’employé modèle du système totalitaire dont il n’était qu’un maillon, prétendit-il , lors de son procès. Certes, les personnels administratifs ne sont pas responsables des directives que leur fonction les oblige à appliquer mais de facto , ils sont les rouages d’une machinerie administrative qui constitue un fichier nominatif des origines des français. Ce constat accablant dénote plus que n’importe quel discours la dérive administrativo-bureaucratique en France et la stigmatisation croissante d’une partie des citoyenNEs françaisEs selon leur origine dont ils n’ont pas à décliner les différentes composantes lorsqu’ils viennent renouveler leur carte d’identité.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Citoyenneté - Discriminations - Immigration - Nation