Aricle paru dans Libération, 09/01/04 et sur le site www.oumma.com
Le texte de loi contre le foulard est rédigé et déjà présenté au Conseil
d’Etat. Les choses s’accélèrent du côté du gouvernement. Il
faut aller vite, très vite... et les élections régionales approchent.
L’enjeu est d’importance et la surenchère politicienne de mise :
alors que M. Luc Ferry a proposé une formulation qui permettra
d’interdire tout signe manifestant « ostensiblement l’appartenance
religieuse » dans les établissements scolaires ; le parti socialiste,
par la voix de M. François Hollande, dit vouloir se battre pour
que l’on parle de « signes visibles ». Au-delà de ces joutes, au fond
aussi incroyables que dérisoires, le débat sur le foulard
devient le prétexte d’un affrontement politique dont l’enjeu consiste, à
gauche comme à droite, à rivaliser d’efforts pour montrer
combien chacun est décidé à défendre la République, l’unité nationale,
la laïcité, la culture et, au fond, une certaine idée de
« l’identité française ». Forts de la certitude qu’une majorité de
Français soutient l’idée d’une « loi contre les signes religieux », la
classe politique, obnubilée par la course aux voix, fait mine de ne pas
se rendre compte que les raisons de cet alignement
majoritaire sont nourries par des considérations troubles et
troublantes. Le climat international de terreur et de violence, la peur
entretenue de l’islam et des musulmans, la visibilité de plus en plus
grande de ces derniers dans la société française (notamment
à l’horizon fracturé des banlieues) de même qu’une augmentation
caractérisée du racisme sont autant de phénomènes qui
expliquent la réaction d’une majorité de citoyens français : ils ont
peur, se sentent en danger, voire envahis, et leur perception de
l’islam est largement négative. Pour élargir leur électorat, les
politiques, sans vrais projet social alternatif, surfent sur cette vague
dangereuse où se mêlent les doutes, les peurs et trop souvent la
xénophobie. On ne saurait trop dire leur inconscience ni
dénoncer, pour aujourd’hui comme pour demain, leur attitude de plus en
plus populiste et irresponsable. Que faire face à ce triste
spectacle ?
Le foulard ?
On a tout dit et son contraire sur le foulard et les musulmans eux-mêmes
se sont laissé aller à la surenchère dans ce débat-alibi.
« Voile », « islamique », « symbole », « signe », « objet de soumission
»... les vocables n’ont pas manqué ni les commentaires
autorisés. En terre laïque, l’autorité publique a curieusement parlé
pour les musulmans, leur a expliqué leur religion et exposé
comment « il fallait être modernes ». Enfin ! On n’avait jamais connu de
rabbins non juifs, ni de prêtres non chrétiens... on a vu
apparaître une pléthore de nouveaux muftis non musulmans. Ministres,
universitaires, élus ou féministes « ont dit et interprété le
bon islam », au nom d’une curieuse défense de la laïcité qui a permis la
confusion la plus totale des genres.
C’est finalement aux musulmans de s’exprimer et de dire leur position,
clairement et de façon déterminée. Le port du foulard est
une prescription islamique reconnue par toutes les écoles juridiques
musulmanes (sunnites et chiites), sans exception. Elle exprime un acte de foi qui ne peut donc advenir qu’à l’âge de raison et
doit être l’expression libre d’un choix de la conscience.
Comme tout acte de foi et de conscience, il ne peut être question de
l’imposer à une femme contre sa volonté ou même d’exercer
une pression qui entretienne l’intimidation ou la culpabilité. En toute
circonstance donc, il faut refuser la contrainte d’avoir à le
porter ou d’être forcée de l’enlever.
On entend et l’on voit malheureusement parmi les musulmans des propos et
des attitudes excessifs qui tendent à brouiller
l’image et à propager la peur. Foulards imposés à des jeunes filles dès
l’âge de 6 ou 7 ans, obsession du noir, visages voilés,
propos superficiels, réducteurs et sectaires qui assimilent
dangereusement la non adhésion à la conception islamique de la pudeur
à une promotion de « l’impudique ». Il appartient aux musulmans, ici
aussi, de dénoncer ces comportements de groupes
minoritaires qui ne tiennent compte ni de la liberté des femmes ni des
réalités du contexte social et qui, au demeurant, portent
un regard par trop méprisant sur la société dans laquelle ils ont
pourtant décidé de vivre. Certaines tendances littéralistes et
traditionalistes sont grandement responsables de l’entretien de la peur
au sein de la société française, il faut le dire, le
reconnaître et prendre position.
La laïcité ?
La loi de 1905 ne reconnaît aucun culte particulièrement mais dans les
faits exige de l’Etat un respect de chacun d’eux en ce que
ses représentants et ses fidèles auront, de façon autonome, décidé pour
eux-mêmes. Le Conseil d’Etat avait relevé que le port du
foulard n’était pas en soi contraire au principe de la laïcité à partir
du moment où il n’y avait ni prosélytisme ni trouble à l’ordre
public. Quatorze ans durant le dialogue a été efficace puisque le nombre
de cas conflictuels a grandement diminué et que
l’apaisement était tangible... avant que des considérations politiciennes ne poussent certains à jouer aux apprentis sorciers.
La laïcité a bon dos. On veut faire accroire au peuple français, comme
d’ailleurs aux enseignants, qu’on veille sur eux, qu’on les
protège des dangers qui les guettent : lent dépérissement de l’unité de
la République, communautarisme, violence, etc. La loi
contre le foulard devrait faire ce miracle et, au détour, cacher les
vraies causes des dangers en mentant sur le vide des
propositions politiques à droite comme dans la gauche socialiste. Penser
la laïcité en terme de lois et de structures, c’est oublier
que celle-ci se fonde aussi et surtout sur une certaine idée de la
citoyenneté et de l’organisation sociale : l’égalité, le refus de la
discrimination et du racisme, l’accès à l’éducation, à l’emploi, à
l’habitat, l’opposition au communautarisme économique et social
sont autant de principes et de valeurs qui donnent sens et orientation
au cadre légal de la laïcité. En ce sens, la République ne
sera laïque que si elle sait renouer avec sa vocation sociale : c’est ce
défi que nous sommes en droit de voir relevé par la classe
politique française et non cette démission sans courage devant les
sirènes de la peur qui tétanisent une société française
déstabilisée.
Se lever... à quel titre ?
Les musulmans se sentent rejetés, ciblés, injustement traités et ce
serait à eux, naturellement, de se mobiliser contre un projet
de loi discriminatoire. Ce genre de réactions et de mobilisations
naturelles s’est multiplié ces dernières semaines et dans de
nombreuses villes de France certains appellent les musulmans à
manifester. L’émotion est grande, la révolte gronde, les
manifestations s’organisent et les dates se multiplient...
S’agit-il vraiment de cela ? Comprendre « la loi contre les signes
religieux » comme une affaire de musulmans n’est-ce pas
tomber dans le piège tendu par la façon même dont le débat a été entamé
et entretenu ? Mobiliser les seules organisations
musulmanes en affirmant implicitement que ce sont les seules victimes de
discriminations qui doivent se défendre c’est faire le
jeu de ceux qui veulent distinguer, puis isoler les citoyens de
confessions musulmane, en se donnant les moyens, dans les faits,
d’éviter le débat de fond sur la politique sociale et éducative qui
concerne tous les Français.
La lutte que nous sommes en train d’entamer sera longue et elle exige
une vision claire des enjeux globaux présents et futurs.
S’il faut se lever aujourd’hui et s’opposer à ce projet de loi
discriminatoire et insensé, ce n’est pas uniquement par rapport à la loi
en elle-même mais bien par rapport à ce qu’elle révèle en terme de
manoeuvres politiciennes, de discours mensongers et
démagogiques, de politiques sécuritaires et liberticides destinées à se
substituer aux réformes sociales radicales dont la France a
besoin et qui exigent la protection des espaces de droits pour les
citoyens (et notamment celles et ceux des cités), une réelle
démocratie participative et une politique égalitaire en matière
d’éducation et d’accès au marché de l’emploi.
Voici venir les temps de l’émergence nécessaire d’une conscience citoyenne. Notre combat se fonde sur des principes et des
valeurs universels et communes et non pas sur une appartenance exclusive
à une communauté de foi. Il s’agit d’établir un front
de résistance réunissant toutes les citoyennes et tous les citoyens,
musulmans ou non, croyants ou athées, qui ont compris que le
débat sur le foulard est un faux débat, un débat tronqué, qui sous
couvert de défendre la laïcité ou de s’opposer à l’oppression
des femmes, est en train d’alimenter l’exclusion, le rejet, le racisme
en évitant de s’attaquer aux causes des maux qui
empêchent le vivre ensemble en France.
Les termes de l’engagement doivent être clairs néanmoins. Etre opposé à
une loi contre le foulard, par exemple, ne doit pas
vouloir dire que l’on adhère au principe de cette prescription.
Reconnaître à autrui le droit de vivre librement ses convictions ne veut pas dire partager ces dernières. Ainsi beaucoup de femmes et
d’hommes, croyants, agnostiques, athées, féministes
s’opposent fermement à la loi contre les signes religieux, à l’exclusion
et au racisme mais ne partagent pas le choix des femmes
musulmanes qui décident de se voiler. C’est leur droit et il est
impératif qu’elles/ils le disent et que les citoyens de confession
musulmane l’entendent. La force du mouvement de résistance résidera dans
l’acceptation de ces divergences en même que de la
prise de conscience qu’un grand nombre de valeurs et de principes sont
communs et cimentent la collaboration dans
l’engagement.
Dans le même ordre d’idée, s’opposer à la loi ne peut pas vouloir dire
s’associer sans discernement à tous ceux qui s’y opposent.
L’ennemi de mon ennemi n’est pas forcément mon ami. On voit aujourd’hui
des groupes radicaux, sectaires et agressifs essayer
de tirer profit du mécontentement des musulmans pour se mettre en avant
et acquérir une audience auprès de la base. Des
groupes musulmans qui n’ont pas hésité à s’associer à des mouvements
d’extrême droite, à soutenir le tyran Saddam Hussein, à
développer des thèses radicales apparaissent ou réapparaissent
aujourd’hui et cherchent un leadership fondé sur la capitalisation de l’émotivité blessée des musulmanes et des musulmans. Ils en font une
affaire strictement musulmane, ils entretiennent le
sentiment victimaire et n’ont dans les faits aucune stratégie de
résistance à long terme. Ils appellent les musulmans à manifester
pour dire « Non » sans autre projet ni vision. Il ne peut s’agir de
faire cause commune avec ce type d’opportunisme, fusse-t-il le
fait de musulmans.
Ouverts, déterminés et patients
L’affaire qui nous occupe concerne tous les citoyens épris de justice et
d’égalité en France. Elle concerne toutes celles et ceux qui
refusent la démagogie et les faux débats autour des signes religieux ou
d’une loi de la peur. C’est avec eux, et en appelant
toutes les consciences à leurs responsabilités, que nous réussiront à
former un front large, ouvert et pluriel de résistance aux discriminations et aux injustices qui s’institutionnalisent au gré des
aménagements de politiques de plus en plus sécuritaires.
Nous sommes tous concernés et il en va de notre société et de ce qu’elle
est en train de devenir. Etre déterminés à vivre
ensemble dans la confiance, le respect et la paix sociale, c’est être
déterminés à nous battre ensemble pour lutter contre les
vraies causes de la fracture sociale. A l’opposé d’associations censées
représenter « les Français issus de l’immigration » et qui, pour
demeurer vivantes médiatiquement et politiquement, changent d’avis au
gré des circonstances et acceptent de jouer le rôle d’
« Arabes, de beurs ou de musulmans de service », le front que nous
appelons de nos voeux (et dont les contours commencent à
se dessiner aujourd’hui) se caractérise par son indépendance citoyenne,
sa défense d’un certain nombre de valeurs non
négociables (justice, laïcité égalitaire, égalité des chances sans
discrimination positive, etc.) et des alliances fondées en éthique et
non sur la base d’enjeux électoraux et politiciens.
La route sera longue et la résistance éprouvante. Ici la patience et le
discernement sont impératifs. Manifester, descendre dans la
rue, mobiliser les musulmans pour crier sa colère dans l’expression
d’une émotion répondant à la passion qui a entouré le débat
sur le foulard ne résoudra rien, voire confirmera les représentations
caricaturales et les peurs des Français. Le piège se
refermera... d’autant plus que les maîtres d’oeuvres de ces manifestations
ne sont de loin pas fiables et cherchent soit à se donner
une crédibilité soit à attiser les tensions. On voit par ailleurs, les
responsables du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM)
hésitants, dispersés, en désaccord et mal à l’aise par rapport aux
évolutions récentes. Entre ceux qui veulent tenir la rue dans
l’opposition et le CFCM qui cherche bon gré mal gré à négocier et à
composer avec l’Etat, la troisième voie est celle de la sortie
déterminée du ghetto intellectuel et social dans lequel d’aucuns
aimeraient confiner les citoyens français de confession
musulmane. Il s’agit de développer une vision d’ensemble, de déterminer
les priorités d’une stratégie de résistance globale, de
s’engager en tant que citoyens avec tous les autres citoyens français
qui partagent un socle commun et solide de valeurs, qui
refusent l’école à deux vitesses, les exclusions alibis, la politique
sociale et économique qui communautarise, etc. Il faudra du
temps, des débats, du dialogue et des actions fortes parce que pensées
et construites au-delà de la « communauté spirituelle »
des musulmans. Au demeurant, rien n’empêche que ceux-ci se retrouvent...
non pas pour s’isoler, mais pour faire de leur
sentiment d’appartenance naturelle par la foi, le tremplin d’une
conscience d’appartenance à l’éthique universelle et citoyenne.
Les jeunes générations ont les moyens de réussir ce défi : parions, au
demeurant, que c’est parce qu’on le sent chaque jour
davantage que ces citoyens d’un nouvel âge font peur. Ils ne sont pas à
acheter, parce qu’ils ne sont pas à vendre ; ils ne sont
plus les notables domestiqués des anciennes colonies... ils sont plus
dignement les citoyens libres des démocraties modernes.
D’eux il faut attendre et exiger qu’ils continuent la marche hors des
ghettos, des banlieues et des cités et qu’avec leurs nouveaux
partenaires, ils parachèvent le processus de libération menant à une
société qui les respecte. Le débat autour du foulard est à la
fois un leurre et un symptôme : en soi, c’est un faux débat qui cache
mal, nous l’avons dit, la portée des vrais problèmes qui
minent la société française. C’est néanmoins le symptôme d’une peur et
d’un malaise face à la présence nouvelle et déterminée
de citoyennes et de citoyens « d’origine immigrée », « musulmans », bien
décidés à faire leur place dans la société et qui, jour
après jour, établissent des liens avec des concitoyens qui de moins en
moins les ignorent. Ces liens, ces dynamiques sont
l’avenir et les musulmans feraient bien, plutôt que de se mobiliser dans
la réaction, de construire dans la durée, plutôt que de
défendre leurs seules spécificités, de se battre au nom de valeurs et de
leur universalité. La route est longue, effectivement,
mais il n’en est pas d’autre pour apprendre le respect de soi et
d’autrui dans la diversité.
Tariq Ramadan
Auteur de Les Musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam
, Actes Sud/Sindbad, 2003
Membre du Groupe des Sages sur le dialogue des peuples et des cultures
attaché à la Commission européenne sous la présidence de
Romano Prodi