Article paru dans Libération du 16.12.2003, www.liberation.fr
par Chahla Chafiq- Beski,
auteure de Femmes sous le voile face à la loi islamique, édition le
Félin, et du Nouvel Homme islamiste, édition le Félin,
et Fatima Lalem-Hachilif, membre du bureau national du Mouvement
français pour le planning familial.
Comment éviter que certaines jeunes femmes voilées ne se vivent
« victimes » d’un système occidental dominant au lieu de prendre
conscience de l’impact du machisme et de la stratégie de l’islam
politique qui veut faire de leur voile un symbole et un modèle pour
toutes les musulmanes ?
Il faudrait nuancer ce terme de « victimes » car certaines de ces femmes affichent le choix délibéré du port du voile, symbole à leurs yeux
d’une identité communautaire. Pour d’autres, il est une protection
face aux regards masculins. Enfin, des femmes le valorisent comme une
mode vestimentaire. Bien que la philosophie fondatrice du voile se
fonde sur la soumission des femmes au contrôle sexuel patriarcal, ces
nouvelles figures de femmes voilées sont présentées comme des actrices
porteuses d’un choix libre. C’est ce paradoxe qui complique le débat
actuel sur le port du voile dans l’espace public laïc. Ce discours du
choix conduit des défenseurs de la liberté et de l’égalité des femmes à prendre position contre son interdiction au nom de la liberté et de
la lutte contre les discriminations.
Tout se passe comme si la symbolique du voile se métamorphose pour
devenir un instrument de la liberté. Faudrait-il rappeler que les
islamistes trouvent leurs meilleurs alliés auprès des défenseurs de
ces idées, ceux-là même qu’on ne peut pas soupçonner d’être des
sympathisants de l’islam politique qu’ils critiquent par ailleurs.
D’où vient alors cette convergence entre les positions des uns et des
autres ? Pour nous, il faudrait la rechercher dans les faits
dépassants le port du voile et qui renvoient au blocage des mécanismes
d’intégration indissociables de la lutte contre les discriminations.
Aussi bien les islamistes « européanisés » tel Tariq Ramadan que
certains défenseurs des droits des opprimés insistent sur la nécessité
de donner un droit de cité à un islam stigmatisé et diabolisé.
Les populations identifiées comme musulmanes étant victimes de
multiples discriminations et du racisme devraient avoir le droit
d’afficher leurs différences et de pratiquer leur foi de façon
démocratique. Dans cette logique, le port du voile est décrypté comme
un élément traduisant une égalité de traitement. Le sens premier du
voile marquant alors un statut inégalitaire pour les femmes s’efface.
Il nous semble indispensable de revenir sur les raisons justifiant cet
aveuglement. Elles sont pour nous à rechercher dans le contexte de
crise des valeurs et des repères collectifs dans notre société de
consommation. Le processus sans cesse accéléré de la marchandisation,
notamment celle de la sexualité, marque profondément les
représentations de la femme. L’imagerie de la femme « occidentale » tend
à se réduire à la figure de la femme objet. Cette représentation va de
pair avec la persistance des idées et des fantasmes d’une virilité
masculine possessive. Ces idées largement diffusées se traduisent par
la négation au quotidien des valeurs de l’égalité et de la liberté des
femmes. Cette négation atteint son paroxysme dans les violences
extrêmes telles que les viols collectifs. Avant d’être victimes de ces
crimes, les femmes sont souvent ciblées comme « salopes ». Dans les cas
où ces viols mettent en cause des jeunes hommes issus de
l’immigration, l’accent est toujours mis sur la fameuse « culture
d’origine ». Or, ces phénomènes mettent bel et bien en exergue une
imbrication entre les éléments d’une éducation familiale marquée par
les codes patriarcaux traditionnels et une culture pornographique
largement répandue.
Agir face à ces phénomènes, qui en disent long sur la situation des
femmes dans les quartiers, demande un travail éducatif et préventif
conséquent, travail sur la citoyenneté et sur les rapports de sexe.
Evidemment la sanction fait partie de la pédagogie, mais il serait
hasardeux de se contenter d’une stratégie répressive.
En l’absence d’une politique forte, notamment en terme de mobilisation
et de qualification des acteurs de terrain pour agir, le contexte
continuera à être favorable aux avancées des idéologies extrémistes
qui se présentent comme porteuses de sens. L’extrême droite,
l’islamisme et les fondamentalismes chrétien et juif s’y épanouissent.
Il n’est pas étonnant donc que le discours islamiste proposant le
voile comme un instrument de pudeur trouve un réel écho auprès des
populations de ces quartiers. Ce message idéologique favorise en même
temps d’autres justifications du voile : refuge, protection et « feu
vert » pour l’accès à la citoyenneté et à l’espace public.
Par ailleurs, en offrant le label de « femmes chastes » à celles qui le
portent, il consent à un certain jeu de séduction. En inscrivant la
liberté des femmes dans le cadre tracé par la religion, cette
opération stigmatise les femmes non voilées, majoritaires en France.
En valorisant la fonction du voile comme instrument de la pudeur, le
corps de la femme est réduit à un objet sexuel. Cette vision fait écho
aux propos pornographiques. L’intériorisation de ces codes, qui se
renforcent mutuellement, favorise les violences envers les femmes.
Contrairement aux prétentions des islamistes sur la capacité de la
religion à vaincre ces violences, leur discours et leurs pratiques
contribuent à justifier celles-ci.
Les expériences des pays dirigés par les islamistes ne laissent aucun
doute sur l’incapacité de la religion à proposer une alternative
crédible aux maux sociaux. Elles renseignent au contraire sur les
effets néfastes de l’idéologisation de la religion au détriment de la
démocratie et de l’égalité des citoyens. Les femmes en sont les
premières victimes. De même, les expériences des modèles d’intégration
de type communautaire en Occident sont loin d’apporter des résultats
dans la lutte contre le racisme et les discriminations.
Le débat sur le port du voile à l’école dépasse donc les portes de
l’école. Il dévoile la crise des repères et des valeurs fondatrices
d’une citoyenneté démocratique dans un contexte de marchandisation et
de culture de consommation. Il révèle l’urgence d’une politique forte
pour reconstruire des valeurs communes et refonder l’idéal laïc et
démocratique.
Ceci ne se résume pas à une action législative, mais exige aussi un
investissement dela société civile. Une politique forte doit
construire une présence active sur le terrain. La force de cette
présence tient à une analyse lucide des enjeux, à une approche
partagée par les acteurs et à une cohérence des dispositifs et des
moyens. Ceux qui luttent pour l’autonomie, la liberté et l’égalité,
dont les féministes, ont un rôle primordial à jouer pour aller d’une
égalité formelle vers une égalité réelle.
En fait, ce n’est pas d’une discrimination positive dont la société a
besoin mais plutôt de mesures réellement positives pour lutter contre
les discriminations.