Article paru dans Politique, revue de débats (Bruxelles), no 32, décembre 2003.
Par Philippe Marlière, Maître de conférences en sciences politiques à l’université de Londres.
Lancinant, le débat sur le port du voile islamique - le hijâb -dans
les écoles laïques est revenu récemment sur le devant de la scène
politico-médiatique française. Depuis la fin des années 80, cette
question déchire à intervalles réguliers le personnel politique et
enseignant ou encore les faiseurs d’opinion. Fait rare, cette querelle
parvient à transcender le traditionnel clivage gauche-droite. Il y a
quelques semaines, deux soeurs ont été exclues d’un lycée en région
parisienne pour avoir refusé d’ôter en classe le foulard qui
recouvrait leur chevelure. La direction de l’établissement a estimé
que le port du foulard - un symbole religieux - constituait une
atteinte au principe de laïcité en vigueur dans l’enseignement public.
Pour certains laïcs français, le port du voile est non seulement une
manifestation religieuse incompatible avec la laïcité, mais il
entérine également l’oppression masculine des femmes dans le cadre de
la culture machiste arabo-musulman. Tolérer des filles voilées à
l’école signifierait le renoncement au combat laïc et républicain qui
prône l’égalité entre les sexes.
Les lois de 1881-1882, dites lois Jules Ferry ont institué en France
l’enseignement public, laïc, obligatoire et gratuit pour tous les
enfants de 6 à 13 ans. La loi du 9 décembre 1905 de séparation des
Eglises et de l’Etat a posé le principe de la liberté de religion et
de culte des personnes et des communautés, garanti par l’Etat. Le
principe d’autonomie de l’Etat vis-à-vis des religions implique
qu’aucun culte n’est subventionné ou privilégié par l’Etat.
Inversement, les Eglises ne peuvent intervenir dans le fonctionnement
des institutions de l’Etat, qui garantit à tous la liberté de
conscience [1].
L’expulsion des deux soeurs voilées a suscité de nombreuses prises de
position publiques et de vives controverses. Les partisans des mesures
d’expulsion s’opposent à ceux qui estiment que de telles décisions
vont à l’encontre de la philosophie même de la laïcité. Le 18 novembre
2003, une proposition de loi émanant du groupe parlementaire
socialiste a été déposée à l’Assemblée nationale. Constatant la
"montée du prosélytisme dans les enceintes scolaires" et déplorant "les
agressions au pacte laïc", le préambule de ce texte s’alarme de la
"montée du communautarisme en France". A travers le port du voile,
c’est donc un type particulier de "communautarisme" - islamique - qui
est en premier lieu visé. Celui-ci tenterait de subvertir le modèle de
citoyenneté républicain et laïc, qui ne reconnaît que des citoyens
égaux en droits et en devoirs et renvoie à la sphère privée les
particularismes religieux, philosophiques ou ethniques.
Pour mettre fin aux atteintes constatées à la laïcité, le projet de
loi socialiste préconise l’interdiction du "port apparent de signes
religieux, politiques ou philosophiques (...) dans l’enceinte des
établissements publics d’enseignement ainsi que dans toutes les
activités organisées par eux" (article 1er). Une telle démarche,
probablement soutenue par une majorité de Français, est-elle vraiment
laïque ? Rien n’est moins sûr. La prohibition du voile au nom de la
laïcité, pour être jugée raisonnable et se justifier, doit répondre à
une double exigence : d’une part, elle doit pouvoir s’insérer dans
l’architecture légale nationale et internationale en matière de
liberté religieuse ; de l’autre, elle doit permettre de résoudre en
pratique les problèmes d’atteinte à la laïcité perçus par les
prohibitionnistes.
Loi républicaine et signes religieux à l’école
Depuis l’origine, les lois laïques ne souffrent d’aucune ambiguïté :
seul le personnel laïc a un devoir de neutralité dans sa tâche
d’éducateur. Les enseignants ne peuvent afficher de préférence
religieuse ou politique dans l’exercice de leur profession. Dans une
lettre envoyée aux instituteurs en 1883, Jules Ferry avait préconisé
la transmission de principes moraux aux élèves. Il avait délimité les
contours d’un enseignement de valeurs auquel tout ‘honnête homme et
père de famille peut souscrire, sans « froisser sa sensibilité
religieuse, philosophique et politique ». « Auxilaire et, à certains
égards, suppléant du père de famille » [2], l’instituteur doit, selon
Ferry, se garder de devenir un maître des consciences ou un
endoctrinateur. La loi requiert que les enfants scolarisés suivent le
même enseignement et puissent accéder aux mêmes savoirs et diplômes.
Les signes religieux ne sont pas interdits dans l’enceinte de l’école
laïque, pourvu qu’ils soient discrets. Le choix des vêtements est
également laissé à la discrétion des élèves, à condition qu’ils soient
« décents ». Si la laïcité républicaine s’oppose à ce que les élèves
s’affranchissent de certains cours (éducation physique et sportive,
biologie), elle n’interdit en aucune manière le port d’un signe
religieux à l’école (que ce soit le hijâb, la kippa ou un petit
chapelet). A la suite de la première vague d’expulsions de filles
portant le foulard, un arrêt du Conseil d’Etat du 27 novembre 1989 a
clairement dégagé la portée pratique des dispositions légales
régissant la laïcité. Il a indiqué que le port de « signes religieux » par les élèves n’est pas incompatible avec le principe de laïcité,
dans la mesure où il relève de l’exercice de la liberté d’expression
et de manifestation de croyances religieuses affirmé par la
Constitution, les conventions internationales signées par la France [3]
et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la
République [4]. Le Conseil d’Etat a toutefois précisé que la liberté
de porter le voile cesse si cet état, « par sa nature ostentatoire ou
revendicative, constitue un acte de provocation, de pression, de
prosélytisme ou de propagande qui a pour conséquence de perturber la
sécurité ou le déroulement normal du service public éducatif » [5].
L’interdiction de tout comportement religieux prosélyte (qui rejoint
d’ailleurs l’interdiction du prosélytisme politique) renvoie ainsi à
des situations spécifiques qui, dans le contexte du port du voile, ne
surviennent que très rarement. La laïcité française garantit donc aux
élèves la liberté de penser et par là même, la liberté d’exprimer à
l’école un attachement à une religion.
Une disposition législative nouvelle qui viendrait interdire le port
de signes religieux dans les écoles laïques, remettrait en cause
l’équilibre établi par le pacte laïc à travers les lois de 1882-83 et
de 1905, constamment soutenu par un siècle de jurisprudence ! Une
telle loi ternirait à coup sûr l’image de la « patrie des droits de
l’Homme dans le monde ». Il est également probable que cette
interdiction soit jugée liberticide au regard du droit européen et
international. A ce titre, des élèves s’estimant lésées dans leurs
droits attaqueront vraisemblablement la loi devant la Cour européenne
de justice, qui pourrait leur donner raison et condamner le
législateur français.
Il est ironique de constater que la pulsion légiférante qui est en
train de s’emparer du corps politique français et des laïcs
prohibitionnistes, ne s’exerce pas à l’encontre de la religion
catholique qui pourtant viole de manière répétée la nature laïque de
la République. Ainsi, le pacte concordataire s’applique toujours à
trois départements français (Bas-Rhin, Haut-Rhin et Moselle). En vertu
de celui-ci, le clergé catholique est salarié de l’Etat et remplit,
comme « culte reconnu », un « service public cultuel » [6]. On peut
également signaler une autre « violation légale » de la laïcité à
travers le financement d’écoles privées catholiques par le public, en
vertu de la loi Debré de 1959. Que penser enfin d’une République dite
« laïque » dont la plupart des jours fériés sont calqués sur le
calendrier de célébrations du culte catholique ?
Les significations du voile
Selon les services d’Hanifa Cherifi, la médiatrice de l’Education
nationale, le nombre des "incidents" lié au port du foulard à l’école
est en diminution constante depuis 10 ans. Nous sommes en effet passés
de 2000 cas recensés par an il y a dix ans à 150 aujourd’hui ; la
plupart d’entre-eux étant réglés au sein de l’établissement sans
recours au conseil de discipline [7]. Les expulsions restent à l’heure
actuelle très rares (moins d’une dizaine par an sur environ 12
millions d’enfants scolarisés). Ce chiffrage du problème n’est pas
inutile pour bien saisir le décalage entre la véhémence des propos de
certains prohibitionnistes qui fustigent la montée du "péril
communautaire" téléguidé par le « fondamentalisme islamiste » et la
réalité des faits. Contrairement au discours politico-médiatique
dominant, la République française n’est pas confrontée à une
« offensive islamiste » opérant à travers l’instrumentalisation violente
de jeunes filles scolarisées. Toute analyse concrète de la situation
montre au contraire que les éléments de l’islam fondamentaliste (qui
bien entendu existent) sont ultra-minoritaires au sein de la
population musulmane et française, et absents des institutions
républicaines. Comment dans ces conditions peut-on parler de « complot
islamiste » contre l’école de la République ? N’est-ce pas là faire
preuve d’un étrange renversement des rapports de force et de pouvoir
réels ?
Des travaux scientifiques ont montré que le port du foulard en France
renvoie à des pratiques et des motivations socio-culturelles
plurielles [8]. Enfermer l’ensemble des filles portant le foulard dans
une seule et unique catégorie est donc une erreur. Il est vrai que
dans certains cas le foulard est imposé par la famille, à la suite de
pressions d’imams, par le « qu’en dira-t-on » des cités, parfois encore
il est porté pour éviter de se faire traiter de « pute ». Dans nombre de
ces situations, le foulard constitue aux yeux des parents le lien
ultime avec la culture d’origine, un rempart contre la culture
autochtone perçue comme hostile aux valeurs de l’islam. Pour ces
filles, le port du foulard, en dépit de la violence symbolique (voire
physique) que son imposition représente, n’est que provisoire et
participe d’un compromis implicite avec le milieu familial : le porter
en public et à l’école, leur assure l’accès à une éducation
émancipatrice qui, pour elles, est promesse d’autonomisation sociale à
venir (l’éducation ouvre la porte à une indépendance sociale et
économique), et de mise à distance progressive de la tradition
familiale. Expulser ces filles des écoles revient en quelque sorte à
leur imposer une double peine. Cette injustice - puisque dans tous les
cas de figure elles sont de simples victimes - hypothèque leur avenir
personnel. Les priver d’une éducation laïque implique également leur
renvoi vers « l’obscurantisme » fondamentaliste tant décrié par les
prohibitionnistes, et, en ultime recours, une éducation dispensée par
les imams eux-mêmes.
Cependant, le port du foulard ne s’explique pas toujours par la
coercition normative de la famille. Il peut s’agir d’un acte
individuel, autonome, qui marque une prise de position vis-à-vis de
deux pouvoirs normatifs : celui du modèle d’intégration républicain
qui organise la définition de l’espace public et celui de l’islam
familial ou des figures charismatiques de l’islam en France, qui se
chargent d’édicter les formes canoniques de l’identité musulmane. Ces
jeunes filles qui portent le hijâb, opèrent ainsi un dépassement de ce
double bind, en oeuvrant à la construction d’une image positive et
valorisante de l’islam, compatible avec les normes de la République.
Loin de rejeter les valeurs et la culture de la société française,
elles recherchent en fait leur intégration dans la République, en
revendiquant publiquement la double nature de leur identité (Française
et musulmane). Le port du foulard, ici, n’est pas synonyme
d’islamisation dans le sens de la tradition nord-africaine, mais
fonctionne comme une "invention de la tradition" [9].
Une fois encore, il faut constater l’hypocrisie (ou l’ignorance ?) de
ceux qui ne voient dans le foulard qu’un symbole de l’oppression
patriarcale. La France laïque est par ailleurs bien mal placée pour
vilipender le « machisme musulman » et donner des leçons d’égalité entre
les sexes : avec 12,5% de députées, la France se classe à
l’avant-dernière place des pays de l’Europe communautaire ; en 2002, la
France comptait 7,9% de chômeurs chez les hommes et 10,1% parmi les
femmes, les femmes forment 80% des working poors, cette main-d’oeuvre
qui travaille pour un salaire inférieur au Smic ; quel que soit leur
emploi et à niveau égal de compétence et de formation, les femmes
reçoivent un salaire inférieur de 10 à 15% à celui des hommes [10].
Faut-il aussi rappeler l’image souvent dégradante des femmes véhiculée
dans la publicité ou à travers certaines modes vestimentaires ou
encore l’oppression domestique de femmes battues ou
‘femmes-bonnes-à-tout faire ?
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Le projet de loi socialiste ne vise pas tant à établir une égalité
sociale et culturelle concrète entre hommes et femmes, qu’à occulter
la crise profonde du modèle républicain. Comment une partie de la
gauche française peut-elle aujourd’hui se mêler aux islamophobes,
arabophobes ou autres ethnocentristes intolérants qui, chaque jour, se
font plus nombreux ? Comment des militants féministes,
anticapitalistes et antiracistes sincères peuvent-ils à ce point se
tromper de combat ? Comment des dirigeants de partis peuvent-ils
continuer à se référer à la République sur le sempiternel mode
incantatoire et mythologique ? La République des Justes et des Egaux,
dont certains à gauche se gargarisent, n’a jamais existé en France.
Comment continuer à croire que le rappel abstrait des principes laïcs
et universalistes de la République va suffire à garantir l’égalité
entre des citoyens réputés "ethniquement transparents" ? Pour la
fraction social-libérale du Parti socialiste qui, au pouvoir, a
contribué au creusement des inégalités en mettant en oeuvre des
politiques néolibérales, ce combat pour la pureté laïque est une
aubaine. Elle lui permet de réaffirmer auprès des classes moyennes une
identité de gauche qu’elle ne parvient pas à imposer sur les
questions sociales et économiques. Comment ne pas voir dans ces
situations de misère sociale, culturelle et sexuelle, les conséquences
de décennies de déclin du modèle d’intégration républicain, battu en
brèche par l’individualisme mercantile que les gouvernements de gauche
et de droite ont favorisé depuis une vingtaine d’années ? Le port du
foulard se manifeste au sein d’un système éducatif qui ne constitue
plus pour les enfants d’immigrés un tremplin vers une intégration et
une ascension sociale.
Ce n’est donc pas l’amour de l’universel républicain qui cimente une
grande partie du camp prohibitionniste, mais un communautarisme
majoritaire, intolérant face aux manifestations sociales d’une
altérité religieuse et culturelle. Ce communautarisme majoritaire
stigmatise des populations doublement dominées (sur le plan social et
religieux). Une loi prohibitionniste ne ferait qu’exacerber la mise à
l’index de ces populations issues de l’immigration.
Exceptées les situations où le port du voile s’accompagne de violences
à l’encontre de jeunes filles (dans ce cas, des lois existent déjà
pour punir de tels actes), le voile à l’école laïque doit être toléré
tant qu’il n’est pas porté atteinte au déroulement normal de
l’enseignement. Car c’est bien moins l’islam politique que le racisme,
la misère économique dans les banlieues, les inégalités entre hommes
et femmes, les discriminations à l’égard des immigrés, qui constituent
le vrai danger pour la République.
[1] Ph. Marlière, Le principe de laïcité en France, Franco-British
Studies, no 23, printemps 1997, p. 41-56.
[2] J. Ferry, Lettre aux instituteurs (27 novembre 1883), cité in
Laïcité, Pouvoirs, no 75, 1995, p. 109-116.
[3] En particulier la Convention des Nations Unies pour les droits de
l’enfant, que la France a ratifiée le 7 août 1990.
[4] Cité in J.-C. Williams, Le Conseil d’Etat et la laïcité : propos
sur l’avis du 27 novembre 1989, Revue française de science politique,
vol. 41, février 1991, p. 52.
[5] Ibid.
[6] Les cultes protestant et juif bénéficient des mêmes dispositions.
Cf J. Baubérot, Vers un nouveau pacte laïque ?, Paris, Seuil, 1990, p.
19-20.
[7] Libération, 15 octobre 2003.
[8] F. Gaspard, F. Khosrokhavar, Le foulard et la République, Paris,
La Découverte, 1995.
[9] S. Tersigni, Prendre le foulard : les logiques antagoniques de
la revendication, Mouvements, no 30, nov.-déc. 2003, p. 117
[10] F. Benhamou, M. Dagnaud, J. Mossuz-Lavau, Femmes : la fracture
sociale, Le Monde, 16 janvier 2003.