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Islam & Laïcité >> Contributions aux débats

Le rapport Stasi ou l’invention de la commission réalité.
par Jean-Claude Herrgott



Il est bien loin le temps où, selon le mot de Clémenceau, il suffisait de créer une commission pour enterrer un problème. Le rapport Stasi correspond de façon millimétrée à ce qu’attendait notre société ou plus exactement sa représentation politique républicaine et ses Trissotins médiatiques. Nul ne s’étonnera que Jacques Chirac, habile homme d’Etat, orchestre avec maestria en à peine huit jours les inquiétudes, les émotions, le vécu qu’au fil de ses auditions, la commission Stasi a traduit en recommandations. A l’instar de la télé, cette assemblée de sages vient d’inventer la commission-réalité avec, bon sang, mais c’est bien sûr, la jeune fille voilée en Loana diabolique, objet de toutes les concupiscences. Cachez ce voile que je ne saurais voir et la gauche d’applaudir : « le chef de l’Etat répond à nos attentes et à nos inquiétudes ». Bravo l’artiste, la laïcité a eu chaud.

Eh bien non.

Rarement, un rapport n’aura aussi peu cadré la question dont il était saisi. Rarement, un rapport n’aura autant légitimé, caressé dans le sens du poil, les frayeurs, les doutes d’une société confrontée aux difficultés sociales, à la montée des inégalités et de la pauvreté, claquemurée dans ses discriminations, inquiète, jusque dans ses banlieues, de la répercussion des tensions internationales. Car, s’il faut résumer l’exercice, pour protéger une laïcité menacée, qui, en réalité, masque les urgences sociales et économiques, le rapport propose une loi d’ordre public, une loi de police, des limites et des interdits, des interdits sans limite. Après les tribunes libres et les éditoriaux de l’été où s’élaborait subtilement une laïcité identitaire, « nous n’allons pas laisser ces gens là altérer nos traditions », « il est nécessaire de limiter la liberté de conscience », « la lucidité » de reconnaître que les musulmans, (« les fous d’Allah ») se reproduisent comme des rats », « nos invités musulmans doivent se conformer aux lois de la République »,(*), les parlementaires sont invités à écrire une laïcité sécuritaire.

La commission ne manquait pas de spécialistes. Elle aurait pu, dans ses prolégomènes, s’interroger sur l’ambiguïté de la notion de laïcité, sur la singularité française du concept, sur son message universel ambivalent, liberté de l’esprit partout dans le monde mais également « ardente obligation de civiliser les races inférieures », (*). Laïcité de combat contre l’Eglise, de combat contre la pensée religieuse, mais aussi laïcité comme garantie du libre exercice des cultes, le mot n’a pas de définition précise, vraie, univoque ni dans l’ordre idéologique, ni sur le plan politique, ni dans une traduction juridique. Et pourtant, « elle tourne ». Malgré tous ses avatars ou à cause de ses contenus multiples et contradictoires, la laïcité possède toujours un bon Karma. Produit de l’histoire de notre pays, de notre nation, de notre Etat, de leurs combats contre l’Eglise, mais aussi produit de la conciliation et de la réconciliation avec les cultes, la laïcité porte les valeurs républicaines françaises, les conjugue sans difficulté avec la liberté de religion définie par le droit européen. Elle forme notre enchantement au monde, notre conception du vivre ensemble sans qu’elle puisse être réduite , en toute rationalité, à une règle, à un commandement précis. Il est difficile d’éluder que le mot laïcité inventé à la fin du XIX siècle trouve son origine paradoxale dans le vocabulaire canonique de l’Eglise, laïcus : qui n’a pas la qualité de prêtre et que, peut être pour cette raison, la laïcité conserve sa part de mystère transcendant.

En effet, la laïcité ne se réduit pas à une alternative binaire entre le licite et l’illicite et il est dommage que la commission qui a perçu cette complexité, n’ait pas tiré avantage de la notion anglo-saxonne d’accomodement pour esquisser des solutions à la question essentielle qui lui était posée au delà du propos de la lettre de mission. Oui ou non, les musulmans, croyants et fidèles, peuvent-ils bénéficier de la liberté de culte consentie aux fidèles et croyants des autres confessions par la loi de 1905 ?

La commission aurait pu apporter un jugement critique, positif ou négatif, sur une politique initiée par la gauche et poursuivie par la droite avec la mise en place du Conseil Français du Culte Musulman. Elle aurait pu s’interroger sur la pertinence de cette politique tendant à permettre l’insertion d’une nouvelle tradition religieuse. Fallait-il aller chercher une matrice inventée au début du XIX siècle, époque où les cultes étaient reconnus par l’Etat, pour répondre aux problématiques d’une société du troisième millénaire pour laquelle un islam gallican est pour le moins hypothétique ? N’y a-t-il pas d’autres nécessités comme la construction des lieux de culte, la réalisation de cimetières qui supposent à minima des politiques publiques, au mieux des aménagements législatifs ? Comment ne pas dire un mot du déni de droit auquel sont confrontées les associations cultuelles lorsqu’elles veulent édifier un lieu de culte. Les élus locaux veulent fédérer le culte musulman, définir les mosquées, intervenir dans leur financement, interdire l’enseignement de la religion, déterminer la langue du prêche, définir la manière dont doivent être chargés les rayons d’épicerie et même, contourner, ignorer la règle de droit prescrite par le juge. Ce sont les cas, par exemples, de l’amalgame douteux entre musulmans et violences urbaines, mais aussi du propos d’un maire de la région parisienne qui affirme, dans un document « laïcité, j’écris ton nom » poursuivre son combat contre… une décision de justice sanctionnant son interdiction d’avoir fait fermer, dans le cadre d’un détournement de pouvoir, une épicerie hallal.

Ne pas répondre à la question de l’insertion d’une nouvelle tradition religieuse s’analyse comme le refus de préciser le droit et, en la matière ; les musulmans peuvent légitimement avoir l’impression d’être stigmatisés, d’être, dans leur croyance, rangés dans un droit différent, subalterne. Ne pas énoncer un droit, ce qu’aurait pu proposer la commission, c’est s’interdire de prescrire un devoir notamment sur l’articulation de la prescription légale et de la prescription dogmatique dans la vie quotidienne à l’école, à l’hôpital, à la piscine, dans la fonction publique. Une religion ne se définit pas à l’aune absolue d’un carré de tissu ; « c’est mon choix » relève de la télévision et non de la définition des libertés individuelles. Ni droit, ni devoir, mais l’interdit mâtiné d’un paternalisme à l’arrière goût colonial et d’une éducation nationale balancée entre la méthode « Assimile » et le « barre toi de mon herbe, petite diablesse voilée ».

Enfin, on me pardonnera d’être désagréable uniquement dans les dernières lignes de ce papier. Dealer des jours fériés, la ficelle était un peu grosse. Quant à des propositions comme la nomination d’un aumônier aux armées, ou la nomination de professeurs de religion musulmane en Alsace, la commission sait que si l’Etat peut nommer, il ne le fera que sur proposition d’une autorité cultuelle qui aujourd’hui n’existe pas. De telles propositions ont la valeur de chèque sans provision. Pour le reste, la commission a bien mérité de ce pourquoi elle avait été instituée, le voile a joué le rôle qui lui était assigné. Il est à craindre qu’en confondant laïcité et autorité, on ne reproduise l’état d’esprit et les tensions identitaires des années trente et on attise un moderne et délétère communautarisme à la française.

(*). Dans l’ordre d’apparition, J.Ehrenberg, G.Halimi, A.Finkelkraut à propos du livre d’O.Falacci dans lequel figure cette délicate comparaison avec les rats, J.Daniel. (*). J. Ferry , rapport au Sénat sur la politique coloniale, 1879.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Citoyenneté - Communautarisme - Conseil français du culte musulman - Femmes - Foulard