Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Mes chers Collègues,
Un voile, un simple voile, porté par des jeunes filles à l’école et voilà que la laïcité serait menacée dans ses fondements !
Une barbe, une simple barbe, portée à l’école par des jeunes gens au teint mat – pas par tous donc – et voici que l’intégrisme musulman saperait la République !
Voilà qui atteindrait la France et la République en leurs fondements au point de légiférer en urgence. Ceci sous la dictée de médias diffusant des pamphlets sommaires, outranciers, extravagants sinon carrément hystériques.
On nous place à légiférer avec une sorte de revolver sur la tempe. De manière péremptoire, avec ce soubassement idéologique exécrable qu’est le « choc des civilisations », une islamophobie maladive et des relents d’un passé colonialiste non assumé, nous devrions plier aux injonctions externes qui nous donnent un ordre impératif : « Mesdames et Messieurs les députés : il vous faut légiférer contre le voile ! » – voilà quel serait l’ordre de mission ! L’ordre…
Comment discuter sérieusement dans pareilles conditions où sévit un véritable terrorisme intellectuel ?
Mais ces tirs nourris et croisés auxquels nous avons à faire face cachent mal que nous sommes, en vérité, en présence d’une volonté politique délibérée des plus dangereuses pour notre pays, sa cohésion sociale, mais dangereuse aussi pour l’image de la France sur la scène internationale.
Je sais bien que mes propos peuvent heurter, mais qui soutiendra le contraire ? Qui dira que la politique et une certaine idéologie n’ont rien à voir dans tout cela ?
Ce n’est donc pas aux élections prochaines qu’il faut penser, c’est à notre société, aux générations actuelles et futures.
Je voudrais retenir trois points qui montrent que cette loi est terriblement régressive et dangereuse.
Tout d’abord, le principe de laïcité. Il convient, en effet, de le convoquer et de le faire respecter. Je ne reviendrai pas ici sur les textes connus qui ont, au fil du temps, abordé la question de manière positive – je veux dire de manière ouverte et non frileuse. Car la République doit tendre la main et non rejeter et exclure.
Et il est un fait fondamental : ce n’est pas la tenue des élèves qui fait la laïcité, c’est le contenu des programmes dispensés, par des enseignants respectueux de ceux-ci dans des locaux non équivoques.
Cet enseignement laïc est par nature un élément majeur de libération de l’esprit à l’inverse de celui qui enserre.
C’est parfaitement clair mais, comme au bonneteau, on mélange les termes aujourd’hui. Car c’est des élèves et de leur tenue dont on parle, pas de l’enseignement.
Et combien sont-ils a être concernés par ces tenues qui rendraient la situation de l’école explosive ?
Confirmant les propos du Directeur des renseignements généraux parle, le ministre de l’intérieur, il évoquait récemment à la télévision « 20 cas litigieux et 4 exclusions ». Les autres cas ayant été réglés selon ce concept de « l’accommodement raisonnable » qui a marqué toute l’histoire de la laïcité. Devrions-nous y renoncer ?
Cela signifie, en l’espèce, non pas d’accepter le voile sans réagir mais de privilégier la négociation au lieu et place d’une interdiction brutale contraire à la laïcité et qui figerait au négatif les comportements. N’utilisons pas les procédés qu’on dénonce si nous voulons avancer.
Mais le gouvernement a fait le choix de légiférer pour interdire – et de légiférer pour une vingtaine de cas !
D’ailleurs, dans les 15 000 réunions qui ont porté sur la réforme de l’école, 6% seulement des personnes ont évoqué la question du foulard, qui arrive en 8ème position sur les 22 points retenus !
Au reste, s’il ne s’agissait vraiment que de laïcité pourquoi ne parle-t-on pas de la situation en Alsace-Moselle délibérément écartée ?
Et que viennent faire les hôpitaux dans un rapport sensé porter sur la laïcité ? Le libre choix du médecin pour chacun, s’arrêterait là où commence le voile ? Ces personnes voilées ne seraient pas des êtres humains à part entière, disposant des mêmes droits que les autres ? Des sous femmes en sorte.
Le Ministre délégué à l’enseignement scolaire, M. Darcos, ne s’en cache pas d’ailleurs lorsqu’il déclare que « Si l’on n’aime pas la République française, il faut aller voir ailleurs ! ». Terrible écho et effrayante reprise des propos de Jean-Marie Le Pen pour qui « La France on l’aime ou on la quitte ! ».
N’est-ce pas, cela, du prosélytisme, et du pire qui soit ? Mais ces jeunes visés par ces propos indignes et écœurants sont…français, des français comme vous et moi, et leur ailleurs, comme pour vous et comme pour moi, leur ailleurs c’est…ici ! Va-t-on aussi les déchoir de leur nationalité ?
Deuxième thème : celui de la libération des femmes. Là encore on simplifie à l’extrême pour mieux stigmatiser. Qui peut prétendre qu’il n’y a pas des raisons multiples amenant ces jeunes filles françaises – françaises – à porter le voile ? Qui peut affirmer que c’est uniquement pour des raisons religieuses ou par volonté d’exprimer un intégrisme ? C’est tout simplement faux.
Un élément de bon sens devrait en découler : si les causes du port du voile sont diverses, ainsi que le reconnaît la commission, alors un traitement unique n’est tout simplement pas approprié sous peine d’aggraver les choses. C’est l’évidence même. Eh bien, non ! Pas pour vous !
Qui peut soutenir qu’exclure une jeune fille pour port du voile, c’est favoriser son émancipation ? La renvoyer chez elle ou la pousser vers des établissements religieux où le port du voile sera autorisé, c’est cela qui la rendra plus libre, plus égale et moins soumise ?
Et puis, nous qui donnons volontiers des leçons, n’avons-nous pas à nous interroger sur l’image de la femme que nous propose la société ? Les femmes sont exposées de façon dégradante ou reléguées en situation d’infériorité sociale, est-ce cela le modèle que vous avez à proposer ?
De sorte qu’il en résulte pour vous cette idée : l’inégalité et la soumission de la femme n’est pas choquante en soi, elle est choquante quand il s’agit spécialement de femmes musulmanes. Pauvre République française dont vous niez la force libératrice !
Monsieur le Ministre, les propos d’Aristide Briand qui a été le père de la loi de 1905, devrait guider vos pas lorsqu’il déclarait à l’encontre des prêcheurs d’oppression, je le cite, « la seule arme dont nous voulions user vis-à-vis de vous, c’est la liberté ! ». C’est un chemin inverse qui est choisit aujourd’hui de sorte que vous défigurez la France.
Enfin, troisième aspect, j’estime que votre loi va aggraver la montée des intégrismes.
Le port du voile connaît, c’est incontestable, un certain regain parmi des jeunes françaises tandis que leurs aînées s’en étaient détachées progressivement. Pourquoi ?
Si on veut bien regarder de près le terrain et ce que disent les sociologues, on constatera que ce regain procède de causes diverses qui tournent principalement autour de la question sociale au sens large du terme.
Mais de cela vous ne parlez pas. Vous ne voyez qu’« une menace islamique » procédant du complot. Vous ne voulez pas parler de cela car, à l’inverse de Jaurès – et on peut le comprendre venant de vous et de ce gouvernement – vous ne considérez pas comme lui qu’il faille « apaiser la question religieuse, pour poser la question sociale ».
Sur celle-ci vous jetez un voile car elle met en cause la politique. Hypertrophier un effet en réduisant obstinément les causes à une seule clairement connotée, voilà qui vous transforme en Charles Martel.
Ces causes sont sérieuses. Elles tiennent à une série de facteurs.
La génération précédente pouvait trouver un emploi, s’émanciper des pesanteurs familiales et reconstruire leur vie. Cette autonomie est rendue aujourd’hui plus difficile à acquérir. A cela s’ajoute un racisme ambiant, le fait que les représentations sociales sont en crise et une ghettoïsation qui rendent plus aisés des replis communautaristes. Ce qu’on ne peut plus exprimer au positif on l’exprime au négatif. Les intégristes y trouvent évidemment un terrain propice. Sans ce mauvais terrain seraient-ils aussi prégnants ? La religion ne tombe pas du ciel, j’y s’ose dire, l’intégrisme non plus.
En les stigmatisant davantage que va-t-on provoquer sinon un repli identitaire, en quelque sorte, encore plus net. C’est très dangereux !
Rappelons nous des évènements du 11 septembre. Sur tous les bancs de cette assemblée nous avons condamné l’effroyable. Et tous aussi nous avons dit : allons plus loin, attaquons nous au terreau qui a pu favoriser pareille folie. Nous avons parlé de la misère à éradiquer, des conflits à éteindre – notamment au Proche-Orient –, nous avons parlé de ce monde qui projette la force comme mode d’existence, et nous avons rejeté ce choc des civilisations auquel on veut nous pousser.
Tous ces raisonnements sont aujourd’hui « oubliés » alors que dans ce débat ils sont majeurs. S’ils sont oubliés ce n’est pas un hasard. Vous avez choisi, plutôt que d’assurer la cohésion sociale et l’égalité des chances, de radicaliser, de focaliser contre l’islam. Ceci pour de sombres raisons politiciennes.
En aucun cas je ne peux vous suivre sur ce chemin. Contre l’obscurantisme et l’agression du monde arabo-musulman, je choisis d’écrire un seul mot sur les cahiers de nos écoliers, le mot liberté !