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Islam & Laïcité >> Loi du 15 mars 2004 encadrant le port des signes religieux

Intervention d’Huguette Bello à l’Assemblée Nationale (03.02.2004)
par Huguette Bello

Pour Huguette Bello, députée de la Réunion, une loi sur le port du voile est inutile à la Réunion comme ailleurs. Le vrai problème se situe dans le désarroi de la jeunesse, qui est condamnée à l’individualisme du seul mode de vie qu’on lui propose.

Quand je prends la parole dans cet hémicycle, c’est souvent pour vous parler des difficultés de la Réunion, du chômage, de notre jeunesse inquiète, de tous ces retards que nous avons tant de mal à combler. Je vous épargnerai aujourd’hui ce triste catalogue. Je vous demanderai seulement de ne pas nous créer, par une loi en tout point inutile, un embarras supplémentaire.

Dans la construction de la société réunionnaise, la laïcité joue un rôle décisif. Oui, elle est faite de diversité, de respect, de tolérance. Mais plutôt que de faire appel à des mots solennels, laissez-moi vous montrer quelques images. Chez nous, les mosquées, les temples hindous ou chinois voisinent avec les églises catholiques. Chez nous, la nature est piquetée de petits édifices religieux que les fidèles d’un culte, ou de plusieurs cultes, entretiennent et fleurissent avec dévotion. Chez nous, à l’occasion des fêtes qu’elles célèbrent, les communautés religieuses échangent leurs vœux par des communiqués publiés dans la presse. Chez nous, plusieurs fois par jour, l’appel du muezzin et les cloches des églises se répondent pacifiquement. Chez nous, personne ne s’étonne de voir l’évêque s’exprimer lors du Dipavali, la fête de la Lumière des Hindous. Chez nous, lorsqu’on inaugure un pont, les représentants de tous les cultes viennent y associer leurs prières. Chez nous, les cantines scolaires s’accommodent depuis toujours des interdits alimentaires : pas de porc pour celui-ci, pas de bœuf pour celui-là. Chez nous, il existe des cimetières, ou des carrés dans les cimetières, réservés à tel ou tel culte. Chez nous, où la grande majorité de la population est catholique, une école coranique sous contrat, la seule de France, accueille des enfants.

Cet équilibre est précieux ; fragile, aussi. Il a fallu beaucoup de temps et d’efforts pour qu’il s’établisse dans une île où un article du Code noir interdisait l’exercice de toute autre religion que la catholique, où, pendant longtemps, les cultes non chrétiens devaient se cacher, sinon disparaître. C’est pourquoi, au moins autant que d’autres, les Réunionnais sont fortement attachés à la laïcité. Ils savent ce que signifie l’égalité entre des options spirituelles différentes, et qu’elle est le garant de la liberté de conscience. Ils savent que la laïcité construite sur la neutralité du pouvoir politique constitue la meilleure défense possible contre les périls du communautarisme. Le défi, dont parle M. Stasi, “ de forger l’unité tout en respectant la diversité de la société ”, il a été relevé, et victorieusement, dans notre île.

Les signes ostensibles ? Dans un tel contexte, les proscrire nous semble maladroit, inopportun, dangereux. Quand l’école, au mépris de toute réalité, interdisait la langue créole dans son enceinte, imagine-t-on quelle douloureuse et vaine gymnastique mentale elle imposait aux enfants ? En serait-il autrement si leurs habitudes élémentaires, héritées de très anciennes civilisations, se retrouvaient soudain rejetées et suspectées par on ne sait quels théoriciens du convenable ? L’école, l’école laïque, est-ce l’élargissement ou la mutilation ? Le dépassement ou la réduction ? La confiance ou la méfiance ? Qu’on ne s’y méprenne pas, d’ailleurs ! Sur les photos de classes de la Réunion, il suffit, le plus souvent, des doigts d’une seule main pour compter les foulards. Quant à ce tika ou poutou, ce point rouge que les jeunes filles, selon la tradition hindoue, portent sur le front, et qui n’est pas non plus très répandu, faudrait-il qu’elles l’effacent avant d’entrer en classe ? Le plus sage serait de continuer à faire confiance aux enseignants de la Réunion qui, bien adossés aux valeurs fondatrices de la laïcité, ont toujours su que celle-ci était d’abord synonyme de tolérance et de liberté.

On est en train de nous placer devant une situation absurde. Tous les responsables politiques et religieux de la Réunion ont souligné l’inutilité de cette loi. La ministre de l’Outre-mer préconise de l’appliquer “ avec souplesse et intelligence ”. Le recteur de la Réunion promet de fermer les yeux. Nous leur en donnons acte. Mais qui nous garantit qu’aujourd’hui ou demain quelque directeur d’établissement n’ira pas, par zèle intempestif ou par ignorance de la situation, mettre le feu dans les consciences en ruinant ces efforts de modération ? Mieux vaudrait sans doute une application souple et intelligente de la loi qu’une application rigide et mécanique ! Mais mieux vaudrait encore qu’il n’y ait pas de loi du tout !

Je parle de l’école, de nos enfants. Il y a tant de choses à dire de leur présent et de leur avenir, de ce qu’ils sont et de ce qu’ils seront, que le débat dans lequel nous sommes engagés m’apparaît presque irréel. Nous n’envelopperons dans le morceau d’étoffe du voile ni le trouble des petits Réunionnais ni celui des petits Français. Je n’arrive pas à repousser la crainte que la vieille et noble patrie des cathédrales et de la Révolution, de celui qui croyait au ciel et de celui qui n’y croyait pas, n’agisse, dans cette affaire, non pas comme elle-même, mais comme un clone fantomatique d’elle-même. Vraiment, il lui en faudrait si peu pour trembler ?

Ce voile, je ne le défends pas plus que ceux qui veulent légiférer à son propos. Il est vrai qu’il peut fournir l’occasion à certains groupes d’exercer sur des adolescentes d’insupportables pressions. Mais il est trop commode de séparer les difficultés de certaines de nos jeunes compatriotes de celles de l’ensemble de la jeunesse. Ne voyons-nous pas qu’une grande partie de ces jeunes, même s’ils sont résolument hostiles au voile, se sentiraient obligés par un profond sentiment de justice de prendre fait et cause pour celles de leurs camarades qui refuseraient de l’abandonner ?

Pourquoi ? Parce que l’affaire du voile, ils le devinent, n’existerait pas si les problèmes de quelques adolescentes étaient autre chose que la traduction particulière, dans un groupe particulier, d’un désarroi qui touche tous les jeunes, quels que soient leurs origines, leur milieu social, leurs convictions. Chaque jour la télévision nous montre des enfants qui se débattent contre l’angoisse où ils sont jetés, contre des bouleversements qui les déconcertent. Les plus pauvres s’enferment dans le ressentiment, les plus riches dans l’égoïsme. Ce que dévoile la question du voile va bien au-delà de ce que nous imaginons. Elle s’impose à nous comme un révélateur, un analyseur du désarroi de toute notre jeunesse. Elle nous dit, à sa manière, que le type de société qui se développe en Occident n’a plus la moindre force d’entraînement ni sur les individus ni sur les groupes.

Pour la jeunesse, cette loi aurait un arrière-goût de capitulation. Elle signifierait que le pouvoir politique de leur pays a définitivement renoncé à traiter le fond des problèmes, qu’il s’est exilé dans le formel et l’apparent. Les conséquences de cette loi, détestables pour tout le monde, le seront plus encore pour les jeunes filles qu’elle vise. Elle ouvrira un boulevard à la mauvaise foi, aux entêtements sans issue, aux fausses rationalisations, au manichéisme sommaire, prodromes des révoltes sans espoir.

Et puis, tissu pour tissu, l’imposture est trop grosse ! Pour dangereux qu’il soit, ce voile, il est devenu pour celles qui le portent, et même pour ceux qui le refusent, une affaire de conscience. Quelle conscience y a-t-il, je vous le demande, dans cette course à l’exhibition précoce que nous laissons la publicité organiser dès la maternelle, que dis-je ? dès la naissance, avant la naissance ! Les signes visibles de richesse, les signes ostentatoires de vanité, et donc les signes ostensibles d’arrogance et de mépris, qui va s’y opposer ? J’entends souvent parler de valeurs. Je ne mets pas en doute la sincérité de ceux qui tiennent ce langage. Mais, pendant que dans cette assemblée, ou ailleurs, on célèbre les valeurs, les jeunes sont invités à vivre leur vie, dans tous les domaines, sur le mode de l’individualisme, sur le mode de la compétition, sur le mode de l’illusion, de l’envie et de la jalousie.

Je ne vois aucun progrès si, quand une petite Marie s’endort, plutôt que du voile de Farida, elle rêve des Nike de Claire ou de François. Qu’on le veuille ou non, et même si on le refuse, il y a quand même davantage d’être dans le voile que dans les Nike !

Combattre ce qu’un membre de la commission Stasi a superbement appelé les “ cléricatures de l’argent ”, voilà la première urgence éducative ! Je ne pense pas seulement à la nécessaire réduction des inégalités, ni à l’urgente éradication de monstrueuses injustices. Le mal a creusé plus profond encore. Je pense d’abord à une mise en cause hardie et généreuse des raisons de vivre que nous proposons à la jeunesse. Si une telle tâche était, je ne dis pas achevée ni menée à bien, mais simplement loyalement commencée, la question du voile comme bien d’autres, s’apaiserait. Pour celles qui le portent, comme pour l’immense majorité qui le refuse, l’accès au monde réel, aujourd’hui fermé par l’organisation générale de l’illusion, serait enfin possible. Les esprits et les cœurs sortiraient des réserves où l’argent les enferme. Ce voile, que nous redoutons tellement, tomberait alors de lui-même. Et nous comprendrions qu’il ne cachait pas seulement le visage de quelques adolescentes mais, à sa manière, le nôtre.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Femmes - Foulard - Jeunesse - Loi