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Islam & Laïcité >> Loi du 15 mars 2004 encadrant le port des signes religieux

Intervention de Marie-Christine Blandin au sénat, 02.03.2004.
par Marie-Christine Blandin

La loi ne répond pas aux véritables menaces qui pèsent sur la laïcité, et ne servira pas à lutter contre les discriminations. L’argument de l’émancipation des élèves musulmanes est fallacieux,car "on ne protège pas les victimes en les prenant pour cible".

Des enseignants excédés, démunis, des francs-maçons jaloux du sens qu’ils donnent à la laïcité, des élus soucieux de la République ont fait converger leur malaise et leur ambition pour l’école pour promouvoir un texte de loi. Un projet nous est aujourd’hui soumis, comme réponse aux problèmes.

Pourtant, quand on lit les débats, quand on entend les arguments rationnels, quand on écoute l’émotion de témoignages pathétiques, on s’aperçoit que le problème à résoudre n’a pas été clairement édicté :

 ni dans son contexte : nous avons plus de récits que d’études sociologiques universitaires. Nous restons en manque de chiffres, en particulier sur les motivations, et sur l’évolution des comportements des filles qui sont par exemple entrées voilées, et sorties diplomées et cheveux au vent.

 ni dans les buts poursuivis : s’agit-il de :

  • restaurer la paix dans l’école publique ?
  • garantir aux enseignants la sérénité dans leurs cours, la non remise en cause des programmes scolaires, la fin des injures racistes ?
  • réaffirmer l’accueil équitable que la République doit à chacun, sans référence à la religion ?
  • protéger les élèves contre toute aliénation ?
  • protéger les femmes contre l’oppression machiste ?
  • requalifier les règles du vivre-ensemble ?
    S’agit-il de tout à la fois ?

Cet ambitieux et louable programme se lit en filigrane de la collecte de récits de l’inacceptable, dont a témoigné la commission STASI, ou dans vos interventions.

Mais l’outil promu : la loi, et son objet : la laïcité, et sa cible médiatisée : le foulard des filles de confession musulmane ne répondent pas à toutes ces ambitions.

LE PRINCIPE DE LAÏCITE qui nous rassemble, c’est la neutralité du service public, la liberté d’expression, le renforcement de la cohésion et de la fraternité entre les citoyens, le refus des discriminations, l’égalité entre les sexes et la dignité de la femme.
Or le projet ne donne pas de perspectives à celles dont l’affichage était une réaction au rejet.

La discrimination , reflet d’un racisme ordinaire persistant, discrimination à l’embauche, à l’apprentissage, au logement, souvent sans preuves donc sans recours, a conduit les victimes à désespérer du modèle républicain et de ses valeurs.

Et c’est hélas cette conscience victimaire qui a conduit à valoriser a contrario l’origine culturelle ainsi stigmatisée, voire à la mythifier avec des supports à portée de main : les accessoires de la religion. Pourtant il s’agit plus de culturalisme que de retour à un islam intégriste !

Notons au passage que les garçons souvent plus perturbateurs de la classe, et pour certains, acteurs de l’humiliation des filles, sortiront indemnes du texte, chemise fermée, poignets serrés, et barbe au menton !

La lutte contre l’oppression des femmes est un combat que nous renouvelons chaque jour en tant que féministes et nous constatons, hélas, que perdurent , sans privilège de culture :

 les coups.
 les salaires différents.
 le harcèlement.
 les conventions internationales signées par la FRANCE privant des épouses de leurs droits, sans que les textes et leurs décrets ne soient remis au débat.

Plusieurs d’entre vous ont tenu à réaffirmer qu’il n’y avait pas de défiance envers une culture. Mais comment sera interprétée cette laïcité qui fait ses choix ?
Même vigoureuse, elle s’accommode fort bien des aumôneries, des prêtres venant dans les locaux, du statut de l’Alsace-Moselle, du régime fiscal favorable des dons faits aux associations cultuelles, de la charge financière des édifices, des garanties d’emprunts faites par les collectivités, des subventions de fonctionnement, du salaire des enseignants en lycées privés confessionnels, des sonneries des cloches, des processions sur la voie publique, de la messe de Sainte Geneviève dans les gendarmeries, et de l’absence d’école publique dans de nombreux cantons … mais soudain c’est le voile d’une religion qui pose problème … alors que l’objet de la laïcité à l’école ce sont d’abord les locaux, les programmes scolaires, le personnel payé sur fonds publics.

Tout comme le foulard ne peut pas être considéré a priori comme l’étendard d’une attaque contre la République, l’interdiction du voile ne fera pas tomber par miracle tout ce qui nous mobilise :
 les agressivités entre groupes, qui n’ont pas besoin de signes pour se toiser
 les fragilisations de la mixité
 les scandaleuses tentatives révisionnistes
 l’absentéisme des heures d’éducation physique
 le comportement machiste, méprisant et prédateur

Il a également été dit : « la loi doit exclure tout arbitraire ».
Pourtant, c’est le terme « ostensiblement » que l’on nous propose. Les chefs d’établissements s’en disent satisfaits. Je crois pourtant qu’à l’usage, ils découvriront la faiblesse de l’outil, tant il est sujet à une grande latitude d’interprétations subjectives. « Ostensiblement » générera discussions et contestations.
Je regrette que ce débat, à la télé, dans les journaux, dans des commissions, ait été l’occasion d’injustes procès d’intention : non les promoteurs de la loi ne sont pas des racistes. Non, les opposants à la loi ne sont pas des irresponsables.

Maintenant soyons pragmatiques : les filles voilées sont soit militantes, soit victimes.

Si elles militent, est-il judicieux de les tenir à l’écart du savoir et de la confrontation, pour qu’elles renforcent les rangs de ceux, plus que minoritaires, qui font passer la religion avant la République ?

Et si elles sont victimes, l’exclusion les privera du dialogue formateur, de l’instruction et ne leur laissera comme horizon que l’emprise de leurs bourreaux supposés…

Je ne confonds pas une jeune fille à la tête couverte et une intégriste fanatique, tout comme je ne vois pas dans un catholique portant une croix un inquisiteur porteur de terreur ou un farouche descendant des croisés.

Alors que l’on a réduit les crédits du FASILD, qui soutenaient les associations de dialogue, le nombre d’encadrants par élèves, les postes au CAPES, et l’ensemble des appuis aux plus précaires, cette loi cible davantage les symptômes d’un malaise que les causes de celui-ci. Son débat a déjà généré plus d’incidents que de paix, plus de radicalisation que de fluidité.
On ne protège pas les victimes en les prenant pour cible, tandis que ceux qui agressent les autres, par machisme ou communautarisme belliqueux restent intouchables. On n’intègre pas dans la République en fermant la porte de l’école laïque, au risque d’ailleurs de renforcer les écoles confessionnelles.
Particulièrement pour une fille, l’école publique c’est le lieu où se construit la liberté de chacune : la force de choisir son mode de vie, ses opinions, sa sexualité, son type de relation à autrui, la connaissance de la contraception ou de l’IVG, l’accès aux lois et aux lieux qui protègent les femmes contre les insultes, les coups, les humiliations.
Parce que la France doit émanciper toutes ses filles par ce lieu, je voterai contre cette loi.

Je mesure le large consensus autour de l’opportunité de ce texte. Démocratiquement, je forme des vœux pour que les bonnes intentions puissent se concrétiser. Mais j’ai peine à croire que le symbole suffira à préserver sans la vider l’école publique, ses valeurs, et son rôle républicain.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Discriminations - Femmes - Foulard - Laïcité - Loi