Saïd Bouamama est tout à la fois sociologue, natif des quartiers «
rouges »
de Roubaix, enseignant universitaire et militant au sein de la
coordination
nationale des sans-papiers. Depuis des années, ses ouvrages mettent
en
lumière l’histoire et la mémoire des combats de l’immigration, des
guerres
de libération anticoloniales jusqu’à la lutte des sans-papiers. Son
dernier
livre, L’affaire du voile, la construction d’un racisme respectable (à
paraître ce mois-ci aux éditions du Geai Bleu) est un cinglant
réquisitoire
contre l’orchestration politique qui a conduit à la nouvelle « loi sur la
laïcité ». Et aussi une occasion, à partir d’un état des lieux des
conditions d’existence au sein des quartiers populaires, de dégager
des
pistes pour la résistance à opposer, dans un contexte de liquidation
sociale
et de précarisation généralisées.
Tu qualifies la récente loi sur la « laïcité » de loi d’exception.
Pourquoi ?
Saïd Bouamama : Cette loi est le résultat d’une opération idéologique
qui
vise à stigmatiser une partie de la population de France en la
présentant
comme porteuse de dangers pour la République et la démocratie. Elle
vise à
produire un « ennemi de l’intérieur » permettant de diviser ceux qui
devraient être unis, et d’unir ceux qui devraient être divisés. Elle est
de
fait une loi raciste et xénophobe dans la mesure où elle traite
différemment
une personne en fonction de son appartenance à une croyance.
L’hypocrisie
consistant à la présenter comme loi contre tous les signes religieux
cache
la réalité : il s’agit d’une loi contre le foulard. Personnellement, je suis
opposé à la fois au foulard et à la loi. Mais cette position n’a pas de
place dans le débat actuel, qui veut nous obliger à deux positions et à
deux
seules : être pour le foulard ou être pour la loi. Ce que l’on oublie,
c’est
d’une part que le foulard a de multiples significations et d’autre part
que
l’on n’émancipe jamais personne par la contrainte. En réalité, cette
loi
aura pour seul résultat de mettre une nouvelle fois l’immigration au
centre
du débat politique, sous un angle accusateur. Elle encouragera les
vrais
intégristes qui pourront se présenter comme seuls représentants
d’une
identité bafouée. C’est d’ailleurs ce que souhaite le pouvoir qui
préfère
avoir une « communauté » sous surveillance, des « imams » coloniaux
patentés
qu’une lutte de cette « communauté » pour ses droits. En réalité, le
communautarisme est un choix de gestion qui permet de renvoyer aux
concernés
ce qui a été produit consciemment par le gouvernement. Cela porte un
nom :
l’islam colonial comme extincteur des révoltes sociales.
Pourtant, les partisans de cette loi disent ne vouloir défendre que
l’égalité des sexes et la neutralité de l’école républicaine. Contre les
obscurantismes religieux, ils invoquent l’esprit des Lumières...
La question de l’égalité des sexes ne peut pas se réduire à la
question du
foulard. C’est le même gouvernement qui attaque le droit des femmes
par sa
politique économique libérale et qui prétend le défendre à propos du
foulard. Il faut dans ce domaine appeler un chat un chat. Le droit des
femmes est une question centrale de nos sociétés, mais elle se pose
d’abord
à un double niveau : celui du combat contre les bases économiques
de
l’oppression et celui d’un combat durable contre la mentalité
patriarcale,
qui est loin de se limiter à l’immigration. Concernant les Lumières, de
quoi
s’agit-il en réalité ? C’est un mouvement contradictoire qui invente la
démocratie tout en posant l’Occident comme supérieur au reste du
monde.
C’est la raison pour laquelle les Lumières ont servi à justifier la
colonisation, censée « émanciper » ces « sauvages ». Quant à
l’argument des
obscurantismes religieux, il faut être sérieux. Le communautarisme, les
obscurantismes et l’intégrisme sont les produits d’une société
inégalitaire..
Il est inadmissible de présenter une conséquence comme une cause.
C’est le
symbole même d’une domination : les conditions de vie de
l’immigration
poussent les gens au repli et on leur reproche ce que la domination a
elle
même fabriqué.
Comment expliques-tu qu’à partir d’une poignée de fillettes voilées le
«
débat » soit monté en puissance au point de devenir un enjeu
politique
national de premier ordre ?
Nous sommes devant une gestion coloniale de l’immigration et des
Français
qui en sont issus. Derrière se cache un choix économique stratégique :
faire
jouer à l’immigration et à ses enfants le rôle de dérégulateurs du
marché du
travail. Pour cela, il faut les mettre sur la défensive. En réalité, les
sans-papiers, les immigrés « réguliers » et les Français issus de
l’immigration représentent d’ores et déjà près de 30 % du monde
ouvrier. Les
couper du reste de la population ouvrière, c’est se garantir le succès
de
l’opération consistant à remettre en cause l’ensemble des acquis
sociaux. On
n’hésite donc pas à revigorer des idées coloniales qui n’ont jamais
été
éradiquées dans cette société. L’enjeu du débat est fondamental : soit
nous
réussirons à éviter la division dans le peuple de ce pays, et le combat
aura
lieu contre notre ennemi commun, soit la division raciste l’emportera
pour
le plus grand bénéfice des dominants. Voilà pourquoi ces derniers ont
mis
tant d’ardeur à cette manipulation idéologique.
Tu publies un livre sur « l’affaire du voile ». Peux-tu nous en dire
quelques mots ?
C’est une dénonciation du traitement politique et médiatique des
jeunes
issus de la colonisation. Ce traitement s’appuie sur trois figures clés :
la
masse des jeunes, présentés comme dangereux, intégristes, violents
et
sexistes ; les élites, présentées comme intégrées, reconnaissantes et
plus
royalistes que le roi ; et le religieux de service, visant à assurer la paix
sociale et à empêcher les prises de conscience. L’essai tente de
montrer
comment les mises en scène de l’insécurité, puis de l’association Ni
putes
Ni soumises, puis de l’affaire du foulard, etc, ne sont que des
éléments
d’une vaste offensive idéologique destinée à faire intérioriser par tous
la
grille de lecture de la « guerre des civilisations » et à empêcher les
grilles de lecture sociales de se développer.
Vingt ans après la marche pour l’égalité, qu’est-ce que la jeunesse
des
quartiers populaires a gagné ? Qu’a-t-elle perdu ?
Les jeunes issus de la colonisation ont gagné une visibilité sociale
désormais incontournable. Reste que l’absence de mémoire et de
transmission
rend chaque victoire fragile et oblige à reprendre sans cesse les
mêmes
luttes. Depuis la marche, une diversification sociale s’est opérée entre
une
masse de jeunes issus de la colonisation qui s’est paupérisée et une
petite
minorité qui prétend à l’embourgeoisement. Tant qu’il n’y aura pas
une
dénonciation forte de cette « beurgeoisie », elle prétendra nous
représenter
et sera mise en avant dans ce but. Le flambeau de la marche,
aujourd’hui,
c’est de reprendre le combat pour une expression politique de ce
prolétariat
issu de la colonisation, même si beaucoup rejettent ce terme.
Quels sont les défis en matière de lutte sociale et d’émancipation qui
se
posent à la jeunesse des quartiers ?
L’enjeu essentiel se trouve dans le rôle économique, politique et
idéologique que l’on veut lui faire jouer. Au niveau économique, il
s’agit
de l’utiliser pour organiser un second marché du travail sans aucune
garantie, hyperflexible et hyperprécarisé afin de pouvoir le généraliser
à
l’ensemble du monde du travail. Au niveau politique, il s’agit de
construire
un « communautarisme » par en haut que l’on reprochera ensuite aux
populations issues de la colonisation. Au niveau idéologique, enfin, il
s’agit de construire un « ennemi de l’intérieur » pour légitimer un
consensus blanc entre classes sociales et éviter la remise en cause
des
politiques réactionnaires actuelles. Bref, plus que jamais les jeunes
issus
de la colonisation et leurs parents manquent d’une expression
politique et
d’une convergence avec le reste du monde du travail. La tâche est
immense,
mais comme disait l’antifasciste Gramsci : pessimisme de
l’intelligence et
optimisme de la volonté...
Propos recueillis par Hamé (La Rumeur)
www.cequilfautdetruire.org
Bibliographie sélective de Saïd Bouamama
Dix ans de marche des beurs, chronique d’un mouvement avorté.(Desclée de Brouwer, 1994)
Familles maghrébines en France avec Hadjila Sad Saoud (D. de
Brouwer,
1995)
J’y suis, j’y vote (Esprit Frappeur, 2000)
De la galère à la citoyenneté (D. de Brouwer, 1997)
Jeunes Manosquins issus de l’immigration : les héritiers
involontaires de
la guerre d’Algérie.(éditions du CREOPS, 2003)
Cet entretien paraîtra également dans le magazine de La Rumeur à paraître autour du 15 juin (www.larumeur-records.com)