A l’invitation de Serge Roux
Union locale du MRAP Roanne
Vendredi 14 mai 2004
Yves Vargas
Le débat sur le foulard islamique a suscité de nombreux débats, auxquels je n’ai pas souhaité participer. Je le fais aujourd’hui à l’invitation de l’Union locale du MRAP et de Serge Roux, je les remercie de me donner l’occasion de réfléchir avec vous.
Ces débats ont été remarquables en ce qu’ils furent des débats d’idées et seulement d’idées. On n’a pas eu à juger des faits, des délits, des outrages, mais seulement à opposer idée contre idée, idéal contre idéal. Je ne prendrai pas part à ces débats, je vais seulement examiner la logique et la pertinence des ces divers arguments. C’est le devoir du philosophe de faire la critique de la critique.
Dans les propos qui vont suivre, je critiquerai des amis, des proches avec lesquels je partage de nombreuses convictions et valeurs, et qui ont opté pour l’interdiction du port du foulard islamique à l’école et pour l’établissement d’une loi.
Parlant à des amis, j’ai voulu éviter de tenir des propos blessants ou moqueurs, platement polémiques. Si ce n’est pas toujours le cas, je vous demande de me reprendre au cours de la discussion afin que je modifie telle ou telle formulation dans le texte définitif qui sera établi après notre discussion et qui sera diffusé dans quelques cercles militants et culturels.
Question de méthode
Nous allons examiner la question du voile islamique à l’école d’un point de vue rationnel, en examinant les arguments, c’est-à-dire leur cohérence interne, leurs contradictions, et leur adéquation aux réalités qu’ils visent.
Les arguments me semblent se répartir en quatre groupes.
1) L’argument laïque strict : l’école française est laïque, elle ne saurait admettre un prosélytisme religieux dans son enceinte, et le foulard islamique est une forme de prosélytisme.
2) L’argument féministe : le foulard islamique est une forme d’oppression subie par les femmes dans leurs familles ou leurs quartiers, il faut les aider à se libérer.
3) L’argument politique : le foulard est la première ligne d’une attaque générale de l’islamisme radical qui veut imposer sa vision théologique au sein de la république, il faut stopper son entreprise avant qu’il ne soit trop tard.
4) Il faut intégrer la population musulmane à accéder à la modernité grâce à l’école.
Nous allons évoquer ces quelques idées. Question de méthode : dans un argument, il faut toujours examiner deux choses, la cohérence interne, c’est-à-dire est-ce que les propos sont logiques et acceptables ; et la cohérence externe, c’est-à-dire est-ce que les propos rendent bien compte de la réalité qu’ils évoquent.
Un exemple. Deux enfants font une sottise. Le père punit l’un des deux, et explique qu’il faut punir les enfants désobéissants. Son argument est valable du point de vue interne, ce qu’il dit est juste et raisonnable. Mais le gosse proteste et affirme qu’il est puni parce que son père ne l’aime pas et préfère son frère. L’argument du père ne rend pas compte de cet aspect du réel, à savoir qu’un seul a été puni au lieu de deux, et donc bien que logique et valable son argument est douteux.
Je vais, à propos du sujet qui nous occupe, m’efforcer d’user de cette double lecture des propos qui on été tenus.
La laïcité
La question du foulard s’est emparée de l’opinion publique en 1989 lorsque, à Creil, trois jeunes filles ont été exclues de leur établissement, quelque temps plus tard, une petite fille n’a pas été inscrite dans une école primaire . A l’époque, ces affaires ont été réglées par le Conseil d’Etat au bénéfice des familles, la loi ne prévoyant rien. Depuis, les quelques conflits éclatés entre les directeurs et les familles ont fait le circuit juridique qui les menait à chaque fois au Conseil d’Etat . Ces incidents auraient pu passer inaperçus, mais en France l’école est un lieu de grande sensibilité et rien ne s’y passe dans l’indifférence. L’affaire a été relancée par un discours du ministre de l’Intérieur et des cultes, Nicolas Sarkosy, à l’occasion de la création d’une autorité musulmane interlocutrice de l’Etat, puis remise à l’ordre du jour de l’opinion publique à la suite de l’affaire du lycée d’Aubervilliers.
Les cas ne sont pas très nombreux , beaucoup moins que d’autres problèmes scolaires comme le racket, la circulation et la consommation de stupéfiants, les violences entre élèves ou à l’encontre des enseignants, le harcèlement de certains élèves par des bandes organisées. Mais même peu nombreux les affaires du foulard ont produit une émotion sociale notable et suscité une grande effervescence intellectuelle. Après quelques hésitations, le discours s’est vite focalisé sur la question de la laïcité. Le foulard islamique serait une forme de prosélytisme, d’exhibition ostensible, ostentatoire, d’un engagement religieux. L’école doit interdire l’entrée du religieux dans son enceinte.
L’argument laïque est simple et clair, et on ne peut douter de la bonne foi des intervenants, d’autant que ceux qui défendent ainsi la laïcité sont les mêmes qui, depuis des années, défendent dans la rue et dans leurs grèves, l’avenir de l’école nationale et démocratique.
Il y a, néanmoins, un paradoxe. Tout le monde sait que l’école républicaine, financée par l’Etat, n’est pas si laïque que ça. On sait bien que des fonds d’Etat sont versés aux écoles confessionnelles « sous contrat », que certains départements, sur le territoire français, échappent à la laïcité au point que l’instruction religieuse y fait partie du cursus obligatoire, on sait que les professeurs qui passent le CAPES réservé aux écoles confessionnelles voient leur compétence confirmée par un Inspecteur de l’Education nationale, ce qui entraîne qu’ils sont rémunérés par les deniers de la République, on sait que les bâtiments qui accueillent ces écoles « libres » sont entretenus par les collectivités locales, on doit ajouter que depuis quelques années les lycées confessionnels sont devenus des Centre d’examen du baccalauréat sous la direction d’un chef de Centre qui n’est autre que le directeur, lequel dépend directement de son diocèse.
Cette érosion continue de la laïcité est si patente qu’il n’y a pas si longtemps, le ministre Luc Ferry répondait à un syndicaliste qui lui reprochait d’avoir inscrit ses enfants à l’école privée que cette distinction n’avait aucun sens, et qu’il n’y a qu’une seule école nationale qu’elle soit publique ou privée. C’était dire de façon cavalière que la laïcité n’était qu’une vieille lune.
C’est pourquoi il est juste de s’émouvoir et de dire que la laïcité est gravement mise en cause en France, et c’est d’abord une mise en cause institutionnelle, structurelle, qui tend à effacer la distinction entre le public laïc et le privé confessionnel. L’énergie laïque qui a explosé récemment aurait pu se manifester bien avant cette affaire de foulard. Mais ce ne fut pas le cas et on peut dire que le combat laïque était plutôt endormi.
Le foulard religieux serait-il le détonateur de ce sursaut laïque, la goutte d’eau qui fait déborder le vase ? Dans l’histoire on a souvent vu que l’origine d’un mouvement peut être un détail, presque une bagatelle, qui met le feu aux poudres. On sait comment une taxe sur le pain, en 1789 à Paris a fini par un roi décapité et une République des droits de l’homme. Plus récemment, ceux de mon âge se souviennent que mai 68, qui entraîna dix millions de grévistes, commença par une histoire de règlement sexiste au campus universitaire de Nanterre. Après tout, qu’un foulard religieux provoque une levée en masse des énergies laïques n’a rien de surprenant : trop c’est trop, il faut mettre un coup d’arrêt.
Il y a néanmoins une différence. Quand une étincelle met le feu, on oublie vite l’étincelle et c’est l’incendie qui devient l’essentiel. En 68, les luttes ouvrières et estudiantines eurent vite fait d’oublier les problèmes de filles et de garçons du campus de Nanterre, aussi la loi Edgard Faure sur les Universités, le constat de Grenelle sur l’échelle mobile des salaires n’ont pas fait mention de cette question. Il en va tout autrement ici. Le foulard a bien rallumé la flamme laïque, mais celle-ci, pour l’essentiel, s’est consumé sur place sans embraser le domaine général de la laïcité menacée de toutes parts. Il n’y a pas eu de débordement vers la question structurelle de l’école, vers le statut d’exception des départements de l’Est, vers la présence des aumôniers dans les écoles. Le débat est resté sur le foulard, le foulard et rien d’autre.
Quand je dis « le foulard et rien d’autre », j’ai tort car il y a bien eu débordement. Mais ça déborde toujours du côté où ça penche, et finalement ça n’a pas débordé du coté laïque, sans doute parce que ça ne penchait pas de ce côté-là.
C’est du côté des « civilisations », que ça a débordé, et on parlé de la chari’a, de la lapidation des femmes adultères ; et aussi du côté politique, on a évoqué l’Islam radical, les Imams aux discours douteux ; et enfin du côté social, avec la vie des femmes dans les cités, les ghettos des populations immigrées. Si le foulard n’a pas permis d’engager un grand débat sur les menaces institutionnelles contre la laïcité, il a permis, par contre, de visiter plusieurs thèmes liés à la théorie du « choc des civilisations » .
Disant cela, il est vrai que le sursaut laïque ne s’est pas limité au seul foulard et qu’il a étendu ses exigences à l’ensemble des « signes religieux » ostensibles. Certains sont même allés jusqu’à vouloir interdire les signes politiques, mettant en cause les libertés acquises par les lycéens en 1969 ; on a même parlé de proscrire les manifestations commerciales. Je ne sais s’il s’agissait d’enraciner les principes laïques ; je crois plutôt qu’il s’agissait de banaliser l’interdiction précise et concrète du foulard en la noyant dans un océan d’interdictions floues et abstraites. Banaliser un acte ou une idée, lui enlever son tranchant concret, c’est une forme de justification.
Je me rappelle un dessin de l’humoriste Wolinski qui présentait une scène de lynchage d’un noir par le Ku Klux Klan. Le malheureux disait « Ils me pendent parce que je suis noir », et les autres répondaient en riant « Mais non, on le pend parce qu’on aime bien pendre les gens ». Ils enlèvent mon foulard parce qu’ils n’aiment pas les musulmans, mais non mais non, c’est parce qu’on n’aime pas les signes religieux.
En elle-même, cette généralisation de l’interdit est sans doute animée de bonnes intentions laïques. On ne peut douter que beaucoup ont pensé que la crise du foulard était un bon moyen d’en finir avec la religion à l’école, son foulard, ses croix, ses kippas. La logique interne du discours laïque est pertinente, mais il faut revenir à la réalité des choses, car le réel, ça existe. Les kippas sont rarissimes parmi les jeunes garçons juifs qui fréquentent l’école publique, et on n’a pas recensé un seul cas qui ait posé problème. En interdisant la kippa, on a certes réglé un problème, mais un problème qui n’existe pas. Parlons de la croix chrétienne. Il apparaît que cette croix, en elle-même, ne pose pas problème : seule sa dimension pourrait en poser, « une croix de dimension manifestement excessive », selon l’expression de Jacques Chirac . Autrement dit, les croix sont autorisées, et pour faire bonne mesure dans l’autre sens, celui de la tolérance, on associe cette acceptation à l’étoile de David et la main de Fatima. Les chrétiens n’ayant pas d’autre signe religieux que la croix, ils se trouvent privilégiés, car ils peuvent faire connaître leur choix religieux, à moins de confondre leur école et le Calvaire, en traînant autour du cou un gigantesque crucifix, ce qui est fort improbable et dont on n’a aucun souvenir. Afin de justifier la présence des signes catholiques dans l’école, tout en ayant l’air de les traiter à égalité avec les autres, il a fallu inventer des situations qui n’existent pas. Interdire les croix « manifestement excessives » est aussi efficace qu’interdire de chanter la messe avant les contrôles de mathématiques ou de se signer avant les épreuves de natation : interdire ce qui n’existe pas donne une impression de neutralité qui ne trompe personne.
La confession catholique n’a donc pas perdu un pouce de terrain dans cette affaire et on s’est peu occupé de cela. Les juifs ont payé leur tribut par une mesure qui les concerne assez peu. Seules les musulmanes sont sommées de changer leur manières.
Une remarque : le jour où s’ouvriront des lycées musulmans sous contrat, je me demande si les professeurs et les parents toléreront que ces lycées sous direction d’un Imam soient des centres du baccalauréat.
Remarquons une chose : quand les foulards commencèrent à intéresser l’opinion publique, les arguments laïques n’étaient pas encore très assurés. Ils étaient doublés de remarques sociologiques ; le problème était moins la pureté de l’école que la réaction des gens dans le village, ou des électeurs. En 2000, l’Inspectrice de l’Académie de l’Aube déclare pour justifier un refus d’inscription : « J’ai assumé mes responsabilités en l’état actuel de la réglementation, et de ce que la population est capable d’entendre » . La population, en effet pose problème. Un sondage IFOP sur l’image que les Français se font de la religion musulmane est éclairant : pour 60% l’Islam signifie « violence » (contre 19% pour « paix »), soumission des femmes » remporte 76% contre 12% à « libération des femmes », « tolérance » convainc 15% des Français qui préfèrent « fanatisme » à 71% .
On disait alors clairement : si on accepte que les filles arabes viennent à l’école avec leur habits arabes, les gens voteront Le Pen, parce qu’ils ne sont pas prêts à supporter les Arabes. Les gens les supportent s’ils rasent les murs, s’ils nous imitent aussi bien qu’ils peuvent, mais il n’est pas question qu’ils s’affichent comme tels. Ainsi posée, la question était sociologique, politique. Ce qu’à l’époque Pierre Bourdieu avait brutalement formulé ainsi :
« La question patente – faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? – occulte la question latente – faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? » (Archives du Collège de France, novembre 1989).
Le problème posé n’est donc pas « que faire du foulard ? », mais « que faire du racisme ? » Cette question n’est pas insoluble, on a bien vu, en mars 2001, des milliers de jeunes gens clamer dans les rues leur refus d’une politique de haine. Cette affaire du foulard de Creil, médiatisée par un directeur d’école par ailleurs homme politique intéressé à se faire connaître, aurait pu servir à mener campagne contre cette intolérance bien ciblée, contre le racisme français bien tranquille. On a fait tout le contraire, on a reculé, et l’argument laïque a servi à masquer cette reculade en la présentant comme une avancée.
Ce laïcisme, surgit au cours de cette affaire de Creil et réactivé depuis, n’est pas du racisme dissimulé, il est clair que les militants laïques ne sont pas des activistes racistes. Il s’agit d’un laïcisme épidermique, au sens où il y a, au fond, une véritable intention de protéger l’école contre les multiples mises en cause de sa laïcité, ça, c’est le fond, c’est la chair du mouvement laïque. Mais la peau, là où ça démange, c’est la réaction irréfléchie qui sépare le supportable de l’insupportable, séparation vécue comme naturelle, sans arrière-pensée. Qu’une croix autour du cou, ça n’a rien à voir avec une foulard, ce n’est pas la peine de le démontrer, c’est évident, on le sent bien. Dans son discours après la commission Stasi, Jacques Chirac justifie la plupart de ses propos par les mots « évidemment », « naturellement ». Il sait de quoi il parle et à qui il parle. Même chez les humanistes, les gens de gauche, il reste en France une grande difficulté à admettre la réalité arabe, une réalité qui ne parvient pas à être « évidente » ou « naturelle » pour la majorité des Français. On préfère ne pas y penser, ne pas théoriser les différences ; mais quand on les rencontre, dans la vie concrète, ça produit, sans qu’on y pense, sans qu’on se l’avoue, une irritation épidermique.
Les gens de droite, comme Chirac, ne sont pas gênés pour expliquer que les odeurs de cuisine de ces gens offensent nos narines. Un tel discours est insupportable aux gens de gauche, et quand leurs narines sont offensées (car elles le sont quand même), ils théorisent sur la qualité de l’air en général, les odeurs de cuisine en général et les gaz d’échappements, afin d’interdire toutes les mauvaises odeurs, on a dit : toutes, et s’il le faut, on inventera des odeurs qui n’existent pas afin de les interdire.
Quand un homme de droite voit arriver un foulard à l’école, il dit « Pas de ça chez nous ! », c’est épidermique, il ne peut pas le supporter. L’homme de gauche dit « Pas de ça dans l’école laïque », mais ce n’est pas moins épidermique.
Beaucoup ont bien soupçonné que leur engagement contre le foulard islamique pouvait paraître douteux. Ils ont alors renforcé leur conception laïque autant que possible. Certains, comme Xavier Darcos , ont parlé de l’école comme d’un « sanctuaire », alors qu’en mars 2003 tous les journaux ne parlaient que de la violence à l’école, que certains collèges étaient en grève à la suite d’agressions et pour mettre fin à des trafics douteux dans l’enceinte de l’école. Pour un sanctuaire, ça fait plutôt désordre : il semble que certains aient eu la mémoire courte, emportés par leur idéal.
D’autres, plus philosophes, ont parlé de la laïcité comme d’un « transcendantal concret ». Transcendantal désigne quelque chose qui est en dehors de l’espace et du temps, qui n’est pas affecté par les réalités tangibles. Dire que l’école laïque relève d’un principe transcendantal, indépendant du temps et de l’espace, c’est oublier que cette école a toujours été le reflet des politiques successives des gouvernements. En 1930 les écoliers apprenaient « la mission civilisatrice de la France dans ses colonies », les guerres d’indépendance ont mis fin à cette partie du programme, mais aujourd’hui, on voit apparaître dans les cours d’éducation civique « la citoyenneté européenne ». Tout cela est parfaitement laïc, mais, on en conviendra, très peu transcendantal. Quand je vois que pour justifier l’interdiction du foulard, mes amis en viennent à inventer une école transcendantale, je me dis que le foulard leur est monté à la tête.
La libération des femmes
L’argument laïque est si mal à l’aise qu’on a vu certains de ses défenseurs dans l’obligation de s’appuyer sur d’autres arguments, qui n’ont rien à voir avec l’école et la laïcité : la libération des femmes.
Vouloir libérer les femmes est une bonne chose, cela ne fait aucun doute. Condorcet disait déjà au XVII° siècle que lorsque les femmes se libéreront, toute la société en profitera, les femmes autant que les hommes. On affirme que la loi contre les signes religieux à l’école s’inscrit dans ce combat.
Concernant la kippa, son interdiction ne libérera pas les femmes juives, mais peut-être pourra-t-elle contribuer à libérer les garçons de l’emprise de leur « mère juive » ce sujet tellement prisé par l’humour qu’il doit bien désigner un vrai problème. C’est bien possible mais personne n’en a parlé jusqu’à présent.
Cette loi libérera-t-elle les jeunes chrétiennes de l’oppression catholique ? L’immortel Rousseau remarquait déjà : « Le christianisme […] les rend maussades, grondeuses, insupportables dans leur maison […]. On a tant fait pour empêcher les femmes d’être aimables qu’on a rendu les maris indifférents » (Emile, V, éd. Pléiade, p. 716). Va-t-on, à l’école, combattre, grâce à cette loi, les déclarations obscurantistes du Pape qui menace de l’Enfer la masturbation, la contraception, l’interruption de grossesse, le divorce ? En se voyant interdire l’improbable croix gigantesque qu’elle pourrait porter, la jeune fille chrétienne apprendra-t-elle à l’école qu’elle est seule propriétaire de son corps et que si Dieu existe, il a des problèmes plus importants à traiter que celui de sa virginité ? Je n’ai rien entendu de tout cela.
Cette loi libératrice des femmes qui ne libère ni les juifs ni les chrétiens libère donc les musulmanes et elles seules. Elles sont donc les seules à en avoir besoin.
A première vue, cette fuite en avant pourrait paraître inconsistance et de pure réthorique : l’école a déjà bien du mal à résoudre les problèmes de l’instruction, on voit mal comment elle résoudra tous ceux de la société ! Mais compte tenu du nombre de textes, pétitions, discours, que cet argument a engendré, il faut s’y arrêter et en examiner la logique. Voyons les arguments.
a. Sa première forme est une forme sociologique. Dans les cités ouvrières à forte densité maghrébine, les garçons agressent plus ou moins violemment les filles qu’ils croisent ; cela va de la moquerie à l’insulte et peut dégénérer jusqu’au viol. Par contre, les filles qui portent un foulard sont respectées. C’est donc sous la pression, la violence des jeunes mâles que ces jeunes filles sont contraintes de cacher leurs cheveux. Il s’agit de les libérer de cette contrainte en leur imposant, à l’école, d’aller cheveux au vent dans cet espace de liberté protégée.
Cet argument me paraît bien singulier. Si ces jeunes filles sont victimes de violences urbaines, il faut surtout prendre des mesures sur ce point. Ce n’est pas un problème scolaire, c’est un problème de délinquance, de sécurité, d’encadrement et d’éducation des jeunes garçons déboussolés. Ce n’est pas un problème religieux non plus : dans les pays arabes, comme le Maroc, la Tunisie, la Libye, la Jordanie, la Syrie, l’Irak (je parle de ceux que je connais), les jeunes filles non couvertes se promènent sans peur dans les rues. Au lieu de s’en prendre à la cause de leur peur, c’est-à-dire à ceux qui les agressent, on les traite comme si elles étaient coupables d’avoir peur, on les oblige à supprimer leur protection dans l’école. On voit mal en quoi cette mesure les aidera et les libérera quand elles s’en retourneront, après l’école, dans leur cité.
Dans certains quartiers, les jeunes filles évitent de se promener en mini-jupe et préfèrent des jeans ou des jupes plus longues pour les mêmes raisons que celles dont je parlais. Faudra-t-il les libérer en les obligeant à raccourcir leurs vêtements à la porte des écoles ?
Si on doit apprendre la liberté à quelqu’un, ce n’est à ces jeunes filles victimes mais bien à leurs agresseurs.
b. L’argument des cités violentes ne suffit pas, d’autant qu’en focalisant la réflexion sur la violence dans les cités ouvrières, on aura vite remarqué qu’elle n’est pas limitée à la population arabe et musulmane. La réflexion sociologique, risquant de déborder hors du cadre islamique, il fallait revenir à un domaine mieux contrôlé : le domaine culturel. Le « voile » n’est donc pas une simple protection, il est la marque, le symbole, de l’oppression des femmes par les hommes, et des filles par leur père. Ce recentrage permet de ne pas quitter la question arabe. Pour éviter de centrer la question sur les violences urbaines et les relations entre garçons et filles, on déborde sur la question de l’oppression arabe, et seulement arabe.
L’argument n’est pas absurde, et il est très probable que le foulard, le voile soit une forme de domination masculine. On soulève là la problème des cultures, des traditions différentes de celles de l’Europe. Il appartient peut-être à l’école républicaine française de diffuser les normes de vie de la société française parmi ceux qui y résident, quitte à froisser quelques susceptibilités traditionnelles. Mais il s’agit alors d’un travail d’éducation, et chacun voit que ces intentions d’accueil et de libération ne peuvent pas s’exercer par des lois, des interdits et des exclusions. Ce n’est pas excluant qu’on éduque.
c. L’argument de domination des hommes ne peut donc justifier des mesures si brutales, il faut les inscrire dans une réponse à une brutalité préalable. On va passer de la domination au crime : et voici que le discours laïque, de glissements en dérapages, en vient à parler de la lapidation des femmes adultères dans les pays soumis à la chari’a.
Je le dis sans détour : si l’interdiction de foulard islamique pouvait faire cesser les exécutions barbares des femmes réputées « adultères », j’approuverais sans réserve cette mesure, en espérant que cela permettrait aussi de sauver de la mort et de la mutilation tous les hommes également victimes de ce régime juridique. J’ajoute que s’il suffisait de raser le crâne des étudiants américains en France pour abolir la peine de mort aux Etats-Unis, j’approuverais aussi cette mesure. Car dans ces cas le mal, l’offense, ne sont rien comparés au bien qui serait engendré.
Mais hélas, il n’y a pas de rapport. Dire : « Ici on les voile, là-bas, on les tue ! » ne plaide pas pour la loi anti-foulard, au contraire : il faudrait s’occuper davantage de la peine de mort « là-bas », puisque c’est là-bas qu’on les tue.
d. Il faudra donc avancer encore d’un pas pour convaincre, ce sera le dernier pas dans cette direction. On remplace « Ici on les voile, là-bas on les tue » par « Aujourd’hui on les voile, demain on les tuera ». Le voile est le symptôme d’une entreprise d’instauration en France de la chari’a islamique dans la population immigrée, et il s’agit d’enfoncer un coin dans l’édifice républicain pour en transformer profondément la configuration, en s’appuyant, si besoin, sur les institutions européennes beaucoup moins soucieuses de laïcité. Le foulard, c’est le début d’un complot islamique.
Nos amis du syndicat « Sud-éducation » de l’académie de Créteil nous offre un exemple. Voici la conclusion d’un texte de leur « dossier spécial sur la question de la laïcité » :
« Nous devons combattre le port du voile parce qu’il n’est que la plus spectaculaire des revendications islamistes ; derrière, il y a la condamnation du divorce, l’interdiction de toute contraception, de l’avortement, l’obligation morale pour la femme d’élever ses enfants à la maison, l’interdiction pour les jeunes filles de sortir le soir […] Au bout du compte, il y a la revendication de la polygamie, le retraits de certains droits civils ».
J’ignore s’il existe un tel complot, mais force est de constater qu’il est mal engagé. Chaque année, de puis 1995, on recense deux cents cas de ports de foulard religieux, et une trentaine seulement ont donné lieu à des actions disciplinaires, les autres se sont réglés par la discussion. Comme le début du complot remonterait à 1989, il y a 15 ans, la guerre de l’Islam contre la République française n’avance pas vite, elle sera peut-être la deuxième « guerre de cent ans » de notre histoire.
On voit le tableau, faute de trouver une véritable assise laïque, et afin de centrer la question laïque sur le seul domaine musulman, on a été entraîné, d’argument en justification jusqu’à une véritable paranoïa internationale. A vouloir trop prouver, on peut douter des preuves : si l’affaire dufoulard était une affaire claire de défense de la laïcité, on en serait resté là, et on auraitmené un combat sur ce terrain. L’affaire laïque est donc en relation sourde et peu claire avec d’autres motivations mal perçues.
Examinons encore cette question de la libération des femmes par la découverte de leur cheveux. Il est toujours agréable de libérer les femmes des autres. Ce besoin de libérer la femme arabe ne date pas d’aujourd’hui, il est contemporain de la colonisation, voire des premières expéditions « orientales ».
Quand l’Europe s’est installée sur d’autres continents, les colons, les hommes, pourvus des attributs de la force et de l’argent, ont constaté qu’ils étaient attrayants pour les femmes locales, les « indigènes » comme on disait. Il était plus facile à un vieux Breton de séduire à la fois trois filles asiatiques et autant d’Africaines que d’arracher un sourire à une Auvergnate, une Parisienne ou une Niçoise. Mais lorsque notre Breton est arrivé dans les zones arabo-musulmanes, le fiasco fut douloureux. Les filles, dissimulées derrière leur voile, étaient totalement enveloppées dans un réseau familial et conjugal hermétique. _ Il devenait évident que si les femmes arabes ne tombaient pas comme des mouches sous le charme de nos colons, c’est qu’elles étaient contraintes, malgré elles, à cette retenue : esclaves recluses, interdites aux désirs brûlants que leur inspiraient, comme on s’en doute, les premier Breton ou Marseillais de passage. Les description, les dessins, la littérature, montrent à l’évidence la profondeur de la blessure narcissique que le voile musulman nous a infligée. De là, le fantasme de libérer ces femmes pour les mettre à notre portée. Quand on veut libérer les femmes, c’est quelquefois parce qu’on rêve de les mettre en libre-service. Le roman de Pierre Loti, Les désenchantées, raconte la douleur d’amour d’une jeune fille arabe pour un écrivain français avec lequel elle échange une correspondance secrète. Elle est derrière les barreaux du harem, qui font d’elle une prisonnière sans crime à expier et une amoureuse sans espoir. Il s’agit de briser ces barreaux, et de mettre toutes ces amoureuses potentielle en liberté, afin de les rendre à leurs désirs, c’est-à-dire aux nôtres.
Il est bien paradoxal qu’une poignée de lycéennes qui cachent cheveux et oreilles ait pu inspirer un tel appétit de libération des femmes dans notre pays qui est un haut lieu mondial de la prostitution. La prostitution, c’est-à-dire l’esclavage, le vrai, pas métaphorique, de ces malheureuses qu’on arrache, par ruse ou par force, à leur famille, à leur pays, à leur culture et à leur religion, et qu’on jette sur nos trottoirs, à côté de chez nous, sous nos yeux.
On retrouve pour les femmes ce qu’on a déjà constaté à propos de la laïcité : d’un côté il y a un scandale énorme, structurel, menaçant, et de l’autre quelques foulards, et c’est autour du foulard qu’on fixe une énergie combative dont on aurait bien besoin ailleurs.
Il ne s’agit pas de nier ici l’importance des luttes que les femmes arabes mènent pour leur liberté, avec ou sans foulard. Les milliers de Marocaines qui ont défilé pour refuser les nouvelles lois sur le code familial méritent toute notre solidarité. Il est bon, également, de soutenir les gouvernements arabes qui tentent, dans plusieurs pays, d’imposer ou d’encourager la monogamie, d’interdire ou de limiter la répudiation, d’autoriser le divorce à la demande de l’épouse, etc. Que les femmes arabes se libèrent selon les formes et les programmes qui répondent à leurs idéaux et à leurs coutumes est une bonne chose. C’est leur affaire et c’est la nôtre de les soutenir et de les aider. Mais on ne libère personne, ni homme ni femme, contre lui-même, et, en tout cas, on ne libère pas les gens sans les respecter et sans les connaître.
Je sais bien qu’on a accusé ceux qui prônent la tolérance et le multiculturalisme d’être victime du « complexe post-colonial » . Il s’agirait d’arabophiles qui ne parviennent pas à surmonter leur sentiment de culpabilité vis-à-vis de l’époque coloniale et de ses crimes. A l’évidence, cela n’est pas faux. Mais que veut-on dire par là ? Veut-on dire qu’il est temps d’oublier toute cette époque vieille de quarante ans au moins et que tout souvenir est pathologique ? Le temps est passé, le sang a séché et la France n’a plus rien à se reprocher et la dette est effacée… Je veux bien, mais je remarque que personne ne tient ce discours lorsqu’il s’agit des Allemands : tout le contraire, on parle du « devoir de mémoire » à propos des camps d’extermination où les Juifs ont péri. On nous dit « N’oubliez pas », et on a raison. On a raison non parce qu’il faut inlassablement fustiger l’Allemagne pour son crime d’Etat commis il y a 60 ans, mais parce que, si les nazis sont morts aujourd’hui pour la plupart, l’antisémitisme, lui, n’est pas mort ; et rendre hommage et douleur aux Juifs assassinés dans ces camps n’est pas un « complexe post-nazi », c’est un moyen de lutter contre la bête immonde de l’antisémitisme, toujours présent, toujours actif. En ce sens, si, 40 ans après la libération de l’Algérie, on pouvait dire que tout va bien, si un Arabe en France était traité comme un Suédois, un Chilien, un Espagnol ou un Russe, on pourrait commencer à oublier. Mais ce n’est pas le cas, la bête immonde du racisme anti-arabe n’est pas morte, et ce racisme est le plus important en France, je crois qu’il faut être sourd et aveugle pour le nier.
Le « complexe post-colonial » existe bien, mais il a deux versants, celui des arabophiles et celui des arabophobes. Ceux qui, épidermiquement, ne supportent pas les arabes. Je ne dis pas qu’ils les détestent, je dis qu’ils ne les supportent pas. Celui qui déteste n’accepte pas l’existence de quelqu’un, celui qui ne supporte pas n’accepte pas sa présence. Les Arabes, à côté de nous, avec leur cuisine, leurs habits, leurs chansons, leur religion leur sont insupportables. Qu’ils cessent d’être arabes, qu’ils s’efforcent de nous ressembler et tout ira mieux. Cette exigence d’acculturation n’est pas nouvelle, elle fut un objectif affirmé de la colonisation, et au sein de cette politique, on retrouve, comme il fallait s’y attendre, la question du voile des femmes musulmanes. En 1960, le philosophe Frantz Fanon écrit à ce propos :
« Ce voile, élément parmi d’autres de l’ensemble vestimentaire traditionnel algérien, va devenir l’enjeu d’une bataille grandiose, à l’occasion de laquelle les forces d’occupation mobiliseront leurs ressources les plus puissantes et les plus diverses, et où le colonisé déploiera une force étonnante d’inertie » (L’an V de la révolution algérienne, éd. Maspero, p. 23). Dans le complexe post-colonial, ne faut-il pas inclure l’insupportable souvenir de notre ancienne défaite contre le peuple algérien ? Ces jeunes filles ne viendraient-elles nous narguer ? Leur arracher leur voile, chez nous, a des allures de revanche.
La modernité
On a avancé l’argument qu’il fallait faire entrer ces jeunes filles arabes dans la « modernité ». J’avoue que je comprends mal cet argument de « modernité », on en parle mais je n’ai trouvé aucune précision, aucun essai de définition. Si je comprends bien, les Français sont modernes. Il y aurait donc, par delà les différences des opinions, des traditions régionales, des religions et des athéismes, un ensemble de valeurs et de conduites communes, suffisamment établies et désignables, qui constitueraient cette modernité ?
Le Français qui prie un Dieu créateur du ciel, de la terre et de toutes choses en sept jours, contre toutes les connaissances paléontologiques et astronomiques, est-il moderne ? Celui qui refuse de manger des crustacés afin d’éviter l’Enfer est-il moderne ? Celui qui prie sainte Rita pour que sa femme lui revienne est-il moderne ? Et celui qui ne prie personne mais se précipite sur son Horoscope espérant que l’entrée de Saturne dans l’influence de Vénus lui apportera une bonne journée, est-il moderne aussi ? Qu’en est-il exactement de cette modernité à laquelle chrétien, juif, non-croyant superstitieux participent et que les musulmans ont le devoir d’acquérir ? On s’y perd, faute de précision.
Il est clair que la question est mal posée : il n’est pas question de définir la modernité, il suffit seulement de fonder la non-modernité. Si on ne sait pas exactement en quoi les Français sont modernes, on sait bien, en revanche, en quoi les Arabes ne le sont pas. L’argument est le suivant : les Arabes ne sont pas modernes parce qu’ils nous ressemblent tels que nous étions avant, dans les siècles passés, voilà tout. Nous ne savons pas ce qu’est notre modernité mais nous connaissons notre passé et ce passé, nous le voyons dans le présent des Arabes. Nous aussi, nous avons enfermées nos femmes et nos filles, nous les avons voilées, nous avons fait des jeûnes pour nos Pâques, banni la viande le vendredi, interdit l’avortement et le divorce, coupé les mains des criminels, brûlé des sorcières lubriques. Bref, il y a quelques siècles, nous étions de vrais Arabes, il reste aux vrais Arabes à devenir nous au plus vite, à rattraper le temps qu’ils ont perdu à rester eux-mêmes. On va les aider, et pour commencer, on va leur interdire le voile à l’école.
« Moderne » ne signifie rien d’autre, je le crains, que partager l’ensemble des préjugés du monde occidental, qui se sont établis depuis le milieu du XIXème siècle.
J’ajoute, cela va sans dire, que l’idée que le monde arabe est notre moyen-âge est un de ces préjugés fondés à la fois sur l’ignorance des uns et sur l’intérêt des autres. Méfions-nous des moyen-âges que nous sommes prompts à reconnaître chez les autres. La différence de culture ne signifie pas un retard de l’une sur l’autre. Le monde étonné est en train de voir depuis quelques années comment un autre moyen-âge, celui des Chinois, est en train de bousculer toute notre modernité. Cela devrait donner à réfléchir sur le fondement de ces fausses reconnaissances du passé et du présent.
Voile ou foulard ?
Lors des premiers incidents, en 1989, la presse parle du « foulard ». Mais, très vite, le mot « voile » vient concurrencer le foulard. Pourtant, les photos, les reportages télévisés le montrent : il ne s’agit pas d’un voile, le visage n’est pas caché, il s’agit d’un foulard qui entoure les cheveux et laisse le visage parfaitement visible, qui n’est absolument pas voilé.
Mais le mot « foulard » n’est pas discriminant, toutes les femmes portent, ont porté ou porteront, un foulard, un fichu, sur la tête, pour se protéger du froid, pour conserver leur coiffure, pour aller à la messe ou au cimetière. Le mot foulard manque de tranchant, il ne permet pas la coupure entre eux et nous.
Tandis que le « voile » est bien marqué, historiquement, par toute l’iconographie coloniale : dessins, photos, tableaux. Le voile est une marque de fabrique, ce que le foulard n’est pas. Le voile fabrique les femmes arabes, que l’imagerie coloniale montre voilées dans la rue et nues dans le bain, hammam ou harem. Voyez les tableaux de Delacroix ou de Ingres.
En parlant du voile et non du foulard, alors qu’il s’agit d’un foulard, c’est toute cette mythologie qui a été réactivée. Ce n’est pas un hasard si Jacques Chirac parle « du voile islamique, quelque soit le nom qu’on lui donne ». Il s’agit d’une formule étrange, si je vois un foulard et que je dis « foulard », je donne un « nom » à quelque chose dont le vrai nom est le « voile », de toutes façons, car c’est là sa réalité par delà toutes les apparences. Ce qui m’apparaît comme un foulard est en réalité un voile. Imaginez qu’on dise « Jacques Chirac, le sultan de Paris, quel que soit le nom qu’on lui donne » ; ceux qui diront qu’il n’est pas sultan mais Président élu seront renvoyés à un problème de mots, car de toutes façons et par delà les noms, il est sultan et sultan il reste, c’est là sa réalité, « quel que soit le nom qu’on lui donne ». Bref, c’est un voile même si ce n’est pas un voile et Chirac est sultan même s’il n’est pas sultan.
C’est tellement vrai que dans Le Monde du 14 octobre 2003, on voit la photo des deux lycéennes d’Aubervilliers avec leur foulard, mais l’article écrit qu’ « elles ont répondu sous leur voile : ‘on dort bien, merci’ », sous leur voile, alors qu’on voit à l’évidence, sur la photo, qu’elle n’ont rien devant la bouche et qu’elles ne sauraient parler « sous » quoi que ce soit. Il faudra admettre que c’est la photo qui a tort. Leur bouche est une bouche voilée de quelque photo qu’on la montre et de quelque nom qu’on la désigne : qu’on se le dise.
Cette histoire de voile qui n’en est pas me rappelle un souvenir de jeunesse, à l’époque où nous n’étions pas encore tout à fait modernes. Dans les lycées de jeunes filles, le maquillage était interdit, et pour justifier la brutalité des sanctions et des humiliations, les directrices appelaient cela « la peinture », le maquillage était une peinture, c’est-à-dire une salissure. Passer du maquillage à la peinture autorisait des formes de brutalités. « Allez donc vous laver la figure, Mademoiselle », on disait cela après avoir passé brutalement une éponge sur leur timide rouge à lèvres de façon à l’étaler sur tout leur visage en larmes. La peinture, ça se nettoie à l’éponge, tous les peintres en bâtiment vous le diront. Et un voile ça voile, ça masque, ça dissimule, ça ment. Un voile ça s’arrache, ce n’est pas le cas d’un foulard.
J’entends aujourd’hui, certains défenseurs de l’école laïque qui prônent le retour au tablier, à la blouse, sans doute pour bien marquer le caractère transcendantal de l’école, qui ne suit pas les modes et se fiche des croyances, des différences sociales comme des individus. A force d’être laïque, on devient neutraliste, pour justifier son irritation devant la différence arabe, on plaide pour la fin de toutes les différences. Ils finiront par transformer l’école en un couvent sans Dieu.
Si on résume en quelques mots cette plaidoirie laïque, on voit qu’elle se présente en deux versants contradictoires.
D’un côté se développent les réflexions laïques générales et de l’autre un procès de l’Islam étroitement précis.
Côté laïque, le foulard est noyé dans des considérations anti-religieuses qui épargnent le catholicisme, qui tendent à faire de l’école un lieu éthéré, sans opinons politiques, sans marques commerciales, et finalement sans individus. Dans cette table rase, on ne tolérera que le main de Fatima et l’étoile de David. Pourquoi cette étrange tolérance au pays de la neutralité radicale ? Parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de justifier le port des croix chrétiennes, tout simplement, parce que cette laïcité s’est prudemment arrêtée aux portes de l’église catholique.
Côté islam, c’est tout le contraire, on part du général pour aller vers des précisions de plus en plus aiguës. On part de la liberté des femmes, des filles agressées, mais comme cette situation n’est pas réservée aux musulmanes, on est projeté dans les pays soumis à la chari’a, et comme les régimes tyranniques qui appliquent la peine de mort avec cruauté ne sont pas uniquement musulmans, on désigne le courant islamique qui menace la République. Bref, notre civilisation occidentale démocratique est en danger de subversion islamique. On emploie ici l’argument « et puis, et puis, et puis » qui ne prouve rien mais crée une atmosphère de suspicion
On voit la contradiction. Ou bien, il s’agit d’une question de laïcité scolaire, et alors c’est cela qu’on doit traiter au plus vite, et cela dépasse largement la question des signes religieux. Ou bien la République est en danger, et alors il n’est plus temps de s’amuser à débattre sur les bandanas, la taille des croix, etc.
A vouloir trop prouver, on montre surtout que les vraies raisons sont cachées ou inavouables.
Je crois qu’il est temps que la France accepte l’existence sur son territoire de millions de Français d’origine arabe, et de culte musulman. C’est par là qu’il faut commencer.