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Islam & Laïcité >> Rencontre du 13 juin 2003

Rencontres
L’Islam en France et la République : sortir des préjugés.
par Michel Morineau

Michel Morineau, membre de la commission Islam et Laïcité, expose les termes du débat sur l’intégration, loin des préjugés et des approches irrationnelles. Selon lui, "il convient de se demander non plus ’qui intégrer et comment ?’ mais plutôt : ’intégrer dans quoi ?’"

L’installation durable de la religion musulmane dans notre vieux pays et la prise de conscience qui s’en est suivie - aussi bien chez les musulmans issus de l’immigration, que chez les autres Français - constituent une mutation de la société française ; phénomène à l’origine de polémiques, aussi infondées que mémorables, lorsqu’elles furent portées sur le devant de la scène par les médias, à partir des années 70.

Ces populations d’origine maghrébine ou africaine, dans leur très grande majorité, ne retourneront plus “au pays”, leur destin est désormais lié à celui du pays où elles se sont progressivement enracinées. Cette mutation prend des allures de “question de société” ! L’Islam “en” France - progressivement dénommé Islam “de” France - suscite interrogations et inquiétude. Il questionne notre culture politique et nous oblige à jeter un regard lucide sur sa réalité.

La question est complexe et doit s’envisager sous plusieurs angles : historique, social, politique autant que religieux. Ce qui nous intéressera ici c’est le point de vue politique. Les conditions de l’implantation durable de l’Islam sur le territoire français doivent s’examiner à la lumière de l’histoire des relations chaotiques de la France avec le monde arabe depuis mille ans et à celle d’une histoire coloniale douloureuse. Cette implantation se réalise de surcroît dans une période incertaine où la montée de l’exclusion sociale et économique s’accompagne d’une xénophobie et d’un racisme ouvertement exprimés. Cette implantation durable et visible pose donc la question de la liberté d’exercice du culte musulman dans l’espace public (l’application des droits surtout) et, par conséquent, elle interroge nos institutions et notre tradition établie de séparation des églises et de l’Etat.

Car l’Islam est un défi majeur pour la France contemporaine. D’abord il fait peur. L’opinion communément répandue laisse entendre que cette religion, à la différence des autres, est incompatible avec la démocratie, le progrès, les libertés, notamment celles des femmes, etc. L’Islam fait peur également parce qu’il s’inscrit dans un contexte international où les frontières ne sont pas étanches aux idées et aux influences. Les jeux politiques internationaux, comme les stratégies des Etats, obéissent à des calculs ou à d’obscurs intérêts (la plupart du temps ignorés), dont l’Islam est l’instrument ou la monnaie d’échange, (voir l’histoire récente du conflit afghan par exemple, et le jeu des Etats-Unis avec l’Islam).

Les pressions religieuses et le prosélytisme faisant partie des instruments politiques pour assoir des dominations, chacun craint, à juste titre, l’extension des foyers actifs “d’Islam politique ou radical”. Personne n’oublie les attentats du début des années 90 à Paris et ailleurs. Dans ce contexte, tous les amalgames sont possibles, ainsi que les dérapages les plus irrationnels. Les esprits sont mûrs pour s’enflammer !

Une peur-fiction-franco-française

Pourtant dans leur écrasante majorité, les citoyens français de confession musulmane - car c’est bien ainsi qu’il faut les nommer - n’ont rien à voir avec les obscurantistes talibans ou soudanais. Ils sont plutôt préoccupés par l’intégration harmonieuse de l’Islam dans nos institutions et sont loin d’être ces “suppôts du communautarisme”, comme on le dit souvent. Il suffit pour s’en convaincre d’aller sur le terrain, de rencontrer les jeunes en particulier, d’observer les efforts importants conduits par une majorité d’intellectuels musulmans (et depuis longtemps, sans qu’on le sache vraiment), pour “penser”, dans le sens d’une réforme, l’adaptation du dogme aux conditions de la démocratie politique. Le communautarisme - comme organisation juridico-politique de la société - est une “peur-fiction-franco-française” et non une menace, chez les musulmans du moins. En revanche, les démarches et structures communautaires - qui n’ont rien à voir avec le communautarisme - sont nécessaires en tant que réseaux de sociabilité entre personnes ayant des références communes. Ils jouent souvent un rôle décisif dans le processus d’intégration dans la nation (comme en témoigne l’histoire des associations de migrants portugais ou polonais par exemple).

C’est donc bien dans le sens d’une intégration dans les institutions de la République que doivent essentiellement porter les efforts. Seulement voilà, les mentalités, façonnées par leur représentation de l’histoire, sont plus promptes à mettre en doute la bonne foi d’un Français de confession musulmane (en assimilant cette croyance à l’obscurantisme qui sévit en Afghanistan), alors qu’il ne viendrait à l’idée de personne - et fort heureusement - de demander des comptes aux chrétiens orthodoxes français sur les crimes contre l’humanité commis par les orthodoxes serbes, où encore de demander raison aux protestants français des dérives fondamentalistes dont le procureur Kenett Starr est un beau spécimen aux USA !

Dans ce contexte, le défi pour la République réside dans sa capacité à intégrer des “différents” sans attenter à son modèle de séparation des églises et de l’état : la laïcité. Ceci pour deux raisons :

 D’une part, il s’agit de penser “l’assimilation politique”, dans la démocratie française, de citoyens français - ou appelés à le devenir - de confession musulmane, pour la plupart issus de l’immigration maghrébine et africaine - à égalité de droit et de devoirs avec tous les autres citoyens - donc libres en particulier de pratiquer leur religion dans la dignité et dans le cadre connu et respecté de la laïcité.

 D’autre part, il s’agit d’intégrer le culte musulman dans l’ensemble des procédures qui organisent en France depuis 1905, les relations entre les églises et l’Etat. Il s’agit toujours d’une question politique - et non d’une question religieuse, car si l’Etat ne “reconnaît aucun culte”, il est cependant garant des libertés, de l’ordre public, des dispositions constitutionnelles et juridictionnelles qui organisent la séparation. C’est paradoxalement la volonté des musulmans de s’intégrer dans ce système qui provoque des difficultés !

L’intégration appelle à “une reconnaissance sociale” du fait et du culte musulman, de la pratique de l’Islam comme religion et comme culture sur le territoire français. Or, on est loin du compte. Que ce soit à propos des libertés religieuses (les carrés musulmans dans les cimetières, l’abattage rituel de la viande hallal, la création d’aumôneries, le respect des fêtes religieuses musulmanes, etc...), et que ce soit à propos des lieux de culte (obstacles nombreux à la délivrance des permis de construire de mosquées, même quand tout est en règle).

Toutes les demandes visant à une stricte application des lois laïques françaises sont entachées de suspicion, de refus, déguisés sous de fallacieux prétextes, jalonnées de difficultés de toutes sortes et de beaucoup d’ignorance... y compris de la loi elle-même, par ceux qui sont chargés de la faire appliquer. Ces revendications sont en fait gérées d’abord - quand ce n’est pas exclusivement - sur le mode policier. Encore que localement des évolutions commencent à se dessiner. L’image de la République n’en sort pas vraiment grandie et les processus d’intégration en sont d’autant retardés. Nous n’avons vraisemblablement pas dépassé les effets de modélisation d’un héritage de l’histoire républicaine - deux mille ans d’histoire - selon laquelle l’unité politique de la nation se créée autour de ses institutions et de son peuple souverain, à partir d’une unification culturelle, qui requiert pour chaque individu l’adhésion à une “culture commune”, nationale. Ainsi s’acquiert le droit de s’identifier à “un national français”.

La Nation - concept politique formé à Valmy - est devenue un concept culturel au moment de l’affaire Dreyfus ; la citoyenneté procède alors d’une identification à cette culture (rôle important de l’école à cet égard) et non plus comme le disait Renan “d’un plébiscite de tous les jours pour une communauté de destin” (politique s’entend). J’ai souvent entendu des immigrés le traduire ainsi : “nous sommes considérés comme intégrés quand nous sommes suffisamment ressemblants culturellement à la société qui nous accueilleL’islam ne fait évidemment pas partie des critères. ”

La présence musulmane en France oblige donc, plus que pour les autres vagues de migrations qui se sont fixées dans ce pays par le passé, à renverser la question de l’intégration.

Il convient de se demander non plus “qui intégrer et comment ?” mais plutôt : “intégrer dans quoi ?”

Interrogation essentielle pour l’évolution et le devenir de la société qui accueille et qui prétend intégrer !

Interrogation essentielle pour la République surtout !





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Citoyenneté - Communautarisme - Intégration - République