Signes du temps - débat
Violence sexiste
En stigmatisant les garçons des cités, le mouvement Ni putes ni
soumises a-t-il faussé le débat ?
Les nouvelles éclaireuses du féminisme des cités, les emblématiques et
médiatiques porte-drapeau de Ni putes ni soumises (NPNS), font-elles
fausse route ?
La question dérange. Le discours de NPNS fait en effet
l’objet d’un quasi-consensus dans les médias. Rendons lui ce qui lui
appartient et qui est peu contestable : en dénonçant la violence
sexiste dans les quartiers populaires, en mars 2002, dans un appel qui
donnera son nom à l’association, Fadela Amara et les marcheuses « pour
l’égalité et contre le ghetto » ont eu le courage de lever un tabou. «
Elles ont eu raison de dé- noncer les violences sexistes dans les
cités, puisqu’il y en a, dit Christelle Hamel, une anthropologue qui
travaille sur les rapports entre sexes parmi les descendants de
migrants du Maghreb, mais il aurait fallu dire, dans le même temps, que
ces violences frappent, à un niveau presque égal, l’ensemble de la
société française, toutes classes sociales confondues. Or, l’opinion a
retenu que cette violence était propre aux cités, et plus
particulièrement le fait des hommes arabes. Ré- sultat, le cliché du
jeune Arabe voleur s’est agrémenté du stéréotype du jeune Arabe voleur,
violeur et maintenant voileur, avec l’affaire du voile. »
Qui n’a pas été remué jusqu’à la nausée en lisant Dans l’enfer des
tournantes, le témoignage de Samira Bellil, cette fille des cités
marraine de Ni putes ni soumises, décédée récemment d’un cancer
foudroyant ? Grâce à des témoignages aussi poignants et aussi médiatisés que celui-ci, les viols collectifs sont devenus synonymes de
quartiers ghettos. La presse donne d’ailleurs le sentiment que ces
tournantes se sont dé- veloppées à un rythme effrayant : « C’est faux
!, rectifie Christelle Hamel, citant à l’appui la dernière étude de
référence (Enveff, 2003) commandée par les pouvoirs publics. Les viols
collectifs ne concernent que 6 % des victimes de viols, et ils ne sont
pas cantonnés aux cités. D’une façon générale, les violences faites aux
femmes n’augmentent pas depuis cinquante ans. Ce qui est nouveau, c’est
la prise de conscience des violences sexistes, phénomène dont on a
longtemps et dramatiquement sous-estimé l’ampleur. »
Fondant son discours sur son expérience de « fille des cités » à
Clermont-Ferrand, Fadela Amara, la présidente de NPNS, plaide la bonne
foi : « Je parle de ce que je con- nais ! Je ne sais pas ce qui se
passe chez les filles des classes bourgeoises. On me dit : "Vous
stigmatisez les Arabes !" Il ne s’agit pas de dénoncer nos pères, nos
frères et l’islam, mais de dire que quelque chose ne va pas dans nos
cités. D’ailleurs, j’ai toujours ajouté que la violence ne concernait
pas que les banlieues. » Exact. Mais qu’a retenu l’opinion publique de
ce discours abondamment repris dans la presse ? « Malgré ses intentions
louables, NPNS a fait reculer le débat sur les femmes », affirme la
sociologue Nacira Guénif. L’auteur du percutant Les Féministes et le
Garçon arabe, aux éditions de l’Aube, qui fut au début l’une des
marraines de l’association, constate aujourd’hui : « Pendant qu’on se
focalise sur le "garçon arabe", barbare et non civilisé, on ne parle
pas de l’essentiel : la ghettoïsation des quartiers, le chômage, la
discrimination... » [1]. Mais alors comment parler du sexisme dans les
cités sans faire le jeu des racistes ? En expliquant, répond Nacira
Guénif, que le garçon violent n’est ni génétiquement ni culturellement
programmé pour cela. Les quartiers disqualifiés sont des mondes
violents et ces garçons en sont le produit, voilà la vérité. Comment
les aider à y échapper ? C’est toute la question. »
Reçues par Jean-Pierre Raffarin et trois ministres à l’arrivée de la
marche, en 2003, affichées en Mariannes géantes au fronton de
l’Assemblée nationale, les Ni putes ni soumises donnent l’impression
d’avoir conquis toute la classe politique, hormis le Front national.
Cette Assemblée nationale si peu mixte, avec 71 députées femmes sur
577, et si peu colorée accepte donc les Françaises d’origine immigrée
en vitrine... mais pas dans l’hémicycle. « Les violences subies par les
femmes, on veut bien les voir dans les cités, mais pas ailleurs ! Les
politiques ont instrumentalisé Ni putes ni soumises », s’insurge
Christelle Hamel.
De père algérien, militant FLN, Fadela Amara se définit, elle, comme
une « Auvergnate », et même « un peu franchouillarde ». Elle dit mener
son combat sous le calicot de « la France des Lumières ». Quand on lui
fait remarquer que cette France des Lumières a, naguère, parqué les
immigrés dans les cités ghettos qu’elle dénonce, Fadela Amara reconnaît
des « parenthèses malheureuses » à cette République laïque qu’elle
chérit plus que tout : « Tout ce discours sur l’héritage colonial,
c’est du passé. Aux historiens de faire leur travail. Mais je ne
souhaite pas que les gamins des cités construisent leur identité
là-dessus. » L’une des grandes figures du mouvement féministe, la
sociologue Christine Delphy, ne s’étonne pas de ce discours «
républicaniste » : « C’est une tentation classique chez la personne
discriminée d’obtenir l’approbation du dominant. Mais cette rhétorique
du "je suis comme vous", émouvante, voire pathétique, est inefficace si
on ne dit pas que ces mêmes valeurs ne vous sont pas appliquées. Le
risque, c’est que les Ni putes ni soumises deviennent totalement
inaudibles dans les quartiers. »
C’est déjà le cas, et Fadela Amara ne fait pas mystère des difficultés
qu’elle rencontre : « Pour être honnête, c’est très compliqué de faire
venir les jeunes des cités à nos réunions. Ce n’est pas une démarche
naturelle pour eux. Je ne regrette pas notre slogan - Ni putes ni
soumises -, mais il est parfois dur à porter. Y compris par mon propre
père, qui n’a jamais prononcé ce mot ! » Sur 56 comités locaux
revendiqués par NPNS, une minorité d’entre eux sont implantés dans les
cités. « Dans le discours national ambiant très antimaghrébin, où il
faut presque se justifier d’être musulman, la dénonciation de NPNS
passe mal, constate Sanhadja Akrouf, une éducatrice de rue qui a
travaillé plusieurs années au Chemin de l’Ile, à Nanterre. Plus que des
discours, il faudrait un travail de terrain, long, laborieux, ingrat,
pour reconquérir avec ces filles les espa- ces de mixité qu’elles ont
perdus dans la cité. »
Mais les réalisations de NPNS sur le terrain, justement, sont encore
bien maigres après un an et demi de travail. Les cent appartements
destinés aux filles en situation d’urgence, promis à grand bruit par le
ministère de la Cohésion nationale, sont tombés à l’eau : « Jean-Louis
Borloo nous proposait des appartements réquisitionnés par les préfets,
disponibles dans un dé- lai de deux à trois mois, dit la présidente de
NPNS. Cela ne correspond pas aux besoins des filles victimes du sexisme
qui se retrouvent sans toit. On vient de redéposer un autre projet
d’appartements relais. » Quant au Guide de l’éducation au respect
rédigé par NPNS, il a pris un an et demi de retard. Les 130 000
exemplaires ne seront pas distribués dans les collèges comme prévu : «
L’Education nationale n’a pas voulu s’engager sur un guide dont elle
n’a pas maîtrisé le contenu », regrette Fadela Amara. Autre chantier de
NPNS, les cellules d’accueil dans les commissariats réservées aux
dépôts de plaintes des femmes victimes de violences semblent au point
mort. « Combien de cellules ont été mises en place ? On n’a jamais su.
Téléphonez au ministère de l’Intérieur », répond Fadela Amara. Le
ministère fait le mort. Pourtant, les pouvoirs publics ont été rapides
à dégainer de généreuses subventions, ce qui fait grogner nombre
d’associations de femmes qui travaillent dans l’ombre avec moins de
soutien.
Alors faut-il reprocher à NPNS sa surexposition mé- diatique, ses
parrains du show-biz et de la politique, reprenant ainsi les pas de son
grand frère SOS Ra- cisme ? Fadela Amara, qui a longtemps caché son
engagement au Parti socialiste, depuis 1989, (« Certains jeunes me
voient comme une icône. Des gamins sont vachement impressionnés quand
je débarque. Je me suis dit qu’il ne fallait pas que mon engagement se
sache... ça a peut être été une erreur stratégique. »), a réussi
l’exploit de réunir la droite et la gauche autour du berceau de NPNS.
En deux ans et demi, Ni putes ni soumises a permis de lever le tabou de
la violence sexiste dans les quartiers populaires. Mais en stigmatisant
les cités sans faire passer le message que la violence sexiste est une
plaie nationale - qui n’est réservée ni à une ethnie ni à une classe
sociale -, a-t-on posé le débat dans de bons termes ?
Thierry Leclère