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Islam & Laïcité >> Questions autour du foulard islamique

Rencontres : « 1905 – 2005 : analyse critique des discours sur la laïcité »
Les conséquences du débat autour du foulard
par Saïda Kada

Saïda Kada analyse l’hystérie à l’œuvre vis-à-vis de la question de l’Islam et les conséquences de la loi sur la communauté musulmane. (18.06.04)

Je vais essayer d’évaluer les conséquences directes du débat préoccupant la France depuis plusieurs années, mais qui, sur deux pics successifs, 1989 et 2003, a créé une espèce d’hystérie autour de la question de l’Islam, qui s’est simplement limitée autour de la problématique du foulard. Si l’on devait résumer les débats de ces derniers mois autour d’une question, ça serait : comment, en étant français et devenant musulman, on redevient étranger ? Le sentiment général est de se dire qu’à un moment donné, on a confisqué le débat, on a amené, les personnes à se positionner, après que Nicolas Sarkozy se soit fait siffler par les musulmans durant le Congrès de l’UOIF, l’année dernière. Il y a eu une espèce d’hystérie, qui a envahi, toutes les chaumières en France et qui consistait à se demander : Y a-t-il une invasion ? Existe-il un danger en France ? Et comme la question, finalement, de l’islam, se lie facilement avec la question de l’immigration, de l’histoire de France, les raccourcis ont été utilisés par les uns et par les autres parce que, politiquement, ça devenait intéressant.

Ça nous permet, d’une part, de passer à la trappe les politiques ultra sécuritaires qui commencent à être mises en place et qui touchent surtout une partie de la population française, concentrée essentiellement dans « les banlieues ». Cela permet également de casser le débat qu’on aurait pu avoir sur la question de l’Islam, parce que si, en postulat de départ, on dit qu’il y a un problème, l’idée c’est de trouver une solution, et non pas d’initier un débat. Il n’y a pas de nuance dans les arguments qui sont apportés, d’autant que tous les débats sont menés par les chaînes de télé. L’accès à de réels arguments, à des choses qui nous auraient permis d’appréhender réellement ce qui se passait sur le terrain, est délaissé au profit d’images spectaculaires destinées à susciter l’émotion plutôt que la réflexion.
Finalement, toutes les lois passées, qui remettent en cause les allocations chômage pour certains, qui criminalisent une certaine partie de la population, qui concernent les conditions de détention des jeunes dans les prisons, etc., tout cela est placé sur un plan secondaire, le débat sur le foulard prenant une proportion telle que chacun a son point de vue à donner.

La question du foulard est systématiquement liée à la question de la laïcité, comme si se positionner sur l’un revient à affirmer son attachement à l’autre.
Du coup, ceux qui s’opposent au foulard sont de fait de bons laïcs, soucieux de préserver les grands principes de la République. Par contre, ceux qui, veulent nuancer le débat, en rappelant que ce pseudo-débat empêche les vrais réflexions sociétales qui en découle sont des intégristes lorsqu’ils sont musulmans, et « islamophiles » lorsqu’ils ne le sont pas. Et si, en plus, on est une femme et qu’on porte le foulard, on est relégué au dernier rang de la société.
Le champ lexical inventé pour la circonstance, classe les uns et les autres du bon côté ou du mauvais.
Quelles en sont les conséquences ?

Politiquement, on saisit l’occasion pour créer deux mouvements, un de droite et un de gauche. A droite, le mouvement des musulmans laïcs, et à gauche, plus tard, le mouvement de Fadila Amara, chapeauté par la maison des potes, « Ni putes ni soumises ». D’un côté, la droite veut créer une espèce de pôle élitiste de la communauté musulmane. On réinvestit l’idée de communauté. Il lui faut ses représentants, qui deviennent le relais politique des positions officielles : « le foulard, c’est l’intégrisme, il y a une tendance de l’islam politique en France, etc. » Comme cela est dit par des musulmans, qui se déclinent de surcroît laïcs, cela devient crédible, acceptable.

Ce qui me gêne, ce n’est pas tant ce qui est dit, parce qu’en définitif rien n’est dit ; c’est de mettre le terme « musulman » dans la dénomination.
Cela veut dire qu’on fait de ce mot un terme générique. Il ne caractérise plus l’affiliation d’une personne à la religion musulmane ; à ses principes, à ses pratiques religieuses. Un nouveau champ lexical est né comme, par exemple, « musulman athée ».
Cette association d’idée, montre aussi sous quel angle on se place. On ne dirait pas d’un catholique qu’il est athée, on relèverait tout de suite le non-sens. En revanche, de dire musulman athée, c’est dire : on peut être un Arabe, sans être pratiquant ou croyant, mais rester musulman, la définition renvoie finalement à l’ethnie. On perd des années dans le débat, puisqu’on accepte que le Musulman devienne l’Arabe.
A côté, on créé un mouvement de gauche, censé être populaire. Cette opération politique, permet d’enfermer le débat dans la banlieue : le rapprochement d’idée parait évident : islam, immigration, banlieue.
N’étant plus « tous » géographiquement concentrés, on devient moins « contrôlable ». On créé, alors, un espace de pseudo-débat dans lequel on est invité à se joindre, non pour débattre, mais simplement pour apprendre par cœur les conclusions ! Qu’a-t-on vu finalement ?

Il y a le mouvement baptisé « pour la marche des femmes, etc… » une sorte de leitmotiv des années 1980. On voit des femmes dénoncer leurs conditions de vies dans les quartiers, ce qu’elles sont en droit de faire ; le point de désaccord réside dans le fait qu’on utilise des questions qui devaient légitimement être posées, à d’autres fins : on définit une violence qui semblent propre aux quartiers.
Par exemple, des termes voient le jour, comme le mot « tournante », censé définir les viols collectifs dans les banlieues. Une violence est censée être de même nature peu importe l’endroit où elle a été commise, sauf lorsqu’on la nomme différemment, selon que l’on soit dans une banlieue ou pas. On arrive à imprégner le débat de cette idée que la violence commise dans nos quartiers est différente, voir spécifique. Voilà comment on peut justifier aisément des politiques d’exclusion, d’exception : Il faut aider ces personnes qui, parce qu’ils sont de culture musulmane, ont du mal à réfréner la violence qui est en eux. Donc, on justifie, on légitime l’ingérence des politiques dans la vie des gens.
On voit se développer des « réunions » sur ces questions.
Si ces rendez-vous avaient vraiment pour objectif de mettre en avant la femme, la laïcité, la présence des musulmans en Franc, etc., si on avait réellement développer un espace de rencontre, cela aurait pu, au moins à ce niveau-là, être intéressant. Mais il n’y avait pas de débat : on était simplement là pour promouvoir le point de vue officiel, et promouvoir le regard orientaliste que la société porte sur les « femmes arabes ».
On était en face d’un produit de marketing, à travers un simulacre de marche… (enfin, marcher en bus climatisé, ça reste à la portée de tous…). On a vu des personnes qui reprenaient à leur compte les positions d’Etat concernant les musulmans.
A ce moment là, certaines musulmanes portant le foulard, ont été stupéfaite d’entendre relayer par ses groupes que l’on cherchait à les aider puisqu’elles étaient des « victimes » ; mais dans le même temps, qu’elles méritaient une sanction, parce qu’elles étaient des bourreaux, puisque censées être responsable de la dégradation des conditions de vie des femmes dans les banlieues .Comment peut-on être tout à la fois victime et bourreau ? Tout cela est gênant… La démarche, en elle-même, n’apporte pas de solution, mais place les gens dans l’impasse et dans l’obligation de se positionner.

Concernant cette fameuse loi, qui a connu maints et maints épisodes, avec les « gaffes » de Luc Ferry, qui nous permettait de comprendre de l’intérieur ce qui se jouait.
On est, non dans une saga, mais dans une nouvelle émission de télé-réalité. La laïcité a été réduite à la question du foulard. Enlever le foulard s’est prouver son allégeance aux principes Républicains, à la France. La position que l’on a sur le port du foulard détermine à lui tout seul si l’on est « intégré », si l’on est un « bon français »
On nous confesse, par cette attitude, que quelque part nous ne sommes pas réellement considérés comme des Français.
L’ensemble des débats initiés par le projet de loi, se résume à des témoignages, des points de vues, des analyses subjectives. Rien de reluisant pour ce grand principe, systématiquement mis en avant, qu’est la laïcité. Par contre, les entorses faites à ce principe, comme l’obligation pour l’Etat de rester neutre dans les affaires religieuses, ne semblent gêner personne !

On assiste à un semblant de débats contradictoires, où se rencontrent ceux qui affirment que le foulard relève de l’Islam et de la pratique religieuse, et ceux qui y voit un symbole intégriste. Pour eux l’accepter aujourd’hui, c’est accepter à terme la fin de la France, de la République et de la démocratie.
Que deux points de vue existent, au sein de la communauté musulmane, demandera à cette dernière de trancher. Par contre, que l’Etat se positionne et tranche en faveur des uns, définit comme étant les « bons » musulmans au détriment de ceux considérés comme les « mauvais », porte atteinte au principe de neutralité auquel il est soumis. De plus, cette ingérence étatique dans la répartition des rôles des uns et des autres dans le débat, neutralise toute possibilité de partir sur la base d’une réflexion scientifique.
Cette résurgence du débat en 2003, aurait dû s’appuyer sur les quinze années d’interrogation autour du foulard, pour tirer un bilan, pour faire un premier constat : avions-nous des raisons d’avoir peur en 1989 ? Est-ce que le foulard opprime ? Est-ce que l’on a des éléments de réponse qui nous permettraient de trancher dans un sens ou dans l’autre ?

Au bout de quinze ans, qu’est-ce que l’on constate : celles qui sont sanctionnées, sont celles qui ont une vie, un travail, qui vont à l’école. Ce sont les plus jeunes parmi celles qui font des études, même le monde associatif s’y met : exclusion de femmes de conseils para municipaux, d’associations de défense des droits de l’homme !
C’est cela que l’on voit depuis quinze ans.
Si objectivement on n’a pas d’éléments probants qui confortent la thèse de l’oppression, la probité intellectuelle demande à ce que l’on rebrousse chemin et que l’on admette ses erreurs.
C’est pourtant tout le contraire qui se produit. Comme on ne trouve aucune preuves au niveau national, on va voir ailleurs, on utilise ce qui se passe à l’extérieur de l’Hexagone pour justifier et légitimer la position française :« Si on fait ça, c’est pour soutenir les femmes en Algérie, des femmes en Afghanistan, etc. »
En réalité, on veut simplement rassurer, en Occident, les femmes, les hommes, les personnes, vis-à-vis de ce qui se passe ailleurs, sur la capacité du reste du monde à se conformer à notre modèle. On n’est pas dans la logique de vouloir aider, de vouloir soutenir, on est simplement en train de se rassurer. On veut simplement être sur, que là-bas on se civilise en clonant notre mode de vie.
Et nous, en tant que militants, pour la plupart d’entre nous, français, nous avons tout de suite été taxés de vouloir faire le jeu des intégristes : nous étions les pions utilisés par cette nébuleuse qui existerait en France et qui chapeauterait finalement, toutes les initiatives, tous les mouvements, tout ce qui est en train de se mettre sur pied.

Finalement on en est arrivé à faire une loi. Qui va-t-on sanctionner ?
Beaucoup ont compris que la circulaire d’application interdit le foulard mais permet les signes religieux discrets. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la loi permet les tenues dites traditionnelles ?
On a commencé à avoir des informations sur les premières mesures prises : certains établissements ont déjà fait voter, dans leur règlement intérieur, l’interdiction du couvre chef. On cherche à brouiller les pistes sur les futures motivations qui seront mis en avant en cas d’exclusion. On cherche à préparer le terrain pour éviter d’être sanctionné par l’Europe, et par l’ONU pour avoir, avec cette loi, porter atteinte au droit fondamental des enfants à accéder à l’instruction. On cherche également à « préparer » l’évaluation censée donner une radiographie précise d’une année d’application de la loi.
A la rentrée, les jeunes filles vont se présenter, et dire que le port de leur foulard n’a rien à voir avec la pratique religieuse, qu’il ne représente rien d’autre qu’une tenue traditionnelle.
Elles se verront interdire l’accès des cours à cause du port « d’un couvre chef ». A ce moment-là le lien avec le religieux étant administrativement cassé, il sera difficile sur le plan du droit d’établir que la France discrimine les musulmans sur leurs pratiques religieuses !
Tout le monde s’attend à ce qu’il y ait une espèce de vague d’exclusions. Mais cela fait des années que l’on n’exclut pas en France… mais que l’on déscolarise ! C’est le plus dramatique dans ces affaires. Qui se déscolarise ?Ce sont les plus jeunes, ce sont les enfants. Parce que, en France, quand on a plus de 16 ans, on peut s’inscrire en cours par correspondance, au CNED, sans avoir besoin d’une autorisation délivrée par l’Inspecteur académique.

Malheureusement, on peut observer que statistiquement 70% des jeunes filles qui adoptent cette scolarité parallèle, l’interrompent au bout d’une année.
Il faut ajouté à cette situation que cette année, certaines inspections académiques ne donnent plus d’autorisations pour les moins de 16 ans - alors qu’elles en accordaient systématiquement depuis dix ans - puisque légalement les jeunes filles de cet âge sont soumises à l’obligation d’instruction. Pendant dix ans l’administration s’est accommodée de cet « aménagement » administratif, et qu’elle l’a remis en question du jour au lendemain, sans se soucier des conséquences désastreuses pour celles qui finalement se retrouvaient sans possibilité d’aller à l’école ou de s’inscrire en cours par correspondance
Dans certaines académies, notamment en Isère, des jeunes filles qui avaient été au CNED pendant un, deux ou trois ans n’y étaient plus cette année…
Sur Lyon, nous avons le cas de quatre jeunes filles de moins de 16 ans, qui sont dans cette situation de n’être ni à l’école, ni inscrite au CNED : les institutions ont dérogé au principe fondamental de l’accès à l’instruction, de leur obligation d’assurer l’instruction à des enfants.
Xavier Ternisien, journaliste au Monde en a fait l’objet d’un de ces articles au mois de février : suite à la médiatisation de cette affaire, une des familles a reçu un courrier de l’inspection académique qui leur accordait finalement une autorisation pour inscrire leur fille en cours par correspondance. Le problème est qu’au mois de février l’année est finie…
Dans le même temps, pour se mettre en conformité avec leurs obligations, « oubliées » depuis quinze ans, les inspections académiques effectuent des contrôles systématiques chez tous ceux qui sont inscrits aux cours par correspondance. Une fois qu’ils auront constaté que le niveau n’est pas suffisant et que depuis des années, les jeunes filles ont accumulé un immense retard sur le plan scolaire, que vont-ils proposés ?
Lorsqu’ils vont contrôler, comme on l’a vu dernièrement sur Lyon, des jeunes filles âgées de 12ans qui ne sont scolarisés nulle part, pourront-ils éluder de leurs rapports leur responsabilité dans cette situation ? Nous sommes aujourd’hui dans une impasse.

On assistera sûrement à une ou deux mises en scène d’exclusion. On alimentera « l’information-spectacle », cela va permettre également de passer à la trappe les mouvements sociaux prévus à la rentrée.
Le problème de fond aujourd’hui, est que l’on a renoué avec une gestion néo-coloniale de l’islam en France. Grâce au débat sur le foulard, on a fait accepter à l’opinion, l’idée qu’il existe une violence différente dans nos banlieues. C’est un retour au code de l’indigénat : l’idée qu’il y aurait des règles différentes pour une certaine population que l’on considère comme indigène. Nous devenons les bouc émissaires de tout ce qui est mis en place en termes de politiques répressives, mais, en même temps on le fait pour nous, par bienveillance : c’est peut-être cela qui est le pus consternant !

Il faut être clair, quinze ans après la première affaire du foulard, la preuve que celui-ci opprimait, n’a pas été apportée. Tout au contraire, les femmes ont fait la démonstration du contraire. C’est cela qui est gênant aujourd’hui. Alors, on invente de nouveaux débats.
Mon inquiétude aujourd’hui est dirigée vers les plus jeunes qui sont touchés directement par les politiques d’exclusion. Protéger les petites filles en les excluant du banc de l’école est tellement aberrant que je n’arrive pas à admettre que l’on puisse le justifier de quelques manières que ce soit.
A cause de l’hystérie que génère la confiscation du débat par les images, beaucoup s’imaginent que les musulmans sont en train de préparer une espèce de contre-attaque, à la rentrée… Alors que la plupart sont simplement dans l’attente de cette échéance.

Je conclurai en soulignant que, contrairement à 1989, beaucoup ne se sont pas laissés piéger. Aujourd’hui, en 2003, il y a des mouvements de musulmans, de non musulmans, de citoyens etc., qui commencent à vouloir plus que nuancer le débat, mais changer les termes de ce dernier, parce que les enjeux dépassent très largement la question du foulard.

Définir la laïcité autour du foulard, c’est simplement vouloir empêcher que les véritables questions sociétales deviennent une priorité. Maintenir les individus dans la peur de l’intégrisme, permet de justifier le déficit démocratique qui se développe en France. Il s’opère en France une espèce de dictature des consciences.
Efforçons-nous seulement, de ne pas oublier, que maintenir les individus dans le giron de la peur, relève des dictatures et non pas des états de droit. Le processus démocratique permet au désaccord de s’exprimer. Aujourd’hui, pourtant, il n’est pas rare de voir des salles refusées à des intervenants pour des raisons plus que contestables. Je considère que c’est une dérive monarchique en France, parce que certains utilisent leur position pour sommer les gens de rallier les positions officielles sous peine d’être de sanctions…


En streaming (nécessite Real player - pour les connexions modem (56k) ) : cliquez ici pour écouter. Durée de l’intervention : 23 mns.

L’intervention en .mp3 ( fichier de 12.9 Mo - pour les connexions adsl) cliquer ici pour télécharger le fichier.

Merci à Mohamed B.S. pour les enregistrements.





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