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Islam & Laïcité >> Contributions faites aux réunions de la Commission - Archives

CR du 15 novembre 2002
La République et l’Islam
par Jean Boussinesq , Alain Gresh

Analyse du livre de Jeanne-Hélène Kaltenbach et Michèle Tribalat par Jean Boussinesq et Alain Gresh.

La République et l’islam, Jeanne-Hélène Kaltenbach et Michèle Tribalat, Gallimard, 2002,338 pages.

Analyse de Jean Boussinesq et Alain Gresh

Sur la vision de la laïcité

« Le mot assimilation est devenu quasiment imprononçable. Pour s’adapter aux exigences de l’Islam, la laïcité a connu le même sort, et on ne peut plus guère la revendiquer sans être taxé d’intégrisme républicain, à moins d’en proposer une version modernisée qui le vide de son sens. » Cette conclusion du livre de J.H. Kaltenbach et M. Tribalat (p.328) en résume le propos. L’ouvrage présente donc une vision de l’islam contemporain (en fait, de l’islam en France) confrontée à une interprétation « rigoureuse » de la laïcité.

La présentation de la laïcité par J. H. Kalt enbach et M. Tribalat semble, au premier abord, sérieusement appuyée sur l’histoire et sur les textes juridiques fondateurs. Mais dès le chapitre IV, le lecteur se posera des questions. Les auteurs soulignent - et elles ont bien raison - que les deux arti cles fondamentaux de la loi de 1905 sont solidaires et ne doivent pas être dissociés. Mais, en protestant contre ceux qui privilégieraient l’article 1 (liberté de conscience et de culte) aux dépens de l’article 2 (la République ne reconnait, ne salarie et ne subventionne aucun culte), les auteurs laissent curieusement apparaître leur préférence pour l’article 2, considéré comme l’article vraiment « laïque » : « Si, pour la plupart des Français, la loi de 1905 est une loi qui a fait triompher la laïcité, elle est aussi une loi qui consacre l’autonomie du religieux par rapport au politique. Notre mémoire historique nous fait privilégier le premier aspect alors que les responsables d’associations religieuses sont d’abord sensibles au second » (p. 164).

Qu’est-ce donc que cette « mémoire historique » à laquelle les auteurs se réfèrent sans cesse ? Elles s’en expliquent clairement p. 209 : « La laïcité s’éprouve plus qu’elle ne se démontre, elle n’est pas lestée d’un droit suffisamment clai r et parlant, elle est implicite. » C’est cette « laïcité implicite » - nous dirions, en sociologues, cette « mentalité laïque » - qui est derrière la plupart des interprétations et des jugements de J.H. Kaltenbach et M. Tribalat ; c’est en réf é re nce à cet implicite, vague mais prégnant, qu’elles contestent, non seulement les idées de tous ceux (fort nombreux !) qui ne partagent pas leurs vues, mais même la jurisprudence du Conseil d’Etat, qui pourtant, lui, prend soin d’appuyer ses avis ou s es ar rêts sur des références explicites à l’ensemble du corps juridique des institutions laïques !

Pareille attitude permet toutes les condamnations (elles foisonnent dans le livre) mais aussi toutes les omissions, tous les glissements de pensée.

Ai ns i p. 1 53 où, bien forcées de rappeler que déjà au début des années 1920 les pouvoirs publics avaient financé la construction de la mosquée de Paris, les auteurs dénoncent ce « mauvais pli pris dès le départ » sans citer les paroles mémorables d u rapp orteu r de la loi à la Chambre, Edouard Herriot (laïque incontesté !) : « Nous ne violons pas la loi de 1905, puisque nous faisons là pour les musulmans ce qu’en 1905 on a fait pour les protestants ou les catholiques » : c’était rappeler qu’en 190 5, non seulement l’article 4 de la loi venait préciser et compléter l’article 1, mais que d’autres articles donnaient gracieusement à trois cultes l’usage de bâtiments appartenant à l’Etat ou aux communes (et, contrairement à ce que disent les auteurs, ce n’éta it là nullement le résultat d’une « spoliation » que la loi se serait efforcée d’atténuer).

Il semble que cette référence constante à la fameuse « laïcité implicite » laisse pourtant les auteurs insatisfaites. Car, p. 186, elles en vien ne nt à de mander une refonte de l’ensemble législatif concernant les cultes. Et à proposer que « les parlementaires établissent une liste, forcément provisoire, des mouvements connus comme religieux ou se reconnaissant comme tels, auxquels le statut cul tue l s’appl iquera it automatiquement », ce qui reviendrait à rétablir un regard de l’Etat sur les religions, et à vider de son sens l’article 4 et même l’article 1 de 1905. On pressent tout ce qui pourrait sortir de cette boîte de Pandore ! Et pourtant, le s a uteurs adjurent les pouvoirs publics de ne pas céder « au démon du contrôle » (p. 124).

Le lecteur trouvera d’autres contradictions dans ce livre copieux et bourré de citations. Mais c’est que les auteurs n’ont pas essayé de construire une v ision coh érente de la laïcité (historique, juridique, sociologique). Elles dressent un réquisitoire et, comme les procureurs, accumulent tout ce qui pourra impressionner le jury, ou le lecteur.

L’ouvrage porte un sous-titre : "Entre crainte et aveugl ement". O n pourra pens er que, pour ne céder ni à la crainte ni à l’aveuglement, il n’est pas nécessaire de tomber dans la partialité, certains diront dans le sectarisme.

Sur la vision de l’islam

« Un an après le 11 septembre. Islam. Ce que l’o n n’o se pas dire. » Ains i L’Express du 12 septembre 2002 annonçait en couverture la parution du livre La République et l’islam. Soutenu par Marianne, Le Figaro, Libération, ce livre est ainsi présenté comme un brûlot interdit. Au même moment, une d emi do uzaine d’ouv rages sor taient sur le même thème, soutenu chacun par de grands organes de presse : Oriana Fallaci, lancé par Le Point, Alexandre Del Valle, soutenu par Le Figaro, etc. Ainsi le livre de Kaltenbach et Tribalat n’est nullement un l ivre os tracis é, au contraire. Il est le reflet d’un courant important qui voit dans l’islam le nouvel ennemi de notre civilisation.

« Ce livre, précisent les auteurs, n’est pas le énième ouvrage sur la sociologie des musulmans. Il traite de l’isla m tel qu’il app araît a ujourd’hui dans le discours des autorités religieuses et des autres leaders d’opinion musulmans en France. Il s’intéresse donc au dogme et à l’idéologie tels qu’ils sont professés et non aux attitudes populaires pour l’étude desque lles il faudrait des out ils statistiques que nous attendons toujours. » (p. 12). Et quelques lignes plus bas elles ajoutent : « En nous interdisant toute interprétation personnelle des textes sacrés, nous ne nous prononçons pas non plus sur ce que sera it l’isl am fidèl e à la Ré vélation, l’islam « authentique » - démarche qui serait prétentieuse de notre part » (p. 12). Qu’est-ce à dire ? Qu’il existerait un islam « authentique » ? existe-t-il un catholicisme « authentique » ? Celui des intégrist es ou cel ui de Tém oignage ch rétien ? T oute personne se réclamant du rationalisme sait qu’il y a de multiples lectures des textes religieux.

Cet argument revient plus loin : « On confond le dogme et la pratique de l’islam. Que les musulmans de F rance n’ai ent pas to us une connaissance pa rfaite du dogme (mais nos auteurs l’ont-elles ?!) et que beaucoup aient une pratique relâchée n’implique pas que le dogme de référence, s’ils y revenaient, serait assoupli. C’est un peu comme si l’on jugeait de la religion catholiqu e à partir de la pratiq ue extrêmement distanciée de la plupart des Français appartenant à cette « tradition » (p. 238). Mais c’est pourtant ce que l’on fait tout le temps. Qui s’intéresse vraiment aux dogmes de l’Eglise, à ce que signifie l’immaculée co nception ? Ce qui importe en France ce n’est pas que l’Eglise défende la Sainte Trinité, ou la résurrection du Christ. Ni même ce qu’elle dit sur l’avortement, l’adultère, ou d’autres pratiques acceptées par la loi mais que l’Eglise condamne. Ce qui nous importe c’est ce que le s chrétiens appliquent les lois de la République.

Prenons un des exemples qu’elles citent, celui de l’interdiction de la reproduction de la figure humaine dans l’islam : « L’islam dénigre les imag es, les des sins, qu’ils soient en r elief ou qu’il s ne le soient pas (…) car cela équivaut à rivaliser avec le créateur » (p. 284) Nos auteurs développent le point de vue qui s’affiche sur tel site Internet. Mais elles omettent complètement le fait q ue cette que stion est, da ns les faits, déjà tranchée. La télévision est partout présente dans le monde musulman (elle n’a été interdite que par les taliban), les revues sont innombrables, y compris les revues de tendance islamiste qui reproduisent les figures humain es. Même la très officiell e revue du pèle rinage, publiée par le ministère du pèlerinage en Arabie Saoudite, reproduit dessins et photos d’êtres humains. Dans ces conditions, quel est l’intérêt d’un débat sur le soi-disant « dogme », qui interdit la re production de la figure hum aine ?

Pour reprendre une formulation d’Olivier Roy à propos du Coran, « ce qui compte, c’est ce que les musulmans disent que le Coran dit ; et la diversité de leurs réponses, en l’absence d’une Eglise centralisée, m ontre bien l’i nanité de cher cher une vérité unique, même si chacun, bien sûr, se réclame de cette vérité (…) Il faut laisser le Coran aux théologiens et revenir aux musulmans et à leurs pratiques concrètes » [1].

L’insistance de nos auteurs de revenir sur de soi-disants « dogmes intangibles », les amène à d’étranges polémiques, comparant, par exemple, la « rationalité » du mystère de la Trinité et celui du voyage de Mahomet à Jéru salem (pp. 75-76). Cette vol onté de montrer que l’islam dans ses dogmes serait profondément néfaste, amène nos auteurs à d’incroyables anachronismes. Que signifie une formulation du type : « Quelles étaient les raisons légitimes d es dix mille Berbè res qui attaquèr ent l’Espagne en 711 » ? (pp. 8 0-81). A quoi font-elles référence ? Au droit international ?

Ou encore à propos du « mythe andalou » : « S’il y eut une prodigieuse fécondité intellectuelle, de la langue, de la cu lture, de la poésie arabes, les cond itions humaines furent parfois ef froyables » (p. 82). Encore une fois, à quoi comparer ? Bien sûr personne ne prétend que l’Andalousie musulmane fut un havre de justice au regard de normes actuelles. Mais il n’est pas inutile de rappel er qu’en 1492, les juifs trouvèren t refuges dans l’e mpire ottoman. Est-ce à dire que l’empire était un pays démocratique ? Comparons ce qui est comparable. Ce chapitre sur l’Andalousie s’achève ainsi « il est permis de penser qu’il y a beaucoup d’antic atholicisme dans ce penchant commun pour la radieuse A ndalousie »(p. 83).

En conclusion, il y a chez les deux auteurs une volonté de présenter l’islam comme une entité close, fermée, a-historique, fondamentalement mauvaise et ir réformable. Il ne s’agit pas de leur opposer une vision symétrique d’un is lam par essence positif, mais de montrer la diversité par laquelle cette religion s’est incarnée dans des pouvoirs et des sociétés d’une diversité extrême.

[voir la contribution de Jean Boussinesq : "Laïcité, c’est-à-dire ?". Rubrique "contributions"]



[1] Olivier Roy, L’islam mondialisé, Le Se uil, Paris, 200 2, p. 13.