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Islam & Laïcité >> Contributions des internautes

Islam de France. Critique de l’analyse de Kaltenbach et Tribalat.
par Cédric Baylocq Sassoubre

Le chapitre dévolu à l’islam de France illustre une tendance à caractériser l’ensemble des musulmans de France à travers les propos d’intellectuels médiatiques, d’imams, ou parfois même d’activistes fondamentalistes.



Si un âne a avalé de la farine, tous les autres ont le museau poussiéreux. Proverbe Bwa (Ethnie du Mali)

Sans que l’ouvrage commenté ici puisse être tenu pour représentatif des discours néo-orientalistes qui ont abondé après le 11 septembre, le chapitre dévolu à l’islam de France [1] illustre tout de même une tendance à caractériser l’ensemble des musulmans de France à travers les propos d’intellectuels médiatiques, d’imams, ou parfois même d’activistes fondamentalistes. Illustration toutefois limitée par le fait que leur ouvrage est bien moins marqué par une orientation partisane que ceux de la frange dure des néo-orientalistes [2] . Car les auteurs, une démographe et une sociologue, ont commencé à étudier l’immigration et les religions en France bien avant les attentats terroristes contre les intérêts américains. Leur intérêt n’est donc pas circonstanciel et carriériste comme celui de la cohorte de spécialistes qui ont subitement trouvé vocation alors que les ruines du World Trade Center fumaient encore. Si nous nous focalisons sur ce seul chapitre, c’est que les autres ont généralement emporté notre adhésion. De plus, leur qualité de lectrices assidues de l’abondante littérature contemporaine l’islam de France et d’ex-membres du Haut Conseil à l’Intégration (qui a remis un rapport au premier ministre en 2001 [3] ) en fait des témoins averties de ce que l’on peut nommer par commodité le traitement académique de l’islam. D’autre part, leur ouvrage a reçu le prix Biguet (sociologie/philosophie) de l’Académie Française en 2003, récompense qui tendrait à indiquer que leur opinion n’est pas aussi marginale qu’elles le prétendent.

Le début du chapitre intitulé "A l’écoute de l’islam de France" donne le ton : « Il y aurait donc le bon islam et ses dérives, toute critique de l’islam en tant que tel (NDLR : qu’est-ce que l’islam en tant que tel, se demande t-on ?) étant rejeté dans la catégorie des amalgames. » [4] Plus loin, les auteurs ajoutent : « Insister sur un islam déviant, souvent qualifié à tort d’orthodoxe, peut laisser penser qu’il existe un islam assoupli. Où se trouve dans le monde cet islam conciliant ? Les prémices de cet islam amendé sont-elles détectables en France ? » [5] Sur le terrain, serions-nous tenté de répondre. Celui là même qu’elles négligent quelque peu. Car le principe général de ce chapitre consiste à réduire le positionnement de l’ensemble d’une communauté aux déclarations d’intellectuels médiatiques ou d’autorités religieuses qui s’en réclament. Ainsi apprenons-nous des musulmans qu’« ils (souligné par nous) revendiquent un statut d’exception au motif que l’islam est plus qu’un culte. » [6] Mais de qui s’agit il précisément ? Kamel Kabtane, recteur de la Mosquée de Lyon, dont elles reprennent in extenso la digression théologique suspecte est lui aussi tenu pour emblématique de l’orientation théologique de l’ensemble de la communauté : « Ici, on ne peut éviter de rappeler ce qui est une évidence, à savoir que le Dieu auquel les musulmans rendent un culte n’est autre que celui auquel s’adressent les autres croyants, qu’il n’y a qu’un seul Dieu dont Allah est la dénomination en langue arabe. Et si les musulmans sont attachés à la langue arabe, c’est parce qu’il s’agit d’une langue sacrée dans laquelle Dieu s ‘est adressé aux hommes. La révélation islamique ne vient pas contredire les révélations précédentes mais, au contraire, en confirmer le contenu. Les musulmans savent aussi qu’au delà des différentes formes religieuses, la Révélation est unique dans l’Unité de Dieu, et que Jésus et Moïse sont des prophètes islamiques. La succession des temps qui fait peu à peu oublier à l’homme, dans le déroulement du cycle, le but de son existence qui n’est autre que la connaissance de Dieu, dont il vient et auquel il retourne. » [7] Ces mots de Kabtane ne sont pas étudiés pour eux mais suscitent la remarque suivante : « Les commentaires de Kamel Kabtane sur le premier des piliers de l’islam, le témoignage de foi ou shahâdah, révèlent la position de musulmans (souligné par nous) par rapport aux autres religions chrétiennes et juive. » [8] S’il est claire que tout musulman accepte le dogme de l’Unicité (comme les chrétiens la Trinité), il est un peu rapide de jeter ces mêmes croyants dans le même sac que Kabtane qui tient les autres gens du Livre pour quantité négligeable de brebis égarées. On ne saura d’ailleurs pas de quels musulmans il s’agit. Pas de ces 6% qui se convertissent chaque année au catholicisme en tous cas (malgré le radotage théologique comminatoire des docteurs de la loi -salafistes principalement- qui n’ont de cesse de rappeler la gravité de l’apostasie en islam).

La démarche ethnologique, qui consiste avant tout en un type de recherche empirique fondée sur l’enquête de terrain privilégiant une longue observation du milieu étudié confronte pourtant le chercheur à une mosaïque de comportements, à une multiplicité de "discours indigènes" et à une hiérarchisation des pratiques et des rapports au culte en fonction des individus. Et nous apprend qu’un grand nombre de musulmans ignorent le détail des travaux ou des déclarations des intellectuels musulmans et des imams (hors mis dans le cadre assez différents de la khotba lors de la salat al jomoua ou prière du vendredi) qui sont ici critiqués (souvent à raison du reste) par les observatrices en question. Kaltenbach et Tribalat sont en quelques sortes à l’affût de déclarations choc de musulmans qui se sont érigés en représentant (avec l’aide des médias) et elles ont relégué au musée des paradigmes poussiéreux cette idée selon laquelle l’observateur se doit de restituer « telle qu’elle la situation qu’il a pu connaître, en la suivant plutôt qu’en la cadrant, en en rendant compte par transposition plutôt que par décomposition et reconstitution en ajustant ses coordonnées par recours à un autre angle de vue plutôt qu’en s’efforçant d’en fixer les mesures par rapport à un étalon uniforme et extérieur. » [9] C’est peut être parce que ce paradigme impliquerait d’entrer en contact avec un plus grands nombre de citoyens de confession musulmane, provenant de catégories socioprofessionnelles plus variées.

Dès lors, on comprend pourquoi les colloques pédagogiques sur l’islam passent à leurs yeux pour « de véritables entreprises de redressement idéologique. » [10] Même les titres de ces colloques provoquent l’ire des auteurs, comme par exemple Les Lumières de l’islam ou encore Pour un islam de paix. La rencontre Islam-Occident organisée en janvier 2000 par l’UNESCO (qui, soit dit en passant, en a organisé un autre , les 17 et 18 janvier 2004 sous le titre Le choc des civilisations). Et d’ironiser en imaginant l’organisation d’une conférence sur le thème « Les Lumières de Jeovah ». Au fond, quel programme de colloque proposeraient-elles : « Histoire du djihad et de la lapidation au Moyen-Âge » ? Ce ne serait sûrement pas dénué d’intérêt historique et anthropologique, mais faut-il pour autant passer sous silence une masse de production culturelle qui a fait de la civilisation musulmane l’une des plus avancée de son temps entre le IXème et le XVème siècle, comme peuvent le faire un certain nombre de colloques universitaires ? Au-delà de l’intérêt purement scientifique, ne voient-elles pas l’intérêt pédagogique que constituerait, à l’attention des jeunes déconnectés de la culture, l’évocation d’une institution telle que la Dar el Hikma (Maison de la science) fondée au Xème siècle par les Fatimides chiite du Caire où l’on pouvait trouver près de quarante salles remplies de livres, dont près de 18 000 ouvrages héllenistiques traitant de philosophie aussi bien que de sciences naturelles ? Serait-ce faire preuve d’une islamophilie coupable que de traiter de la bibliophilie du calife omeyyade Hakam II qui à la même époque, s’attache les services de savants, copistes et relieurs travaillant dans une immense bibliothèque de Cordoue contenant selon des estimations variables entre 300 000 et 400 000 volumes [11] ? Ou préfèrent-elles laisser penser aux jeunes musulmans que leurs ancêtres n’ont produit que sabres et madrassas de manière à favoriser une reproduction historique et sociale ? On pourrait résumer leur approche globale du fait musulman en France en reprenant leurs propres termes : « Pour se forger une opinion sur l’islam et sur sa compatibilité avec la République, il faut éviter de réduire l’analyse à celle des pratiques. En effet cette dernière ne permet pas d’anticiper un certain nombre de problèmes si la distance entre dogme et pratique vient à se resserrer. C’est donc les invariants de l’islam tels qu’ils nous sont présentés par les leader d’opinion musulmans qu’il faut analyser pour pouvoir appréhender les discordances entre les principes de l’islam de France et ceux de la République. » [12] Avec une telle approche, on ne s’attendait pas à ce que les deux scientifiques se réclament de Maxime Rodinson, qui, précisément, postulaient l’inopérativité d’une démarche réduite à la seule étude du coran ou des seules lectures des docteurs de la loi pour en déduire la cause des troubles qui agitent le monde musulman (où, en l’occurrence, tenter d’expliquer les problèmes d’intégration que rencontrent un certain nombre de jeune musulman de France). C’est même un leitmotiv de l’œuvre de feu le dernier grand orientaliste [13] .

Rappelons de plus avec la sociologue des religions Danièle Hervieu-Léger que la tendance générale de la croyance au XXIème siècle est à l’individualisme. La tendance serait au refus de recevoir une représentation du monde et un dogme intangible d’une institution religieuse pesante qui dominerait et contrôlerait les pratiques et les pensées de l’individu. Cela entraîne une forme de bricolage religieux où en tout cas de distance vis-à-vis de l’institution. Toutefois cela ne signifie pas la fin des communautarismes ou le déclin de ces directeurs de conscience plurimillénaire que sont les gourous et personnages charismatiques des mouvements sectaires et/ou fondamentalistes. L’individu croyant a toujours une irréductible propension grégaire qui le pousse à constituer ou à rejoindre ce que Maxime Rodinson proposait d’appeler des sodalités. C’est alors sur ce terrain qu’il faut situer sa recherche. S’intéresser à cet aspect moderne du rapport à la fois ce n’est pas tourner le dos aux phénomènes de radicalisation. C’est simplement distinguer d’autres formes du croire à l’intérieur du champ religieux musulman en France. Qui écrase, en nombre de pratiquants, le rapport fondamentaliste à la religion.

Comment les auteurs de cet ouvrage, au demeurant passionnant, veulent-elles éviter l’accusation d’amalgame quand elles jettent indifféremment dans le même panier aux crabes islamistes ceux qui profèrent des propos ambiguës voir attentatoires aux fondements de la République, et ceux qui vivent paisiblement leur religion en s’inscrivant dans la légalité ? Il ne faudra pas s’étonner d’entendre les jeunes français de confession musulmane se demander en substance : « Mais pour quelle raison, nous, enfants d’immigrés, serions-nous comptables des excès d’illuminés qui pensaient que le chemin du paradis passait par Kandahar ? » [14]

Cédric Baylocq Sassoubre, Université Victor Segalen Bordeaux II, département anthropologie (master II recherche). Mène une recherche au sein de la communauté musulmane pratiquante de Bordeaux.



[1] Kaltenbach Jeanne-Hélène et Tribalat Michèle, La République et l’islam. Entre crainte et aveuglement, Gallimard, 2002, chapitre VII ; "A l’écoute de l’islam de France", p235-267.

[2] Cf notamment Rachid Kaci, La République des lâches. La faillite des politiques d’intégration, ed. des Syrtes, 2003 et Alexandre Del Valle, Le Totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, ed. des Syrtes, 2002, ce dernier ouvrage étant toutefois adossé à une connaissance des questions de géopolitique contemporaine.

[3] Haut Conseil à l’intégration, L’islam dans la République, Rapport au premier ministre, La Documentation française, 2001.

[4] J-H Katlenbach et Michèle Tribalat, La République et l’islam, op.cit, p 235.

[5] Ibid., p236.

[6] Ibid., p239.

[7] Kabtane Kamel, in J-H Katlenbach et Michèle Tribalat, La République et l’islam, op.cit, 248-249.

[8] ibid., p248.

[9] Kohn R.C, Nègre P, Les voies de l’observation, Nathan, 1991, p184.

[10] J-H Katlenbach et Michèle Tribalat, La République et l’islam, op.cit, p237.

[11] Voir Yves Thoraval, Dictionnaire de civilisation musulmane, article bibliothèque, Larousse, 2001, p 54-55.

[12] J-H Katlenbach et Michèle Tribalat, La République et l’islam, op.cit, p237.

[13] Un exemple dans L’islam : politique et croyance (Pocket, 1993) où Rodinson explique qu’il se «  refuse à considérer l’islam comme une totalité conceptuelle, un système d’idées, de pratiques, de choix de vie qui serait à la racine, qui serait la racine ou le noyau de tous les comportements publics et privés du lmonde qui fait profession d’adhérer à cette religion. C’est pour cela que j’aime mieux parler des musulmans que de l’islam… » (p9). Voir aussi Entre islam et Occident, avec Gérard D. Khoury, Les Belles Lettres, 1998, p262.

[14] Farid Laroussi, Pourquoi je suis devenu américain, Le Monde du 11 Décembre 2003, première de couverture et suite p20.



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