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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Idees
L’invention d’une opinion publique

Denis Sieffert analyse "L’Islam imaginaire", de Thomas Deltombe dans Politis du 15 septembre 2005. En attendant sa mise en ligne sur le site de Politis, nous avons eu l’autorisation de le publier...

L’invention d’une opinion publique

Par Denis Sieffert

Par un travail de décryptage méthodique, Thomas Deltombe nous montre comment s’est forgée, depuis le milieu des années 1970, une certaine image médiatique de l’islam.

Au début, il y a la révolution iranienne de février 1979 et la prise d’otages de l’ambassade américaine, en novembre de la même année. Le Nouvel Observateur titre : « Islam : l’Amérique assiégée », et L’Express, « Islam : la guerre ». Pour longtemps, le ton était donné. Les mêmes mots, répétés à l’infini, allaient peu à peu gaver notre inconscient collectif, et le dépolitiser. Comme si la corruption et les fastes provocateurs du régime du Shah, les tortures de sa police politique, la Savak, n’étaient pas des explications crédibles du triomphe de Khomeiny. Comme si l’islam, en tant que tel, était devenu protagoniste des conflits. C’est ici le point de départ d’une lecture durablement essentialiste des événements du monde. Dès lors, les médias n’auront de cesse de chercher dans les sourates du Coran les « recettes » qui éclairent les conflits. Dans son Islam imaginaire, Thomas Deltombe nous propose une critique on ne peut plus serrée d’une vision médiatique qui s’alimentera de toutes les actualités, françaises ou internationales, sociales ou culturelles. Bientôt émergeront sur nos écrans de télévision des « experts » à la parole irrécusable. Avec une foule d’exemples, l’auteur débusque cet essentialisme et montre comment s’estompent dans le discours dominant tous les facteurs économiques et politiques des conflits. Il nous montre comment cette représentation se diffuse. Ainsi, tandis que la révolution islamique suscite l’effroi des capitales occidentales, une mutation intervient au sein d’une société française en crise : dans le vocabulaire journalistique, l’immigration devient « un problème ». Quelques années plus tard, en 1983, plusieurs médias, mais aussi, hélas !, le Premier ministre socialiste Pierre Mauroy, réinterprètent les grèves des OS des usines automobiles Citroën et Talbot, pour en souligner « l’aspect islamiste ». Une représentation des conflits sociaux qui a évidemment l’immense avantage de dédouaner patrons et gouvernements.

Mais Thomas Deltombe ne se limite pas à une relecture des journaux, notamment télévisés. Il nous livre aussi quelques clefs de fabrication. Les connivences entre des journalistes et des associations pseudopodes masqués de formations politiques. Depuis « Démocratia », proche de Charles Pasqua, jusqu’à « Ni putes ni soumises », devenu une sorte de logo publicitaire aux mains d’un sous-courant du parti socialiste – celui-là même qui avait déjà instrumentalisé SOS-Racisme. En s’appuyant sur des témoignages, il met au jour la conception d’un Charles Villeneuve, par exemple, producteur du « Droit de savoir », sur TF 1 : « On démontre ce qu’on cherche. » On voit alors à l’œuvre non plus des journalistes, mais des personnages politiques confits de préjugés, lesquels constituent le point de départ et le point d’arrivée de leurs « enquêtes ». Peu à peu prend corps le mythe de l’ennemi invisible ô combien actif dans l’affaire du voile, à Creil en 1989, puis de nouveau à partir de 2003. Loin de faire barrage à cette doxa, certains intellectuels s’emploient à la nourrir, plus soucieux qu’ils sont d’aller au-devant d’une opinion apeurée que d’établir des vérités. Ainsi le rôle de Bernard-Henri Lévy dans la représentation de la guerre civile en Algérie, au cours des années 1990 quand il s’agissait d’interdire la question « qui tue ? ». La suite a pourtant montré que la réponse était infiniment complexe.

La critique de Deltombe n’épargne pas un certain paternalisme post-colonial qui fait habilement la promotion de la « culture musulmane », ou promène de plateaux en plateaux de télévision de séduisants contre-exemples à l’« intégrisme » : la « beurette » ou, dans un autre registre, le recteur de la Mosquée de Paris. En tissant un récit chronologique, Deltombe met en lumière l’influence des grands événements planétaires dans la construction d’une « opinion publique ». L’Iran, l’Irak, l’Algérie, et bien sûr, les attentats du 11 septembre 2001 et les conflits au Proche-Orient se réfractent dans la société française où ils resurgissent sous d’autres formes. L’auteur montre comment un discours raciste s’est peu à peu décomplexé sous les coups de boutoir de faux « briseurs de tabous » présentés généralement comme les audacieux qui osent braver l’opinion, quand ils ne font en réalité que la flatter, et parfois au plus bas de ses instincts.

D. S.

L’Islam imaginaire, Thomas Deltombe, La Découverte, 382 p., 22 euros.





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