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Islam & Laïcité >> Revue de presse

"Les défis du pluralisme" et "Les contradictions du monde musulman" : deux tribunes de Tariq Ramadan
par Tariq Ramadan

Philosophe musulman, Tariq Ramadan interpelle ici les militants de l’altermondialisation. Au-delà de bonnes intentions affichées, sont-ils vraiment ouverts à un dialogue avec le monde arabo-musulman ? Dans un deuxième texte il dénonce le discours de victimisation utilisé par le monde musulman pour justifier ses échecs.



Tariq Ramadan , "Les défis du pluralisme" et "Les contradictions du monde musulman", Politis, 23 Juin 2003, http://www.politis.fr/article.php3?...

Les défis du pluralisme

Le mouvement des citoyens a pris une ampleur sans pareille ces dernières années. Les mobilisations qui ont accueilli le dernier G8 à Evian sont une preuve de plus que la résistance ne faiblit pas. De Porto Alegre à Florence (puis en novembre prochain à Paris-Saint-Denis), de Seattle à Evian, du soutien aux Chiapas au refus de la guerre en Irak, les lieux, les occasions et les causes se multiplient et permettent que s’exprime ce radical refus du néocapitalisme libéral nourri par l’espoir d’une autre mondialisation plus juste, plus humaine, plus digne. Parce que, tous, nous pensons qu’ " Un autre monde est possible ! "

Quand on s’arrête à étudier la littérature produite par les acteurs de cette mobilisation internationale, on ne peut pas ne pas être frappé par la logique interne sur laquelle se fonde ce combat. Face à un capitalisme sans âme qui fait de tout une marchandise (les êtres humains, l’intelligence, le corps, les biens et les services publics, l’air, la nature, etc.), les consciences se réveillent et exigent le respect de la justice et de la dignité humaine, celui de l’environnement et des équilibres génétiques, comme ils revendiquent le droit des peuples à l’autodétermination et à la démocratie. Outre le fait que l’on retrouve là les très anciens slogans des diverses tendances de la gauche, force est de constater que la lecture critique que l’on fait du monde, de même que l’éventail des réponses proposées, sont fondés sur une approche essentiellement structurelle des enjeux. Au coeur d’un débat très occidentalo-centré, une logique économique humanisante et humaniste répond à la folie désincarnée d’une autre ; un modèle de société démocratique (rêvé depuis ici) est utilisé pour dénoncer les dérives des systèmes qui, au quotidien, le trahissent (le plus souvent là-bas) ; la rationalité de l’éthique s’en prend à la rationalité du " fric ". Les termes de la confrontation sont clairs.

On reste cependant interdit devant l’absence quasi absolue d’une prise en compte sérieuse de la diversité culturelle et religieuse autrement qu’au détour de discours convenus rappelant le " devoir de tolérance ". Les altermondialistes pensent, trop souvent, la diversité culturelle autant que religieuse comme un simple principe de bonne volonté à énoncer mais rarement comme une réalité avec laquelle il faut composer, se risquer et se construire. A tel point qu’il n’est point rare de rencontrer des femmes et des hommes défendant les opinions les plus progressistes sur le plan social, politique et économique, alors que leur discours, sur le plan culturel, reste nourri par de vieux schémas coloniaux. De forums en forums, on s’habitue à rencontrer ce nouveau spécimen de militant - contradiction vivante de la gauche contemporaine - économiquement progressiste et si impérialiste culturellement ; prêt à se battre pour l’égalité sociale et si sûr, jusqu’à l’arrogance parfois, de son bon droit à dire l’universalité des valeurs de tous.

A l’heure où les clivages entre civilisations et religions semblent s’exacerber, le mouvement altermondialiste ne pourra pas ne pas poser la question centrale de la pluralité des cultures et des religions, de leur rôle dans la résistance et des contributions significatives que celles-ci peuvent offrir à la cause d’un pluralisme autant enrichissant qu’impératif. Prôner une autre mondialisation et s’armer de la seule rationalité occidentale pour s’opposer à la marchandisation uniforme du monde est plus qu’une contradiction, un profond non-sens.

On aurait aimé que dans ce mouvement informel les voix expérimentées de la gauche radicale se marient aux plus jeunes énergies refusant l’aliénation et qu’elles enfantent, ensemble, un espace de concertation ouvert et démocratique. On aurait aimé réclamer la diversité en la vivant au coeur de cet espoir de changer le monde. Vivre un peu ce que l’on dit pour ne pas finir par revendiquer l’opposé de ce que l’on vit. Or, le déficit de démocratie et d’ouverture dans le mouvement altermondialiste est aujourd’hui patent. Il n’y a pas de chefs, pas de structure unique ; tout est discuté, débattu, voté : le mouvement, dit-on, est ouvert aux individus autant qu’aux idées, aux célèbres autant qu’aux anonymes. Voire. Très vite, au coeur de la dynamique, on perçoit de vieilles complicités, des intérêts tus mais reconnus, de communes pratiques déterminées au fil de tant d’années de luttes : derrière l’informel se cache des réseaux de connivence, d’habitudes, de terminologie. Une certaine idée prédéfinie des symboles et des concepts de la seule vraie lutte légitime et qui se laisse parfois aller à juger les errements de qui ne lui ressemble pas. Sans le dire vraiment, un pan entier du mouvement s’institutionnalise et construit son discours autour de revendications dont on n’a renouvelé que la forme mais qui ne sont pas nées ni n’ont été discutées avec la base populaire au nom de laquelle on s’exprime. On parle de démocratie, de justice sociale, de luttes contre les discriminations à l’emploi, au logement, de refus du racisme, de la judéophobie ou de l’islamophobie alors que les populations les plus touchées (habitants des banlieues, jeunes d’ " origine immigrée ", musulmans) sont quasiment absents des multiples forums où l’on pense pour eux, sans eux. S’ils s’en approchent, on les questionne, on les soupçonne. " Que veulent-ils ? "

Sur la scène internationale, on rencontre les mêmes inconsistances. On ne dira jamais assez combien le discours proposé par les altermondialistes sur les questions du Moyen-Orient ou de l’islam sont d’une pauvreté et d’un conformisme inquiétants. S’il faut saluer la force de la mobilisation populaire contre l’intervention en Irak, on doit se demander ce que l’on a réellement proposé (au-delà de dire " Non à la guerre ! ") face à l’unilatéralisme américain et à son projet de démocratie sous contrôle. La non-connaissance de l’islam, autant que la peur entretenue et partagée au coeur d’un Occident caricaturalement construit, amène les acteurs de l’autre mondialisation à tenir des discours superficiels sinon dangereux sur l’islam. Où sont les altermondialistes arabes et musulmans ? Comment entrer en contact avec ces millions d’acteurs du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie qui pourraient devenir de nouvelles forces vives dans le mouvement ? La crainte est telle, les soupçons si nombreux, que l’on n’imagine même pas que les musulmans puissent, à partir de leurs convictions et de leurs valeurs, être porteurs de changement. Aveugles aux dynamiques de libération sociale, culturelle, économique et politique qui ont cours dans la majorité des pays musulmans (et qui s’expriment souvent dans et par l’islam) ; insensibles aux combats que les citoyens européens et nord-américains de confession musulmane sont en train de mener, les altermondialistes continuent à entretenir de trop nombreux préjugés. Convaincus d’être des progressistes, ils se donnent ce droit arbitraire de dire le caractère définitivement réactionnaire des religions et si la théologie de la libération a contredit cette conclusion, on n’imagine même pas que l’islam puisse enfanter des résistants... si ce n’est à la modernité (...).

La mondialisation que nous refusons se nourrit pourtant de ces vieux réflexes de suffisance et à observer comment se dessine le monde, il n’y aura pas d’avenir pour l’altermondialisme sans un dialogue fécond et ouvert avec le monde de l’islam.

Les contradictions du monde musulman

Depuis cinquante ans, le monde arabe semble embourbé dans ses échecs autant que ses divisions. Aucune autre région du monde n’a si peu évolué. Il est impossible, du Maroc à l’Arabie Saoudite jusqu’en Asie, de trouver des espaces où s’exprime une réelle liberté politique, où le bien-être économique règne pour une majorité, où l’alphabétisation est plus la règle que l’exception. Et aucune éclaircie à l’horizon : les dictatures se pérennisent alors que la situation économique se détériore. Triste réalité, triste sort. La tentation est grande de chercher les causes de cette déroute chez l’Autre, l’exploiteur, l’Occident et on ne se prive jamais, dans l’ensemble du monde arabe, de convoquer tous les arguments pour « expliquer » ainsi les raisons du désastre.

Si les politiques imposées par les pays industrialisés, les (dé)régulations économiques dictées par les institutions internationales (FMI, OMC) ou la voracité des multinationales du Nord doivent effectivement être méthodiquement dénoncées, on ne peut s’en tenir à ces discours de constantes déresponsabilisation et de victimisation qui deviennent la règle dans le monde musulman.

L’époque coloniale avait vu naître des résistances multiples : certains se réclamaient d’idéaux nationalistes, d’autres lui préféraient l’appartenance internationaliste au socialisme ou au communisme, d’autres enfin étaient mus par la référence à l’islam. Le caractère tangible de la domination rendait explicite les objectifs de la résistance : d’une façon ou d’une autre, il s’agissait de se libérer. La situation a bien changé et force est de constater que les partis d’opposition autant que les populations en général peinent à renouveler leurs stratégies de mobilisation dans leur lutte contre les dictatures. La répression est certes terrible, mais cela ne peut expliquer la résignation des peuples et la pauvreté des termes de l’alternative proposée par les partis : on ne sort pas du choix entre l’opposition violente (les groupes islamistes radicalisés) ou la compromettante résignation aux règles imposées par le Nord, ses institutions financières ou ses multinationales (avec des approches de type « social-démocrate » très diluées) [1].

Plus grave encore est le constat de divisions et de clivages entretenus entre les différents mouvements d’opposition. Les mouvements se référant au socialisme, au communisme autant qu’à l’islam ont été jusqu’à ce jour incapables de penser leurs combats en terme de valeurs communes, de revendications de citoyenneté, voire d’identité culturelle que pourtant ils partagent.

Si l’on prête l’oreille au discours dominant de la société arabe, une chose paraît claire : la cause de tous les maux est « Israël » . Le soutien inconditionnel des États-Unis à Israël de même que l’absence de politique courageuse de l’Union européenne confirment aux yeux de la majorité la nature du rapport que l’Occident entretient avec les Arabes et les musulmans, fondé sur la domination, la manipulation, voire le rejet. Or, il faut répéter que si la question palestinienne est effectivement centrale, elle ne saurait servir d’alibi. L’oppression du peuple palestinien est davantage un révélateur des dysfonctionnements du monde arabe que son unique cause.

Le spectacle que nous offrent les chefs d’États musulmans, pour la plupart autocrates, divisés jusqu’à l’inconscience, valets de la manne financière des puissances industrialisées, sourds aux aspirations de leur propre peuple, est pitoyable. Les populations elles-mêmes tombent dans ce piège de la surdétermination de la question palestinienne : à chaque crise grave, au lendemain de nouveaux massacres, une vague d’émotion leur permet d’exprimer leurs frustrations mais sans aucune velléité structurée de changement. Les pouvoirs se contentent de contrôler « les passions de la rue » : aucune vision globale de réforme, aucun mouvement populaire national ou transnational ne vient ébranler leurs assises. De Sabra et Chatila à Jénine, beaucoup d’émotions et bien peu de vision politique : jusqu’à quand ?

On peine à comprendre, dans le monde arabo-musulman, les logiques de la mondialisation néolibérale, et partant les modalités d’une résistance multidimensionnelle et transnationale. On ne peut que constater l’absence de prise en compte des dynamiques internationales de contestation dans les mouvements musulmans de résistance. Non seulement les partenariats sont quasi inexistants au niveau national (au-delà des partis, des appartenances religieuses, de l’humanisme agnostique ou athée), mais le vide est la règle quand on analyse les relations établies entre les pays du Sud et au niveau international. Face à la mondialisation qui le lamine, le monde arabo-musulman ne semble être habité que par l’espoir d’une libération politique et culturelle qui serait censée protéger localement ses particularismes (l’islam, les cultures, les langues) : cette espérance révèle l’ampleur du déficit quant à la compréhension des enjeux contemporains.

On ne dira jamais assez combien le regard porté par le monde musulman sur l’Occident est souvent superficiel et erroné. On y fait peu la différence entre les gouvernements et les peuples ; on croit pouvoir nier la légitimité des « valeurs occidentales » en dénonçant l’hypocrisie de leur application et enfin on rejette sans nuance sa culture au nom d’une critique simplificatrice de sa domination. Ce qui de surcroît ne manque pas de troubler, c’est que cette répulsion de certains intellectuels est quotidiennement contredite par une attraction dans les modes de vie populaires. Cette contradiction révèle la nature de la crise que traverse la conscience musulmane : incapable de se définir autrement que dans le miroir négatif de l’Occident, elle finit par croire qu’elle se trahit chaque fois qu’elle se retrouve dans les valeurs de l’Autre. Les symptômes de l’aliénation sont explicites.

Les musulmans éprouvent de sérieuses difficultés à communiquer. Dire ses valeurs, ses exigences, ses espoirs est devenu un défi : soit on insiste sur les valeurs communes et l’on donne l’impression au plus grand nombre de se trahir, soit on relève les différences et l’on conforte le sentiment d’altérité. Rester soi, communiquer avec autrui et avoir l’assurance nécessaire pour assumer le « nous » est une expérience que peu de musulmans ont les moyens de vivre aujourd’hui. Le problème est profond et ses racines sont à chercher d’abord dans la disparition progressive de la culture du dialogue parmi les musulmans. On s’interdit l’autocritique qui, sous la domination, serait une fois encore perçue comme une trahison. La logique demeure la même : reconnaître le bien-fondé des critiques de l’Autre, c’est être ou devenir infidèle à soi-même. La démarche autocritique qui consiste par exemple à dénoncer le comportement de certains États dits islamiques, à se démarquer des faits et gestes de certains musulmans obtus ou radicalisés, à reconnaître les discriminations inacceptables (vis-à-vis des pauvres, des femmes ou de certaines minorités) existant dans les sociétés musulmanes est pourtant une première étape impérative.

Au cours de récentes études et formations de terrain effectuées ces dernières années dans le monde arabe, en Afrique, en Asie, comme au sein des dynamiques musulmanes d’Europe et d’Amérique du Nord, j’ai pu observer des signes de changement profond. Des jeunes générations de Dakar à Djakarta commencent à « se connecter » avec le monde. Les nouveaux moyens de communication ont ceci de bénéfique qu’ils permettent des échanges d’informations et d’expériences de plus en plus nombreux. En contact virtuel avec des mouvements de résistance internationaux, les musulmans du monde voient de nouveaux partenariats se présenter à eux. Les voies alternatives expérimentées en Indonésie, en Malaisie, au Bangladesh, comme dans de nombreux pays arabes ou en Afrique et qui s’appuient sur des petites et moyennes entreprises ou des coopératives de développement restent quasiment inconnues en Occident.

En ce sens, l’implication des citoyens occidentaux de confession musulmane dans le mouvement altermondialiste est capitale : en restant eux-mêmes, en revenant à la dimension universelle de leurs principes, en gardant des liens avec les dynamiques de base des pays musulmans et en établissant des partenariats diversifiés, ils permettront à terme de dépasser les anciens clivages. Celles et ceux qui s’y sont engagés savent que la route sera longue encore, que les soupçons demeurent la règle mais il leur appartient désormais de faire face à leurs responsabilités au moment où s’établissent ces nouveaux partenariats. C’est à eux, associés aux forces vives du Sud, qu’il incombe de développer une vision globale et mondialisée de la réforme [2], de poser les termes d’un « dialogue équitable » avec l’Occident dont certains font désormais partie ; d’établir des liens entre leurs partenaires en Occident et les actrices et acteurs des expériences alternatives intéressantes dans le monde musulman. Leurs responsabilités sont immenses et nous sommes au début du chemin : pour la conscience musulmane contemporaine, cela veut dire que la libération politique de Jérusalem, occupée par autrui, ne saurait faire oublier la nécessaire libération idéologique, économique et politique de La Mecque, par nos propres errances aliénée et trahie.



[1] Même ceux que l’on appelle les « musulmans démocrates » ou les « islamistes modérés » en Turquie ont, pour être acceptés sur la scène internationale, consenti à se plier aux exigences des ajustements structurels imposés par le FMI.

[2] Le Colloque international des musulmans dans l’espace francophone (Cimef), réunissant les acteurs intellectuels et associatifs du Canada, d’Afrique et d’Europe, a commencé ce travail depuis plus de trois ans. Les débats des premières rencontres ont tourné, entre autres, autour de la compréhension réformiste des principes islamiques, de la cité, de la sécularisation, de la mondialisation et du monde après le 11 Septembre.



* Thème(s) associé(s) à l'article :
Conflit israélo-arabe - Mouvement altermondialiste