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Islam & Laïcité >> Contributions faites aux réunions de la Commission - Archives

« La violence des jeunes » : peur collective et paniques morales au tournant du 20ème et du 21ème siècles
par Laurent Muchielli

Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS, analyse le discours de peur que les médias véhiculent autour des "jeunes"

Analysant la flambée inédite d’une des formes du sentiment d’insécurité lors de la campagne médiatico-politique pour l’élection présidentielle de 2002 en France [1], Philippe Robert nous invite à analyser, au delà des circonstances nationales et internationales (les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis), et nonobstant les différences dans les questions posées et dans les résultats obtenus par les différents modes d’enquêtes ou de sondages, « une mutation en profondeur des préoccupations sécuritaires » dans la seconde moitié des années 1990 (Robert, Pottier, 2004). Articulée sur quoi ? Contrairement au leitmotiv ambiant et à ce que pourraient indiquer les statistiques policières et judiciaires lues au premier degré, cette mutation ne procède pas d’une transformation des risques encourus. La part de la population victime d’atteintes aux biens semble plutôt diminuer et celle victime d’atteintes réelles à l’intégrité physique est globalement stable depuis que les enquêtes annuelles de victimation permettent de la mesurer (c’est-à-dire depuis le milieu des années 1990), la seule véritable croissance nette du périmètre de victimation concernant les agressions verbales (ibid., 236 [2]). La transformation principale réside dans le fait que de nouvelles catégories de population ont basculé dans la préoccupation sécuritaire : une partie des couches moyennes et supérieures, des personnes qui par ailleurs ne correspondent pas au pôle idéologique traditionnel alliant demande de sécurité, demande de punitivité et xénophobie. Enfin, historiquement ce basculement s’est opéré avant que ces populations déclarent davantage le fait qu’elles subissent des agressions verbales, comme si la transformation résidait moins dans l’évolution de leur vie quotidienne réelle que dans celle de leur sensibilité et de leurs opinions. En somme, le périmètre qui s’est le plus modifié dans les dernières années du vingtième siècle n’est sans doute pas celui de la victimation mais plutôt celui de la tolérance face à la délinquance et, plus largement, face à la dureté des rapports sociaux.

Cette analyse du sentiment d’insécurité que suggère Philippe Robert recoupe en bien des points celle que je contribue à mener depuis quelques années sur une peur collective – qui peut se décliner ensuite en une série de paniques morales (Goode, Ben-Yehuda, 1994) – tournant autour du thème de la violence (« escalade continue des violences urbaines », « explosion de la délinquance juvénile », « épidémie de viols collectifs », « nouvel antisémitisme », « montée de l’intégrisme islamique ») et dont le cœur de cible est toujours le même : les jeunes hommes issus de l’immigration maghrébine [3]. J’y constate sans doute au fond la même autonomisation et la même diffusion croissantes de la peur de la violence, accompagnée d’un processus classique de désignation d’un bouc émissaire. C’est donc sur les ressorts profonds de cette peur collective contemporaine que je voudrais ici m’interroger de façon générale. Je proposerai d’abord quelques réflexions de type macrosociologiques sur l’évolution des sociétés européennes, puis je détaillerai la succession des formes de la peur collective qui ont marqué la France du tournant du siècle, enfin je reviendrai sur la structure et sur les promoteurs des discours décadentistes et catastrophistes qui construisent politiquement la peur collective ainsi que la désignation du bouc émissaire « jeune immigré » qui en résulte.

I. Quelques transformations des sociétés européennes

L’histoire et la situation politique à un moment donné, la conjoncture économique nationale, les traditions sociales et syndicales varient naturellement selon les pays européens. Outre ces facteurs structurels, des événements prenant l’allure de catastrophes nationales (par exemple l’affaire Dutroux en Belgique) peuvent aussi influer sur le cours des choses, précipiter ceci ou retarder cela, tordre davantage les choses dans tel ou tel sens. Reste qu’il existe des grandes tendances d’évolution à l’échelle de l’Europe de l’Ouest. L’une d’entre elles est le déclin de l’État-providence, ou État social, au profit d’un État-gestionnaire des risques menaçant de devenir un simple État-gendarme. Développons rapidement cette proposition générale, au demeurant peu originale [4]. L’État – que l’on peut concevoir ici comme l’incarnation et l’instrument de la destinée collective d’un peuple – s’est affirmé dans les décennies d’après la Seconde Guerre mondiale à travers un projet de société où s’exprimait politiquement, de façon conflictuelle mais centrale, la recherche du progrès collectif (économique, social, sanitaire, moral même). Entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1980 (différemment selon les pays donc), ce mode d’affirmation que l’on pourrait dire positif ou offensif a progressivement disparu, laissant la place à un autre que l’on pourrait dire négatif ou défensif. Dans la période actuelle, l’État s’affirme comme un gestionnaire des risques en tous genres, il ne promet plus la transformation mais seulement la conservation, et cette promesse tend de plus en plus à se réduire à sa plus simple expression : la conservation de la tranquillité, c’est-à-dire la conservation de l’ordre. État-gendarme, donc, qui ne discourt plus sur les progrès qu’il ambitionne mais sur les désordres qu’il entend faire cesser. Loin d’être une nouveauté à l’échelle de l’histoire, cette évolution pourrait être considérée à certains égards comme un retour en arrière, une régression à la définition élémentaire de l’État par ses pouvoirs régaliens et par son monopole de la violence légitime.

Comment est-on passé de la doctrine de la recherche du progrès collectif à celle de conservation de l’ordre ? Certes, il ne saurait être question de proposer ici une analyse historique générale. Au moins peut-on cependant tracer quelques pistes qui, au final, éclaireront cette question, devenue centrale, de la gestion de la violence juvénile.

Nouvelle donne économique et sociale

Une première piste est celle de l’analyse des changements économiques et sociaux qui ont transformé nos modes de vie, nos rapports aux autres et nos représentations de ces rapports. Sans revenir aux transformations de la période antérieure (le passage de la société vicinale à la société urbaine industrielle) et à leur poursuite continue, il faut insister ici sur la disparition de fait des supports économiques principaux de la doctrine du progrès collectif : ces mécanismes que l’on qualifiait souvent d’« élévation générale du pouvoir d’achat », de « moyennisation » et d’« ascenseur social ». Tous exprimaient l’idée de rapprochement des conditions de vie [5] présent ou à venir. La représentation partagée d’un destin collectif s’en trouvait considérablement renforcée. Or ce temps n’est plus. Les mécanismes économiques qui déterminent nos modes de vie s’appellent depuis une vingtaine d’années « lutte contre le chômage », « creusement des inégalités », « nouvelles pauvretés », « exclusion » voire « processus de ghettoïsation ». Ces mécanismes ne soutiennent pas la représentation partagée d’un destin collectif globalement solidaire. Au contraire, en séparant les destins des groupes sociaux et des territoires qui leur sont assignés, ils favorisent des représentations inverses qui amplifient considérablement, dans certaines catégories de la population, des sentiments de rejet, d’abandon, d’injustice et de victimation collective [6]. D’où la montée des extrémismes en tous genres (extrémistes politiques de droite et parfois de gauche, extrémistes religieux – dans une moindre mesure) dont les succès sont liés précisément à leur capacité rhétorique à prétendre défendre ces nouvelles catégories de victimes. De là aussi l’émergence et l’enracinement des polémiques et des peurs relatives à « l’intégration des immigrés » et au « communautarisme » [7].

Bouleversements dans les représentations de l’ordre du monde

Une seconde piste est celle des transformations qui se sont opérées dans les représentations du monde – les représentations de l’ordre du monde pourrait-on dire – que partagent à des degrés divers les citoyens européens depuis une vingtaine d’années. Les décennies d’après-guerre ont été structurées sur ce plan par l’affrontement des « deux blocs » ou des deux empires, l’empire soviétique et l’empire américain, qui se livraient une « guerre froide » s’étendant à pratiquement tous les continents de la planète mais concernant directement l’Europe (frontalière de l’empire soviétique et associée militairement à l’empire américain par le biais de l’OTAN). Une fois la grande phase de décolonisation terminée, tous les autres types de conflits à l’échelle mondiale furent relayés à l’arrière-plan par celui des deux blocs. Mais avec la chute de l’empire soviétique dans les années 1980, ces représentations du monde ont évolué pour faire place à d’autres rapports de force. Le continent asiatique, l’Amérique du Sud et l’Afrique noire étant très éloignés de l’Europe, c’est l’évolution – par ailleurs tumultueuse – du bassin méditerranéen et de son prolongement au Proche-Orient qui a focalisé progressivement l’attention et par rapport auquel se sont structurées d’autres représentations en termes de menaces. De la Révolution iranienne du tournant des années 1970 et 1980 à la guerre civile algérienne de la seconde moitié des années 1990, en passant par la guerre du Liban, la première Guerre du Golfe et les répercussions croissantes du conflit israélo-palestinien, c’est bien cette partie du monde sur laquelle les Européens ont les yeux le plus tournés et c’est là qu’ils identifient les dangers immédiats les concernant. Ce processus était déjà bien établi lorsque les attentats de septembre 2001 aux États-Unis (puis ceux de Madrid en 2004 et de Londres en 2005) sont venus d’une part nommer de façon quasi unanime un adversaire (« l’intégrisme islamique »), d’autre part permettre à certains entrepreneurs de morale planétaire (aux premiers rangs desquels les dirigeants actuels de l’empire américain) de formuler un nouveau conflit entre le Bien (l’Occident chrétien) et le Mal (l’Orient musulman), analogue dans sa forme manichéenne à celui de l’époque de la Guerre froide et cherchant à réutiliser dans son fond l’histoire médiévale européenne (les Croisades).

Cette transformation ne serait sans doute qu’incidente dans la présente analyse si, dans le même temps, la plupart des pays européens n’avaient progressivement pris conscience du poids démographique et social (mais non politique) que représentent les dernières vagues d’immigration liées au développement industriel des « Trente glorieuses » et provenant précisément de ce que l’on appelle aujourd’hui confusément des « pays musulmans » (pays du Maghreb et Turquie, plus récemment pays d’Afrique noire). Dès lors, les représentations de l’ordre du monde trouvent un écho direct dans l’ordre social interne des pays européens, la menace au plan international est supposée reliée à la menace au plan interne, le terrorisme international est supposé relié à certaines formes de délinquance au plan national. Ainsi a pris forme progressivement une nouvelle figure de l’ennemi de l’intérieur, qui n’est pas pour rien dans l’omniprésence du thème politique de la délinquance des jeunes issus de l’immigration et dans le retour des explications de type culturaliste ou « ethnicisante » de cette délinquance (explications dominantes à l’époque coloniale), au détriment des lectures sociales et psychosociales élaborées par les sciences humaines tout au long du 20ème siècle (Mucchielli, 2005b, 85sqq). On y reviendra.

Déclin des idéologies politiques et crise de légitimité de la représentation politique

Une troisième piste est celle de l’analyse des changements intervenus sur le plan des idéologies politiques. Passons rapidement sur la lente disparition des christianismes en tant que producteurs d’idéologies politiques et sur les transformations des nationalismes qui (toujours en Europe de l’Ouest) ne joueront plus désormais le rôle majeur de structuration idéologique et politique qu’ils eurent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Insistons par contre sur le fait majeur que constitue le déclin très fort et très rapide des socialismes dans les deux dernières décennies du vingtième siècle. Ce déclin est central pour notre sujet dans la mesure où ce sont ces socialismes (le pluriel vise tant la diversité des formations politiques au sein des pays, que les différences entre les traditions nationales européennes) qui structuraient le plus fondamentalement la vie politique et sociale des pays européens, qui rendaient tant bien que mal intelligibles les conflits économiques et sociaux que ces pays connaissaient, y compris certaines formes de violences et de délinquances. Enfin, il est probable que ce déclin des idéologies politiques qui prétendaient agir sur les destinées des peuples est aussi à l’origine de la crise de légitimité qui touche de plus en plus la représentation politique et se mesure régulièrement tant dans le comportement électoral (l’abstention croissante et l’enracinement des votes aux extrêmes) que dans les opinions enregistrées par les instituts de sondages, relatives notamment à la politisation des électeurs (le classement gauche/droite plus incertain pour beaucoup, l’émergence de ce que l’on appelle le « ni-nisme ») et à la confiance accordée aux élus (qui ne cesse de s’affaisser) (Cautrès, Mayer, 2004) [8].

Cette transformation affecte directement l’évolution du discours politique. L’on y constate en effet une dépolitisation – au sens donc d’une déconflictualisation et d’une individualisation – de la violence qui s’illustre par exemple dans la banalisation de l’expression « violence gratuite », utilisée pour qualifier des actes dont les auteurs sont souvent les jeunes hommes habitant les quartiers populaires, dont on refuse ainsi d’analyser les motivations (si critiquables soient-elles) et les conditions de vie au quotidien, en d’autres termes leur vécu, leur expérience de la vie, tant individuelle que collective. L’on constate par ailleurs ce que l’on peut appeler objectivement une « droitisation » de l’ensemble des discours politiques, sur un double plan. L’évolution la plus nette est d’abord celle des partis appartenant à la gauche dite « de gouvernement » – à l’exception donc de l’extrême gauche –, dont le discours sur « la violence » et « l’insécurité » s’est progressivement aligné en grande partie sur celui des partis de droite au cours des années 1990, devenant à son tour un discours sur la priorité du rétablissement de l’ordre [9]. Ensuite, cette « droitisation » de la vie politique est attestée par le poids devenu central de l’extrême droite, tant par la place qu’il tient dans l’électorat que par l’influence qu’il exerce sur l’ensemble de la vie politique et singulièrement sur une partie de la droite dite « de gouvernement ». Ce que l’on appelle en France la « lepénisation des esprits » exprime bien ce constat de l’influence exercée par cette rhétorique populiste, décadentiste et victimaire, qui réclame le retour à l’ordre (dans toutes ses dimensions : ordre public, ordre familial, ordre social, ordre moral) par le biais de politiques sécuritaires, et dont la dimension xénophobe elle-même n’est plus toujours nécessairement un handicap [10]. Et si l’électorat d’extrême droite est devenu principalement populaire, la « lepénisation des esprits » s’étend à toutes les couches sociales, comme en témoigne l’évolution d’un débat public, politico-médiatique, dans lequel s’expriment essentiellement des représentants des catégories les plus aisées habitant les centres-villes, à commencer bien entendu (compte tenu du centralisme français) par la grande bourgeoisie parisienne. Le constat d’un « retour à l’ordre moral » (Lindenberg, 2002) exprime également ce mouvement général de la vie politique et intellectuelle.

Transformation des modes de vie et réduction des régulations infra-judiciaires

Enfin, après les transformations économiques et sociales, celles des représentations du monde et celles des idéologies politiques, une quatrième piste de réflexion concerne l’évolution des modes de vie en tant qu’ils réduisent les capacités de régulation des conflits interindividuels dans les micro-communautés sociales. L’urbanisation se poursuit en effet essentiellement en raison non pas de l’accroissement de la taille des grandes villes, mais du développement de la périurbanisation, c’est-à-dire essentiellement de l’urbanisation de zones anciennement rurales à proximité des métropoles [11]. Ces modes de vie urbains séparent le lieu d’habitat familial du lieu de travail et souvent des équipements scolaires et des loisirs. Ils sont par conséquent toujours plus anonymes (ne pas connaître ses voisins est courant, l’anonymat est la règle dans les transports en commun et dans les lieux de loisirs), ils ne s’accompagnent d’aucune reconstruction de dynamique communautaire. Dès lors s’accentue encore un mouvement ancien de réduction des capacités de règlement infra-judiciaire des conflits interindividuels. Faute de médiateur, les individus se retrouvent seuls entre eux pour réguler leurs conflits et n’ont d’autre solution s’ils ne parviennent pas à s’entendre que de se retourner vers les pouvoirs publics. Face à cette vulnérabilité (composante importante du sentiment d’insécurité) de la population et à cette absence de régulation communautaire, l’État réagit en renforçant les capacités d’intervention et de traitement des conflits de la police et de la justice : il crée de nouvelles infractions en pagaille, de nouveaux policiers (et de nouvelles technologies de contrôle) pour les constater et de nouveaux magistrats pour les juger. Et comme cette réaction a elle-même sa limite, pour des raisons principalement budgétaires, l’on assiste au fleurissement du marché privé de la sécurité et aux recherches par les municipalités de nouveaux types d’acteurs capables de pacifier un peu la vie locale (polices municipales, médiateurs, « grands frères », correspondants de nuit, etc.). Au passage, ce processus continu de judiciarisation, ces vagues successives d’incrimination, ces nouveaux moyens policiers et judiciaires de traitement de la délinquance ont pour effet d’accroître en permanence le périmètre juridique de la délinquance et, au moins potentiellement, la population délinquante apparente (Robert, 2002b ; Mucchielli, 2005b). De là des explosions de chiffres qui, à leur tour, alimentent le sentiment d’insécurité, le sensationnalisme médiatique et la rhétorique politique sécuritaire dans un « cercle vicieux » (Robert, Pottier, 2004).

II. Une succession de paniques morales en France dans les années 1990

L’existence et la manifestation plus ou moins durable d’une peur collective de la violence juvénile (généralement collective à travers le thème des « bandes de jeunes ») ne sont certes pas nouvelles dans l’histoire de la société française. Au vingtième siècle, trois périodes ont été notamment caractérisées par le surgissement de cette peur, prenant par moments des allures de panique morale : la première décennie du siècle et la figure des « Apaches », le tournant des années 1950-1960 et la figure des « Blousons noirs » et enfin les années 1990-2005 et la figure des « Jeunes de banlieues » (diversement nommés selon les moments). Pour schématiser, on peut dire qu’à chaque fois cette panique s’est installée du fait de la réunion de trois éléments constitutifs. Le premier est l’existence d’une délinquance juvénile objective [12], qui sera ensuite déformée par la dramatisation (alors qu’elle n’est pas nécessairement nouvelle, ni plus grave, ni même beaucoup plus étendue par rapport aux décennies antérieures [13]), mais qui demeure suffisamment forte pour alimenter une chronique quotidienne, en particulier dans la région parisienne où sont concentrés les deux autres éléments constitutifs et par ailleurs inséparables que sont les discours médiatiques et politiques. Le second élément est donc l’existence d’une mise en scène médiatique dramatisante de cette délinquance. Au début du vingtième siècle, il n’existe certes pas encore la radio ni la télévision, mais une presse populaire à très gros tirage constitue déjà un média de masse et elle fait des chroniques criminelles et des faits divers un sujet central et un support important de marketing (Kalifa, 1995, 2005 ; M’sili, 2000). Le troisième élément est l’instrumentalisation de cette peur dans le débat politique, par le biais non seulement des partis politiques proprement dits, mais aussi de divers types de groupes de pression au plan national comme au plan local (Mucchielli, 2002 [14]).

De cette esquisse de comparaison, plusieurs éléments d’analyse peuvent être tirés. Mais pour l’heure, après avoir esquissé une analyse des ressorts profonds du malaise français et indiqué quels sont les éléments nécessaires à la survenance de ces paniques morales, examinons plus en détail leur déclenchement dans la société française contemporaine.

De la « question de l’immigration » à la « question des banlieues » et à la « question de l’Islam » : l’arrière-plan immédiat de la peur collective

A partir des années 1980, la société française a progressivement pris conscience de ce qui constitue sans doute sa principale transformation sociodémographique des trois ou quatre décennies écoulées : le fait que de nouvelles vagues d’immigration sont venues accroître significativement la population et lui donner des couleurs nouvelles puisqu’il s’agit cette fois d’une immigration extra européenne, repérable dans la rue à l’œil nu en raison de caractéristiques morphologiques extérieures (couleur de peau, faciès) et parfois de modes vestimentaires originaux, transportant logiquement aussi certains traits culturels inconnus en France [15]. Suscitant parfois une peur en soi, réveillant dans certaines catégories de population des stéréotypes (et des rancunes dans le cas de l’Algérie) hérités de la colonisation (Bancel, Blanchard, 2001 ; Gastaut, 2000), cette immigration a de surcroît progressivement occupé un ensemble de territoires spécifiques – les « banlieues » – qui faisaient l’objet d’inquiétudes plus anciennes et symbolisaient déjà un certain mal-être urbain moderne [16]. Enfin, et peut-être surtout, cette évolution sociodémographique de la société française n’a guère suscité d’autres discours que celui de la peur. Après avoir longtemps été l’objet d’un silence assez assourdissant (tant de la part des autorités françaises que de la première génération d’immigrés caractérisés – comme l’a montré Sayad (1999) – par son désir de passer inaperçue), elle ne s’est pas accompagnée d’une reconnaissance ou d’autres modes de ce que l’on pourrait appeler une élaboration collective positive. De là un malaise devenu chronique. Certes, après l’arrivée de la Gauche au pouvoir, le vent de libéralisme politique qui soufflait a suscité un premier moment de mobilisation collective de la « génération beur » à travers les radios libres puis la célèbre Marche de 1982 et ses suites immédiates. Toutefois, l’instrumentalisation politique de ce mouvement par le Parti Socialiste au pouvoir (à travers l’association SOS Racisme) l’a en réalité rapidement coupé de sa base populaire (et ouvert une crise de confiance durable entre la gauche et les nouvelles générations de jeunes habitant ces quartiers [17]). Dans la seconde moitié des années 1980, les « banlieues » retrouvent ainsi leur image essentiellement négative de territoires tristes et parfois dangereux, alimentant des discours xénophobes désormais consacrés politiquement par l’émergence et l’enracinement d’un parti nationaliste : le Front national. Les années 1990 font voir cette représentation s’aggraver à la fois dans son intensité (avec le thème des « violences urbaines ») et dans son étendue (avec le thème du « terrorisme islamiste »).

Historiquement, le tournant des années 1990 me semble constituer un moment crucial dans cette radicalisation des discours et cet élargissement de la peur dans la société française. Trois dates peuvent être ici rappelées. En 1989 survient d’abord la première « affaire du foulard islamique » [18]. L’année 1990 voit l’apparition de ce que l’on va pour la première fois appeler des « émeutes urbaines » [19], l’expression véhiculant l’idée d’une « américanisation » de la société française et des images de ghettos, de gangs, de trafics de drogue, de généralisation des armes à feu. Enfin, en 1991, la première Guerre du Golfe va encore accroître en France la peur de ces banlieues peuplées de populations maghrébines et musulmanes et dont certaines composantes des pouvoirs publics (notamment au ministère de l’Intérieur, aux Renseignements Généraux) fantasmèrent à l’époque les réactions pro-arabes et « anti-françaises » [20]. Ces trois événements ont eu un retentissement général dans la société française et l’on comprend que « les banlieues », leurs populations d’origine maghrébine et de religion musulmane, aient acquis une dangerosité à la fois plus large et plus intense. La peur qu’elles suscitent s’est accrue et n’a dès lors eu de cesse de s’aggraver depuis quinze ans en raison de l’évolution du contexte international et parfois de ses retombées internes à l’hexagone. Ainsi de la guerre civile en Algérie et des attentats perpétrés en France en 1995. Ainsi de l’enkystement sanglant du conflit israélo-palestinien tout au long des années 1990. Ainsi enfin des attentats du 11 septembre 2001, puis de ceux de Madrid et de Londres.

Les diverses formes d’expression de la panique morale

Le décor étant planté, nous pouvons à présent examiner plus avant la série des manifestations de la même peur qui ont jalonné les années 1990 et le début des années 2000 en France, de façon convergente. Une analyse détaillée et exhaustive s’avère ici difficile car, si certains feux ont pris – jusqu’à parfois provoquer des incendies nationaux –, d’autres ont été éteints rapidement. Ainsi en est-il du dernier en date, celui du « racisme anti-blancs », allumé à la suite de vols et d’agressions survenus pendant les manifestations lycéennes au début du mois de mars 2005. Initiée par un article du journal Le Monde (« Le spectre des violences anti-blancs », 16 mars 2005) et par un « appel contre les ratonnades anti-blancs » lancé dix jours plus tard par certaines organisations et personnalités appartenant presque toutes à la communauté juive, l’incendie n’a cependant pas pris l’ampleur des précédents. Parmi les multiples facteurs qui expliquent cet avortement, il est possible que la classe politique et la presse étaient encore échaudées par le précédent incendie – celui du nouvel antisémitisme –, dont les derniers avatars (l’affaire de la fausse agression antisémite du RER D en juillet 2004, puis celle du faux incendie antisémite du centre social juif de Paris en août de la même année) s’étaient révélés être dans le premier cas une affabulation et dans le second une vengeance personnelle maquillée en acte antisémite. Par contre, depuis le début des années 1990, d’autres épisodes de la même panique morale ont connu un plein développement. Si nous reprenons à présent la chronologie dans le bon sens, en partant du passé pour remonter vers le présent, nous pouvons évoquer cinq thèmes qui ont suscité des incendies médiatico-politiques « réussis » et dont les liens apparaîtront progressivement.

1) « l’escalade continue des violences urbaines »

A la suite des « émeutes urbaines » des années 1990 et 1991, c’est d’abord le thème des « violences urbaines » qui a envahi le débat public et ne l’a du reste plus quitté depuis, revenant périodiquement avec des déclinaisons variables, généralement assorties de qualificatifs catastrophistes soulignant l’aggravation (« l’escalade ») continue de ce phénomène. De quoi s’agit-il au juste ? Aucune définition précise ne se dégage du débat public. Les faits rangés dans cette catégorie de « violence urbaine » vont de l’incendie d’un véhicule privé à l’affrontement durant plusieurs jours de groupes de jeunes et de pelotons de CRS. Les « tags » ont également été catégorisés comme une « violence urbaine » dans ce débat [21]. A certains égards, la question des « chiens dangereux » (les pitbulls) a également été rangée dans cette catégorie et a fait l’objet d’une petite panique morale depuis le milieu des années 1990 jusqu’au vote de la loi du 6 janvier 1999 dont – comme souvent de nos jours – la finalité relevait davantage de l’affichage politique que de la résolution d’un problème déjà couvert par les textes de lois en vigueur précédemment (Digard, 2004).

La signification globale est cependant assez claire : par « violence urbaine », les propagateurs de la panique morale (que l’on détaillera infra) veulent en réalité désigner le plus souvent des actes dirigés directement ou symboliquement contre l’État et ceux qui sont perçus, à tort ou à raison, comme ses représentants. En ce sens, l’expression de « violence anti-institutionnelle » (Hérault, Lapeyronnie, 1998, 202) serait plus appropriée. L’expression « violence urbaine » semble cependant parfois plus large encore, incluant des phénomènes relevant de la délinquance juvénile plus traditionnelle, notamment les affrontements entre bandes de jeunes. L’expression d’« escalade des violences urbaines » fut, par exemple, beaucoup employée par la presse en janvier 2001, lorsque des groupes de jeunes de la banlieue parisienne se donnèrent rendez-vous sur l’esplanade de La Défense – dans un but et dans des conditions qui ne furent du reste jamais connus avec précision – et provoquèrent surtout une bousculade générale lorsqu’ils furent dispersés par la police.

2) « l’explosion d’une nouvelle délinquance juvénile »

Aux dires de nombreux commentateurs, les flambées de « violence urbaine » symbolisées par les « émeutes » seraient en quelque sorte l’arbre cachant la forêt, forêt constituée par une délinquance juvénile qui connaîtrait à la fois une véritable « explosion » numérique et une transformation profonde. Cette transformation serait caractérisée par un « rajeunissement continu » et une disparition des repères moraux occasionnant la banalisation d’une « violence gratuite ». Un certain nombre de vocables sont ainsi apparus dans le discours politico-médiatique pour désigner cette nouvelle jeunesse en perdition : « sauvageons », « sauvages », « enfants loups », etc. (quelques exemples dans Mucchielli, 2002, 8-9).

Cette thématique est apparue un peu plus tardivement dans le cours de la décennie 1990 (dans son second tiers semble-t-il) et n’a cessé depuis lors de monter en puissance dans les médias puis dans les discours politiques (de droite comme de gauche), au point de susciter plusieurs réformes pénales, la dernière en date (la loi Perben 1, en 2002) procédant notamment à un abaissement de l’âge à partir duquel une sanction pénale peut être prononcée à l’encontre d’un mineur (des « sanctions éducatives » peuvent désormais toucher des mineurs de 10 ans). La thèse d’une « explosion » numérique de la délinquance juvénile a également été omniprésente à partir des années 1993-1994, en liaison avec des évolutions du droit pénal et des modes de poursuites par les parquets ayant entraîné une augmentation rapide de la statistique policière (Aubusson de Cavarlay, 1997 ; Robert, 2002b ; Mucchielli, 2004 ; 2005b).

3) « L’épidémie de viols collectifs : les tournantes »

La troisième thématique est, à son tour, étroitement imbriquée dans la précédente, les viols collectifs constituant en quelque sorte l’ultime illustration de la « nouvelle délinquance juvénile » que l’on vient de caractériser, l’exemple même de cette barbarie ou sauvagerie juvénile et de ce dérèglement des mœurs qui caractériserait certaines composantes de la société française actuelle [22]. La fortune politico-médiatique du thème des viols collectifs – rebaptisés « tournantes » par les médias qui reprirent ainsi une expression issue de l’argot des quartiers populaires – a connu deux phases successives qui opèrent en quelque sorte la transition entre les thèmes précédents et les suivants.

La première phase débute au tournant des années 2000 et 2001. C’est la presse qui lance le sujet en relayant un film (La Squale) qui serait probablement passé inaperçu s’il ne s’était ouvert sur une scène de viol collectif se déroulant dans une « cité » de banlieue, au sein d’une bande d’adolescents tous issus de l’immigration (« Blacks » et « Beurs »). En quelques mois, ce film devient le prétexte à une inscription prioritaire de ce thème dans les médias qui vont d’abord le tenir pour une illustration du processus plus général évoqué ci-dessus, puis en faire un sujet autonome, traquant les affaires jugées dans les tribunaux de la région parisienne. Enfin, une caractéristique majeure de ce premier traitement médiatique des « tournantes » réside dans le fait que la population concernée n’est définitivement plus la jeunesse en général, mais la jeunesse issue de l’immigration en particulier, du moins (mais c’est la seule que la société française se représente) celle habitant ces fameuses « cités ». Qu’il fasse allusion à des pratiques supposées « culturelles » dans les pays d’origine – le journal Le Monde parlera par exemple d’un « rituel zoulou », plus banalement le statut inégalitaire des hommes et des femmes dans les pays du Maghreb poindra dans nombre de commentaires – ou plus simplement à des carences d’éducation parentale dans les familles immigrées, la dimension « culturelle » ou « ethnique » du phénomène ressort massivement dans ce traitement médiatique, comme un implicite ou un explicite ayant désormais la force de l’évidence. Ceci participe du reste d’une transformation plus large du débat public opérée à la fin des années 1990, au terme de laquelle la liaison entre Immigration et Délinquance n’est plus considérée comme un « tabou » transgressé seulement par les discours xénophobes (incarnés par le Front national), mais comme une « évidence » à « reconnaître » (Mucchielli, 2003b). Et cette transformation contribue directement à la seconde phase du traitement médiatico-politique des tournantes.

Cette seconde phase se déroule durant l’année 2002 (au second semestre plus précisément). Cette fois-ci, le déclencheur de l’emballement médiatique est un livre-témoignage (Samira Bellil, Dans l’enfer des tournantes) immédiatement érigé en emblème par un nouveau mouvement politique (l’association « Ni putes ni soumises », issue de l’association SOS Racisme, toujours contrôlée par le Parti Socialiste). Désormais, non seulement il apparaît toujours comme une évidence que la violence juvénile concernée est une caractéristique des quartiers habités massivement par la population d’origine maghrébine et noire africaine, mais de surcroît l’interprétation principale de cette violence n’est plus posée en termes de manques (d’éducation, de contrôle, d’« intégration ») mais comme une donnée culturelle lourde. Les « tournantes » deviennent le symbole de la domination brutale des femmes, pour des raisons liées non plus à des carences éducatives ou à de lointaines traditions mais à leur pratique clairement et volontairement assumée d’une religion : l’Islam. Il faut dire qu’entre temps sont survenus les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis et que ce thème de la dangerosité de l’Islam est devenu omniprésent dans le débat public. C’est ce qu’illustrent du reste les deux derniers développements de la panique morale – le « nouvel antisémitisme » et la « montée de l’intégrisme en banlieue » – que je traiterai ensemble tant leur convergence est forte.

4) « Le nouvel antisémitisme » et « la montée de l’intégrisme dans les banlieues »

Comme on l’a déjà vu, l’arrivée de l’Islam et du Proche-Orient dans le débat public français date au moins du tournant des années 1980 et 1990. Il s’agit alors de la première « affaire du foulard » (1989) et de la première du guerre du Golfe (1991). Le thème resurgit au milieu des années 1990 avec la seconde « affaire du foulard » (1994) et les attentats de 1995 à Paris. Mais dans les deux cas, la dangerosité de l’Islam est comme limitée dans son impact au cas d’espèce : l’affaire du foulard concerne encore presque exclusivement le champ scolaire et les attentats de 1995 sont clairement référés à la situation algérienne et aux liens particuliers unissant la France à son ancienne colonie. Après les attentats du 11 septembre 2001, la thématique de la dangerosité de l’Islam se trouve d’un coup mondialisée ; elle s’étend rapidement à tout le champ social ; elle n’est plus une épine dans le pied de la République, elle devient une menace globale, un adversaire pour certains, un ennemi pour d’autres. De 2001 jusqu’à nos jours, cette thématique ne cesse de revenir dans le débat public, au gré des événements nationaux et surtout internationaux (situation du Proche-Orient, guerre en Afghanistan, deuxième guerre en Irak, attentats aux États-Unis, en Europe, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie). En France, deux thèmes vont l’incarner de façon croissante : le « nouvel antisémitisme » et la « montée de l’intégrisme en banlieue », ce dernier thème englobant deux grandes sous-thématiques : celle du foulard (troisième affaire en 2003-2004) et celle du terrorisme.

Avec la première, l’antisémitisme, ce ne sont plus seulement la laïcité et l’égalité hommes/femmes qui sont perçues comme remise en cause par la violence juvénile, mais un autre fondement moral de la société française, et par extension de la civilisation occidentale. Au moment même où la République (par la voix symbolique de ses chefs d’État et premiers ministres successifs) reconnaît officiellement les crimes d’États commis à l’encontre des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, voici qu’une partie de la population française – ses immigrés et fils d’immigrés, tous Arabes – réhabiliterait le racisme en dégradant des synagogues et en agressant des citoyens de confession juive. Dans le débat public, ce « nouvel antisémitisme » devient le symbole de l’achèvement du processus de « communautarisation » des populations issues de l’immigration maghrébine. Pour l’observateur extérieur, la réalité de la commission d’actes antisémites étant indiscutable mais limitée et circonstanciée (Mucchielli, 2005a, 96-97), ce débat opère surtout un étonnant renversement final au terme duquel les anciennes victimes du racisme deviennent les nouveaux bourreaux. Après avoir fait sauter le « tabou » de l’association entre Immigration et Délinquance, c’est au fond l’ultime remord de la société française qui disparaît à son tour. Il n’y a plus de culpabilité à avoir vis-à-vis du racisme : les maghrébins en sont moins victimes qu’auteurs [23]. Par ailleurs, ceci ne serait qu’un aspect supplémentaire illustrant toujours cette barbarie, cette sauvagerie, cette absence de morale de ces jeunes « qui ne respectent plus rien ». Ainsi se déroulera en juillet 2004 l’« affaire du RER D » qui mêlera l’antisémitisme aux thèmes précédents des « violences urbaines » et de la « nouvelle délinquance juvénile » (Mucchielli, 2005a, 90sqq). Dans le débat public, la quasi-totalité des commentateurs – journalistes, hommes politiques, intellectuels et intervenants divers – trouveront en effet « vraisemblable » que des « jeunes de cités » (blacks et beurs) agressent dans le train une jeune femme et son bébé au prétexte que, du fait de son lieu de résidence (le 16ème arrondissement de Paris), elle pourrait être juive.

Si « la montée de l’intégrisme (islamique) en banlieue » constitue un thème ancien et polysémique, sa liaison avec le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001 va lui donner une force nouvelle et considérable. Désormais, la pratique de l’Islam dans les mosquées et salles de prière de banlieues n’est plus vue seulement comme un « repli communautaire ». Le foulard, comme on l’a vu en 2003-2004 dans les débats occasionnés par la préparation de la loi sur le port des signes religieux, n’est plus simplement un signe de croyance religieuse à négocier pour préserver la laïcité républicaine autant que les droits individuels : il devient le symbole d’un adversaire à combattre car il s’oppose à toutes les valeurs de la République. De même, à travers la figure des imans-prêcheurs-de-haine et de leur auditoire supposé en croissance exponentielle, ces pratiquants ostensibles de l’Islam sont devenus aux yeux de certains « l’armée de réserve » du terrorisme mondialisé. Une partie de la presse ainsi que de nombreux essayistes et « experts » en terrorisme apparus subitement sur la scène éditoriale n’auront de cesse d’agiter ces idées, qui seront reprises par les gouvernements lorsque tel ou tel attentat les obligera à afficher leur détermination à combattre ce nouveau danger. La constitution de listes des imans dangereux à expulser du territoire national après les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005 illustre bien ce phénomène derrière lequel gît, une fois de plus, la menace que constituerait une certaine jeunesse violente et subversive, toujours la même, toujours de la même couleur, toujours dans les mêmes quartiers, au bas des mêmes tours.

Retour sur l’analyse des éléments constitutifs de la peur collective

Après cet aperçu succinct des différents visages de la peur collective, revenons à présent sur ses éléments constitutifs, ses rouages essentiels.

(1) La question des faits

Et tout d’abord, posons la question des faits. On l’a vu plus avant, la peur collective et la panique morale ne sont pas une rumeur ou une légende urbaine. Dans le cas de la panique morale, il est exact qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Mais ce feu est d’une part exagéré jusqu’à l’outrance, d’autre part vidé de sa signification sociale pour alimenter la peur et ses ressorts propres. Pour reprendre l’énumération précédente, les « émeutes urbaines » ont été une réalité, ainsi que tous les actes de délinquance englobés à tort et à travers dans la catégorie de « violence urbaine ». De même, il existe bien une délinquance juvénile, qui semble parfois endémique dans certains quartiers. De même encore, les viols collectifs existent et sont probablement aussi plus fréquents dans certains quartiers populaires. De la même manière, depuis l’année 2000, plusieurs pics d’actes antisémites ont été constatés par les services de police et de gendarmerie. Enfin, nul ne conteste que certains leaders religieux tiennent des discours radicaux justifiant la violence et que quelques jeunes Français d’origine maghrébine ont été enrôlés ces dernières années par des réseaux clandestins, notamment pour aller guerroyer en Afghanistan et en Irak.

Mais ces faits sont d’abord exagérés jusqu’à l’outrance. Il faut ici rappeler quelques chiffres incontestables sans lesquels aucune évaluation, même grossière, n’est possible. Rappelons que la France compte plus de 60 millions d’habitants, dont un peu moins de 5 millions habitent des quartiers catégorisés comme des « zones urbaines sensibles » par l’INSEE, et que la population issue de l’immigration maghrébine est évaluée également entre 4 et 5 millions de personnes par le Haut Comité à l’Intégration. C’est à cette aune qu’il faut rapporter les actes de violence qui alimentent la peur collective, en utilisant les sources existantes et en refusant la rhétorique de l’inconnu ou la métaphore de l’iceberg [24]. C’est à cela qu’il faut rapporter les dizaines de viols collectifs jugés chaque année par la justice sur l’ensemble du territoire, les centaines d’actes et de propos antisémites enregistrés par la police et la gendarmerie (toujours sur une année et sur l’ensemble du territoire), les dizaines de litiges non résolus par la négociation au sujet du port du foulard à l’école dans l’année qui a précédé le vote de la loi sur les signes religieux, ou encore les dizaines d’individus réellement fanatisés et pouvant passer à l’acte terroriste que les Renseignements généraux et la DGSE ont sans doute repérés ces dernières années parmi nos concitoyens. S’il y a donc une réalité derrière les paniques morales, celle-ci est déformée et fantasmée – volontairement ou non, on le verra – dans son ampleur numérique réelle.

Elle est ensuite vidée de sa signification tant collective qu’individuelle pour devenir le symbole et l’instrument des rhétoriques de la peur, qui ont leurs propres logiques et leurs propres finalités. Les motivations réelles des individus importent peu : la violence serait du reste de plus en plus souvent « gratuite », de sorte qu’il n’y aurait même plus à y rechercher un sens autre que celui de la disparition des valeurs morales. Du coup, le contexte urbain, économique et social devient une simple « excuse » ; la dimension politique de certaines « violences urbaines » n’est qu’une justification a posteriori ; la psychologie et la sociologie de l’adolescence [25], les décennies de recherches en sciences humaines ne sont d’aucune utilité pour comprendre des êtres qui seraient « devenus » (on ne sait trop pourquoi) simplement violents et amoraux. Les résultats des enquêtes policières et judiciaires n’intéressent pas vraiment non plus : ils arrivent trop tard, des mois voire des années après les faits auxquels on veut et on prétend pouvoir donner du sens tout de suite. Quitte à raconter n’importe quoi et à se faire manipuler, comme semble l’illustrer l’« affaire Paul Voise », ce fait divers ultra-médiatisé survenu l’avant-veille du premier tour de l’élection présidentielle d’avril 2002 (Gautier 2004). A l’extrême limite, comme dans le cas de l’affaire du RER D, la réalité des faits n’est même plus une condition nécessaire au développement des discours médiatiques et politiques alimentant les paniques morales. En réalité, quoi qu’il en soit des faits, les interprétations préexistent. Et leur sens global est, à tout le moins, celui du danger grandissant, de l’aggravation continue des problèmes, de la catastrophe imminente. Le discours de la peur.

2) Le rôle des médias

S’il est un acteur social que presque tout un chacun s’entend à incriminer si ce n’est dans l’origine, du moins dans le développement et l’amplification de la peur, ce sont bien « les médias ». Mais cette incrimination est souvent trop générale et trop exclusive pour être satisfaisante (elle invite à tort à considérer « les médias » comme un univers clos, quand il s’agit au contraire d’un monde social perméable, influençable voire même manipulable). Certes, il n’est pas douteux que les médias diffusent l’image d’une société insécurisante, qu’ils ne peuvent donc que, d’une part renforcer dans leurs convictions les personnes apeurées et ayant des opinions sécuritaires, d’autre part participer à légitimer les politiques les plus sécuritaires (Pfeiffer, Windzio, Kleimann, 2005). De même, il ne fait de doute que les médias diffusent une image globalement très négative des « immigrés » et de leurs pays d’origine : au mieux ces immigrés « posent problème », au pire ils sont porteurs de dangers (voir Butterwegge [2005] dans le cas allemand, Mucchielli [2005a] dans le cas français). C’est déjà beaucoup. Toutefois, leur influence plus générale est très difficile à évaluer. Je m’en tiens donc à quelques évidences.

Quant à son fonctionnement interne, deux grandes caractéristiques du fonctionnement journalistique ne font pas de doute. La première est le sensationnalisme, qui semble constitutif de la définition moderne du journalisme. Tout se passe comme si l’objectif fondamental n’était pas d’informer sur toute la réalité sociale, mais uniquement d’en signaler et d’en commenter les accidents et les dysfonctionnements. Dit simplement, l’avion qui atterrit à l’heure n’intéresse pas le journaliste, seul l’intéresse celui qui s’écrase. Ce n’est pas le fonctionnement ordinaire mais au contraire l’extraordinaire dont il faut rendre compte. Un tel fonctionnement global se prête particulièrement bien à la peur. Car, le plus souvent, l’accident ou le dysfonctionnement ne peut que faire peur. A fortiori s’il est présenté comme nouveau et par conséquent peut-être annonciateur d’autres catastrophes du même genre. Le fonctionnement interne du métier de journaliste accentue encore fortement cette tendance de par son impératif d’immédiateté du commentaire (qui interdit de prendre le temps de faire enquête), de par la concurrence et la pression de conformité qui en résulte (il faut faire au moins aussi bien, aussi vite et de façon aussi « percutante » que les concurrents), sans doute aussi de par le déficit de formation initiale et continue des journalistes (qui sont formés davantage aux techniques du journalisme qu’à l’analyse de la société française) aggravé encore par leur polyvalence ou leur « devoir » d’être des généralistes [26]. Une seconde caractéristique du fonctionnement journalistique contemporain semble tout aussi forte quoique moins reconnue : son moralisme. Ceci va à l’encontre de la prétention à la neutralité et à la simple description du réel, mythe qui a la peau dure. En réalité, rien n’intéresse plus un rédacteur en chef que la révélation d’un « scandale », surtout s’il peut en avoir la primeur et l’exclusivité. Mais, bien plus largement, il est probable que le moralisme des journalistes va s’accentuant, à mesure que tend à disparaître leur capacité à faire enquête. Ici – comme chez les hommes politiques, on le verra – l’indignation tend de plus en plus à remplacer l’analyse, l’émotion à prévaloir sur la réflexion [27]. Dès lors, tous les sujets qui semblent mettre en cause la morale et le civisme, a fortiori s’ils suscitent la compassion pour des victimes, font l’objet d’un consensus immédiat. Et c’est précisément le cas avec la violence.

Cela étant, c’est donc à tort que le sens commun perçoit « les médias » comme un univers clos, mû exclusivement par ses propres déterminations. Au contraire, le fonctionnement même des entreprises journalistiques que l’on vient d’évoquer a pour conséquence de les rendre d’autant plus perméables à l’air du temps et d’autant plus dépendantes à l’égard de leurs sources d’informations extérieures, jusqu’à en devenir parfois manipulables. Le constat est au fond assez simple : n’étant plus producteur de son information et n’étant plus spécialisé sur un type de problèmes sociaux, le journaliste est doublement dépendant de sources extérieures : pour être renseigné sur les faits et pour pouvoir les commenter ne fut-ce qu’a minima [28]. Dès lors, l’étude du rôle des médias dans la panique morale qui nous occupe est indissociable de celle des trois autres catégories d’acteurs du débat public : les hommes politiques, les groupes de pression et les « experts ».

3) Le rôle des hommes politiques

La place de la rhétorique de l’insécurité dans le débat partidaire n’est certes pas nouvelle en soi – a fortiori dans la logique bipartidaire encouragée par les institutions de la Vème République et réalisée à partir des années 1970 lorsque le Parti Communiste entrera progressivement dans une alliance avec le Parti Socialiste pour former ainsi « la gauche ». Le thème de l’ordre et du retour à l’ordre est, par définition, au fondement même de tout discours conservateur. Les quinze dernières années ont cependant été marquées par l’effacement progressif du clivage droite/gauche sur le thème de la sécurité, au profit d’une surenchère qui culmina lors de la campagne pour les élections municipales en 2001 puis présidentielles et législatives en 2002 (Mucchielli, 2002). Il n’est pas exagéré d’y voir l’affirmation d’un « populisme punitif » (Ferret, Mouhanna, 2005). Ici encore, le tournant des années 1980 et 1990 constitue un point de repère. Outre l’affaiblissement du clivage bipartidaire traditionnel, et parallèlement à l’enracinement du Front national dans le paysage électoral, il se caractérise aussi par l’apparition d’un nouveau courant de la pensée politico-intellectuelle (qui s’auto qualifiera « républicain »), contemporain de l’évolution générale des opinions politiques (le fameux « ni-nisme » des politologues interrogeant les comportements électoraux). Issu à l’origine surtout de la gauche politique et intellectuelle, ce courant agglomère progressivement des personnalités venues d’horizons divers et se définissant fréquemment comme « ni de droite, ni de gauche, républicains d’abord » (Jallon, Mounier, 1999). Le thème de la « défense des institutions et des valeurs républicaines » et du nécessaire retour à un certain « ordre républicain » y est central. En ce sens, il s’agit bien d’une évolution conservatrice, qui prendra directement appui sur les paniques morales qui nous intéressent ici. Pour des raisons à la fois d’influence intellectuelle et d’alliance politique, lorsque la gauche reviendra au pouvoir à la faveur des élections législatives de mai 1997, ce nouveau courant tiendra une place importante dans le gouvernement Jospin. La sécurité en sera en effet un des thèmes majeurs (on se souvient de la façon dont le gouvernement le mit en scène lors du colloque de Villepinte dès le mois d’octobre 1997), présenté précisément comme une « valeur républicaine ni de droite ni de gauche », et elle sera incarnée par le discours et la personnalité de J.-P. Chevènement, ministre (d’État) de l’Intérieur (Mucchielli, 2002). L’influence de ce dernier sera constante sur l’action gouvernementale et ce, même après son départ du gouvernement. D’autant que, à l’approche de l’élection présidentielle de 2002, il entrera en campagne en constituant autour de lui un « pôle républicain » longtemps crédité de plus de 10 % des intentions de vote.

Ainsi a-t-on assisté à la fin des années 1990 et au début des années 2000 à un double mouvement paradoxal de dépolitisation (au sens où il ne suscite plus des discours radicalement différents à droite et à gauche) et de surpolitisation du thème de la sécurité (au sens où il concentre toute l’attention et fait l’objet d’une surenchère dans les discours politiques et dans son traitement médiatique). Et si les hommes politiques se sont tenus plutôt en retrait sur certains thèmes vis-à-vis desquels ils n’étaient pas outillés (c’est le cas en particulier lors de la panique des « tournantes » en 2001-2002), ils ont pris en revanche une place majeure dans la fortune des deux premiers (les violences urbaines, la délinquance des mineurs) et des deux derniers (l’antisémitisme, la menace intégriste) développements de la peur collective. A partir de 1998, sur l’ensemble de ces sujets, c’est bien à une surenchère que l’on a assisté. Dans le cas de l’antisémitisme, les déclarations politiques ont même ressemblé à une sorte de course de vitesse entre acteurs politiques (à qui manifesterait le plus fortement et le plus rapidement son indignation). Cela étant, l’évolution du champ politique ne se limite pas aux aspects discursifs, elle se prolonge dans les processus de décision politique et dans leurs multiples répercussions dans la vie sociale. A côté des discours, le thème de la sécurité a suscité une très intense activité gouvernementale entre 1998 et 2001 : réformes du Code pénal et des dispositions pénales contenues dans d’autres grands ensembles de normes juridiques (régissant l’école et la famille en particulier), réforme des institutions judiciaires, lancement d’une nouvelle forme de partenariat institutionnel local impliquant davantage les maires : les Contrats locaux de sécurité. Dans ce processus de création législative et de mobilisation institutionnelle au plan national et au plan local, dans un domaine que l’on peut rattacher à celui de la sociologie du risque, toute une série d’acteurs sont intervenus. Parmi eux, les groupes de pression et les experts méritent une attention particulière [29].

(4) Le rôle des groupes de pression

Il est intéressant de constater que l’expression « violence urbaine » s’est imposée dans l’ensemble du débat public – y compris le champ intellectuel – sans susciter d’interrogation sur son origine. L’enquête montre cependant aisément que le succès de ce vocable – puis, corrélativement, de l’idée de « nouvelle délinquance juvénile » – n’est pas lié à l’avancement des connaissances produites dans le champ scientifique mais à une stratégie décidée et mise en œuvre dans la hiérarchie policière après les « émeutes urbaines » des années 1990 et 1991 (Mucchielli, 2000). Un syndicat professionnel a joué un rôle central dans ce processus : le Syndicat des commissaires et des hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN), syndicat qui devient à l’époque, progressivement, l’interlocuteur central du ministre de l’Intérieur dans sa gestion de l’institution policière. A partir de 1993, l’on voit ainsi cet organe professionnel éditer des rapports sur la « violence urbaine » et sur la « violence des jeunes », commencer à les diffuser dans les médias et interroger le pouvoir politique sur cette base. Après le retour de la gauche au pouvoir, en 1997, la stratégie de lobbying va s’élargir et un certain nombre de hauts responsables policiers vont se positionner en tant qu’« experts » des questions de délinquance dans le débat public, éditant des livres, intervenant dans des colloques, des séminaires et des formations, y compris de type universitaire. Cette stratégie va enfin être adoptée progressivement par l’ensemble du monde syndical policier – monde social en pleine recomposition durant les années 1990 et donc de surcroît particulièrement concurrentiel. Le point d’orgue de ce lobbying policier – qui permettra un renforcement continu des effectifs ainsi que des moyens matériels et juridiques accordés à ce corps de fonctionnaires tout au long de la décennie – sera constitué par les manifestations publiques de l’automne 2001 (Monjardet, 2002).

Dans d’autres aspects de la peur collective qui nous occupe, des phénomènes de lobbying seront constatés, parfois de façon très explicite. Ainsi le thème du « nouvel antisémitisme » est-il logiquement beaucoup agité par les associations et les intellectuels représentant à des degrés divers la communauté juive de France depuis les années 2000-2001. Mais il est sans doute plus intéressant de souligner à quel point, au delà même des professions directement concernées (comme les policiers, les gendarmes ou encore les convoyeurs de fonds qui se mêlèrent également à la partie en 2000-2001), le thème de la sécurité – ou plutôt de l’insécurité – est devenu central dans les revendications de nombre de catégories de salariés, naturellement surtout dans le secteur public et chez les sous-catégories de personnels les plus confrontées au contact quotidien des populations en souffrance. C’est notamment le cas des transporteurs publics (personnel de la SNCF et des compagnies de bus), mais aussi à bien des égards des enseignants. Il est frappant, en effet, de constater que bien des grèves [30] ont pour déclencheur non pas les conditions de travail en général, les salaires ou les retraites, mais un fait divers concernant la profession, en particulier l’agression d’un contrôleur à la SNCF, d’un chauffeur de bus à la RATP ou d’un enseignant à l’Éducation nationale. A tel point que l’on peut se demander si le thème de la sécurité n’est pas devenu le prisme à travers lequel s’expriment aujourd’hui toutes les inquiétudes et toutes les exaspérations de notre temps, bien au delà de la question de l’exposition réelle et de la fréquence du risque d’agression pour ces salariés. On retrouve ici l’analyse du sentiment d’insécurité évoquée en commençant ce texte.

(5) Le rôle des « experts »

En sociologie du risque, une attention est toujours portée au phénomène de l’expertise et à la question de son indépendance (Chateauraynaud, Torny, 1999 ; Gilbert, 2003). A tout expert intervenant sur des problèmes de risques environnementaux ou sanitaires, par exemple, on demande aujourd’hui une déclaration d’intérêts, une transparence sur ses attaches institutionnelles et professionnelles, sur la nature de son employeur, sur ses intérêts divers face au thème étudié. Chacun comprend en effet que, après le naufrage d’un pétrolier face aux côtes bretonnes, le discours du représentant de la compagnie pétrolière est orienté par la défense de ses intérêts, de même que le discours du représentant des maires des communes du littoral, celui du représentant de l’association écologiste ou encore celui du militaire assurant la surveillance des flux maritimes. Chacun voit logiquement midi à sa porte et milite à bon droit pour sa propre chapelle. Encore faut-il, cependant, que cette porte et cette chapelle soient bien comprises comme telles. Or, dans le débat sur la sécurité, il est là encore frappant de constater à quel point un brouillage s’est opéré dans les années 1990 autour du développement de l’expertise sur les questions de sécurité. Le lobbying policier mentionné plus haut constitue un des éléments de ce brouillage, mais il faut aussi évoquer ici le développement sans précédent du marché privé du conseil, de l’audit et du diagnostic en sécurité, en particulier depuis le lancement des Contrats locaux de sécurité en 1997 et l’ouverture d’un grand marché municipal du diagnostic (Mucchielli, 2002, 32-39). Dans cette vaste nébuleuse que constitue l’expertise de sécurité, l’on retrouve ainsi d’anciens policiers passés dans le privé et surtout une série de nouvelles agences prenant la forme de cabinets de conseil, reposant le plus souvent sur un très petit nombre de responsables (voire une seule personne, de formation variable et non nécessairement spécialisée sur ces questions avant de pénétrer ce marché) embauchant de la main-d’œuvre au gré de la signature des contrats et multipliant des diagnostics locaux de sécurité réalisés en quelques semaines (voire moins) à partir de canevas standardisés.

Enfin, au delà de la question de la « sécurité intérieure », ou plus précisément parce que cette question est reliée de plus en plus à des « menaces » extérieures – essentiellement celle du terrorisme –, le phénomène de développement d’une expertise aux contours et aux compétences des plus floues se constate également sur la question du terrorisme en général et sur celle de l’intégrisme musulman en particulier [31].

De manière générale, la peur collective a généré une demande de sécurité et une demande d’outils de réflexion et d’action sur la sécurité, ce qui a suscité l’apparition et le développement rapide d’un véritable business de la sécurité qui a logiquement entretenu son marché en contribuant plus ou moins massivement et plus ou moins ouvertement à entretenir la peur par un discours catastrophiste.

III. Les discours de la panique morale : décadence de la civilisation et désignation du bouc émissaire

Il est temps à présent d’essayer d’articuler les transformations profondes de la société française évoquées dans la première partie de ce texte avec le fonctionnement des paniques morales esquissé ensuite, pour mieux comprendre la nature des métadiscours qui la structurent. Il me semble que ce métadiscours peut être ramené à trois dimensions fondamentales : 1/ le thème du déclin général ou de la décadence, 2/ la dénonciation des indices de ce déclin, conduisant à la désignation de boucs émissaires, 3/ l’appel à un retour à l’ordre.

Le thème du déclin général ou de la décadence

Après la désillusion engendrée par l’expérience de la gauche au pouvoir, l’optimisme militant des années post 1968 est non seulement mort mais rapidement mis en accusation. Dès la fin des années 1980, fleurissent les remises en cause, les « retour à », les « relectures de » ainsi que les inquiétudes les plus diverses et les plus générales. Sur le plan des idées politiques, c’est l’époque à laquelle se constitue le nouveau républicanisme déjà évoqué, pour lutter contre l’effondrement supposé des valeurs et des normes universalisantes de la République. L’« affaire du foulard islamique » en 1989 révèlera bien cette évolution et verra se constituer de nouvelles alliances, de nouveaux réseaux entre des hommes politiques [32], des journalistes [33] et des intellectuels d’horizons divers qui interviendront régulièrement dans le débat public en se présentant tout simplement comme des Républicains (Jallon, Mounier, 1999). Dès 1987, le rédacteur en chef de la revue Esprit s’interroge sur cette nouvelle « rhétorique du déclin » perceptible en philosophie (par exemple à travers le livre d’Alain Finkielkraut : La défaite de la pensée) comme en littérature ou encore dans les discours sur l’art et sur les techniques (Mongin, 1987). Les années 1990 accentueront la tendance et banaliseront ces rhétoriques du déclin, au point qu’il deviendra banal de dénoncer la perte des valeurs, l’éclatement de la famille, la faillite de l’école, l’incivisme généralisé, etc., et de faire le procès de Mai 68, de la culture et de l’école de masse, voire des droits de l’homme et de l’antiracisme (Lindenberg, 2002).

Cette vision du monde décadentiste se retrouve pleinement dans la peur collective et les paniques morales où tous ses ingrédients sont réunis. Les affirmations suivantes ont ainsi été énoncées à d’innombrables reprises dans le débat public de ces dix dernières années :

- la délinquance connaîtrait une véritable « explosion » dans les « cités »

- les délinquants seraient « de plus en plus jeunes et de plus en plus violents »

- ils seraient « totalement désocialisés et sans repères »

- jadis réservée aux garçons, la délinquance viendrait aux filles

- jadis cantonnée aux villes (et aux zones de police), cette « nouvelle délinquance » s’étendrait aux campagnes (et aux zones de gendarmerie)

- leurs parents seraient « démissionnaires » et éduquent mal leurs enfants

- l’école serait « envahie » par la violence et les enseignants « ne peuvent plus travailler »

- les forces de l’ordre seraient « impuissantes » et n’oseraient plus entrer dans les « zones de non-droit »

- la justice serait « laxiste », elle « protège » trop les délinquants et en particulier les mineurs

- tout ceci serait la preuve que « la prévention, ça ne marche pas »

- tout ceci serait la preuve que « l’intégration ne fonctionne plus »

- tout ceci serait la preuve qu’il faut abandonner nos anciennes façons de penser et d’agir

- tous ceux qui ne sont pas d’accord avec ce qui précède seraient des « angélistes » et des « idéologues » gravement irresponsables [34].

L’on perçoit aisément l’articulation logique de ce diagnostic décadentiste devenu une véritable doxa [35]. Examinons maintenant ses conséquences sociales et politiques.

La désignation des boucs émissaires et la simplification de tous les problèmes

A travers l’analyse des supports thématiques particuliers de la peur collective, nous avons vu précédemment la focalisation progressive sur les banlieues et la population qui les habite de plus en plus massivement depuis la fin des années 1970 : les « immigrés » et leur descendance. Ce processus de désignation de boucs émissaires est d’un grand classicisme dans l’histoire des sociétés – Philippe Robert le signalait déjà dans son étude des bandes d’adolescents (Robert, 1966). Il n’est nullement caractéristique de la « société du risque » post-moderne comme semble le penser Ulrich Beck. Par contre, la description que ce sociologue allemand en fait s’applique bien à notre sujet : « Contrairement à la faim ou à la misère, il est assez facile, quand il est question de risques, de se livrer à des détournements interprétatifs des inquiétudes et des peurs qui ont été alimentées. Ce n’est pas parce qu’un danger s’inscrit dans un cadre déterminé que c’est dans ce cadre qu’il doit être surmonté. On peut très bien le dévier dans telle ou telle direction, et chercher et trouver des lieux, des objets et des personnes de substitution qui sont autant de symboles grâce auxquels on vient à bout de la peur. Lorsque l’on prend conscience d’un risque, il est particulièrement facile de déplacer les problèmes dans le domaine de la pensée et de l’action, de les transformer en conflits sociaux. [...] A mesure que les dangers se multiplient, la société du risque a donc spontanément tendance à se muer en ‘société à bouc émissaire’, tout en pratiquant l’inactivité politique : subitement, ce ne sont plus les menaces qui provoquent l’inquiétude générale, mais ceux qui en signalent l’existence » (Beck, 2001, 137-138). Outre l’injustice que constitue ainsi la désignation des « jeunes de cités » comme boucs émissaires des évolutions et des inquiétudes qui traversent la société française, ce processus constitue bien un détournement à bons frais politiques. Il s’accompagne en effet d’une substitution d’explications culturalistes et « ethnicisantes » aux explications sociales. Les parents n’ont pas de problèmes économiques, psychologiques et intellectuels qui appelleraient une réflexion sur la façon de les aider à surmonter leurs handicaps ou leurs difficultés quotidiennes, ils sont simplement « démissionnaires » et doivent être sanctionnés pour leurs fautes. L’école n’a pas de difficultés à adapter son fonctionnement pour permettre aux enfants d’ouvriers et aux enfants d’immigrés de réussir aussi bien que les autres, elle est simplement submergée par des problèmes venus « de l’extérieur », qui n’ont pas de rapport avec son fonctionnement et face auxquels elle ne peut rien. La police n’a rien à revoir dans ses façons de travailler dans les « cités », elle est simplement confrontée malgré elle à des jeunes qui lui sont toujours et spontanément hostiles. La justice n’a pas de difficultés à instruire les dossiers, examiner les personnalités et prendre le temps de déterminer la sanction la plus pédagogique avec les mineurs, elle est simplement « laxiste ». Etc. Il n’est pas difficile de comprendre ce processus et d’entrevoir ses conséquences logiques en termes cette fois d’action politique. Le déclin de la civilisation appelle la restauration de l’ordre, de la discipline et des valeurs ; les fauteurs de troubles, s’ils ne sont pas convaincus par la parole, doivent être mâtés par la force.

L’appel à un retour à l’ordre et le credo des nouvelles politiques de sécurité

Ainsi ce n’est pas un hasard si le thème de la violence – et tout particulièrement celle des jeunes, et plus encore des jeunes immigrés – a envahi le débat public et le champ politique au point d’y prendre de plus en plus fréquemment la première place. Quel meilleur indice du supposé délitement d’une organisation sociale et de ses valeurs qu’un ensemble de comportements qui peuvent paraître des plus simples, des plus archaïques, des plus contraires aux fondements d’une morale universelle et d’un État sensé en détenir le monopole de la prescription dans les pays civilisés ? Tout le processus de « civilisation des mœurs » décrit par Norbert Elias ne repose-t-il pas sur cette idée qu’il faut dresser la nature et tenir à distance le corps ? Les fondements des trois religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) ne disent pas autre chose. Rien n’est plus archaïque que l’opposition de la Bête et de l’Ange, du Barbare et du Civilisé. Et rien n’est plus antique que la méthode pratiquée pour y parvenir : l’ordre et la discipline. Face au supposé relâchement des mœurs, ces recettes-là semblent évidentes. Le retour à l’ordre et à la discipline constitue ainsi le credo de la pensée sécuritaire. Ses recettes en découlent logiquement : incrimination tout azimuts (élargissement de la codification des interdits), renforcement de la dissuasion, du contrôle, de la surveillance, de la répression, des moyens de contention et des possibilités d’incarcération. Et, pour le redire une dernière fois, à l’heure où l’État ne se propose plus de transformer la société mais simplement d’en gérer le fonctionnement économique et d’en juguler les risques, il n’est pas surprenant non plus que les dirigeants politiques nationaux et locaux trouvent dans le thème du renforcement de la sécurité un mode de réaffirmation de leur autorité et de réassurance de leur légitimité, quitte à entretenir et renforcer les paniques morales et leurs effets sociaux désastreux.

Pour conclure :
au delà de la peur, l’intégration de la jeunesse
comme problème économique et politique majeur

Pour conclure, essayons de revenir une dernière fois aux faits et soulignons d’abord un paradoxe. La violence se réempare de nos préoccupations lors même que le constat général dressé par les historiens est au contraire celui d’une réduction continue des violences physiques dans les sociétés européennes, la « découverte » (au sens de la dénonciation progressive) de pratiques jadis mieux tolérées (telles les violences faites aux femmes et aux enfants, ou encore certaines violences institutionnelles) étant un indice supplémentaire de ce mouvement de fond [36]. Certes, il n’en reste pas moins que les problèmes de délinquances et de violences juvéniles sont réels et peuvent même être endémiques dans certains quartiers. Toutefois trois constats s’imposent à ce sujet.

Le premier est que ces problèmes ne sont pas nouveaux dans leur nature [37].

Le deuxième est qu’ils ne sont pas si graves et incontrôlables que l’on semble l’imaginer, ce qui implique non pas que l’on puisse s’en désintéresser mais qu’il doit y avoir un débat argumenté sur les modes de gestion de ces problèmes juvéniles, là où l’on voudrait aujourd’hui nous persuader que « les anciennes méthodes ne marchent plus » et que la seule solution est dans la contention sous une forme ou sous une autre.

Enfin, le troisième constat est que ces problèmes ne sont fondamentalement le résultat ni d’un relâchement de la « civilisation des mœurs », ni d’une disparition de l’éducation familiale, ni d’une démission des acteurs institutionnels de proximité chargés de leur éducation ou de leur contrôle. Il faut regarder plus loin que le bout de son nez. Le caractère territorialisé de la concentration des délinquances et violences juvéniles témoigne en réalité d’une double crise des structures d’intégration de la jeunesse dans le monde adulte (Mucchielli, 2004), qui affecte toutes les relations sociales, les différents groupes et les différentes classes d’âge que l’on peut distinguer au sein de la jeunesse [38]. La première est économique : l’accès à un statut social est rendu particulièrement difficile pour des centaines de milliers de jeunes hommes (en particulier ceux issus des immigrations maghrébine et africaine) qui se trouvent rapidement marginalisés sur le plan scolaire puis déqualifiés par rapport à la vie professionnelle de façon autant sinon plus symbolique que réelle – dans la mesure où il existe pour certains d’entre eux des emplois mais qui confèrent rarement un statut. Or ce statut tient une place centrale dans l’ensemble du processus d’entrée dans l’âge adulte, il pèse sur l’ensemble des relations familiales et sociales des individus (notamment sur la capacité à accéder au logement et à fonder sa propre famille), il conditionne en réalité la possibilité même de pouvoir se constituer comme individu dans la société actuelle (c’est-à-dire comme sujet autonome et consommateur de tout ce qui permet la « réalisation de soi » dans les représentations normatives collectives). La seconde crise est symbolique et politique : l’accès à la citoyenneté est rendu particulièrement difficile pour ces jeunes hommes qui se considèrent globalement disqualifiés par rapport au modèle dominant dans l’ordre politique, qui ne sont plus sollicités ni représentés par les forces politiques traditionnelles, et qui sont relativement démunis pour construire des actions collectives autonomes, durables et non-violentes (par opposition aux émeutes qui, survenant presque toujours à la suite d’une mort d’homme, sont des déchaînements émotionnels passagers).

C’est dire si l’issue au problème devenu politiquement central des délinquances et violences juvéniles est inséparable de la redéfinition d’un projet de société dans lequel chacun puisse de nouveau avoir le sentiment qu’il participe à la construction d’un destin collectif.

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[1] . En avril 2002, près de 60 % des personnes interrogées dans le sondage Figaro-SOFRES répondirent que la priorité du gouvernement devait être de « lutter contre la violence et la criminalité », quand les réponses de ce type tournaient depuis des années (et sont aujourd’hui revenues) autour d’une moyenne de 15 %.

[2] . Pour une démonstration détaillée, cf. Robert (2002a) puis Lagrange, Pottier, Zauberman, Robert (2004).

[3] . Cf. Mucchielli (2001) et (2005a).

[4] . Je m’inspire à des degrés divers de travaux aussi différents que : Rosanvallon (1981), Castel (1995), Collectif Louis Dirn (1998), Chauvel, (1998), Boltanski, Chiapello (1999), Giddens (2000), Bauman (2002), Kokoreff, Rodriguez (2004) ; pour ne citer que quelques ouvrages sociologiques porteurs de thèses générales. Dans le champ socio-criminologique, je m’inspire également des réflexions générales de Garland (1996), Robert (1999), Wacquant (1999) et Mary (2001).

[5] . Symbolisées dans la vie quotidienne des classes populaires et des petites classes moyennes par les éléments du « confort moderne » : salle de bains, WC, eau chaude, cuisine au gaz ou à l’électricité, réfrigérateur, téléphone et télévision, à quoi l’on peut ajouter l’achat à crédit d’une automobile et l’épargne en vue de l’installation dans un pavillon après des années de vie en HLM.

[6] . J’ai proposé cette expression de victimation collective à l’issue d’un travail sur les représentations de la jeunesse « issue de l’immigration » habitant les quartiers populaires, à partir des chansons de Rap (Mucchielli, 2003a). Mais elle peut être généralisée et appliquée notamment aux autres catégories de populations précarisées habitant ces quartiers et en particulier à ces familles ouvrières « d’origine française » qui votent assez massivement pour l’extrême droite (voir Perrineau, 1997 pour une analyse en termes de sociologie électorale et Le Goaziou, Rojzman, 1998, pour une analyse de discours d’électeurs du Front national).

[7] . Certes, les populations de la plupart des pays d’Europe de l’Ouest ont, de fait, été transformées par la forte immigration extra européenne des années de grande croissance industrielle. Mais si cette nouvelle donne démographique appelle bien un débat sur le multiracialisme et, dans une certaine mesure, sur le multiculturalisme, la façon dont se structure le débat public autour de « l’intégration » et du « communautarisme » est symptomatique de cette incapacité de nos sociétés à reconstruire des représentations d’un destin collectif partagé, et de ces processus de victimation collective qui se développent en retour.

[8] . Reprenant une idée ancienne, avancée déjà par Michelet dans son étude de la peur des Sorcières à la fin du Moyen Age, Mannoni (1982, 113) estime que « la peur peut servir à révéler les lacunes du pouvoir politique et religieux ou ses excès. Lorsque celui-ci est défaillant ou oppressant, et que les représentants officiels ne tiennent plus leur rôle, c’est-à-dire lorsqu’ils donnent d’eux-mêmes et de leur charge une image affaiblie, branlante ou écrasante, un profond malaise s’installe dans la masse de ceux qui ont les yeux fixés sur eux. […] Ainsi conçue, la peur devient un sérieux indice de santé institutionnelle […] ».

[9] . Cette évolution forte du discours s’accompagne dans le même temps d’une transformation importante de l’électorat et des militants des partis de gauche, qui s’éloignent de plus en plus des classes populaires (cf. Rey, 2004).

[10] . En témoigne par exemple, à gauche, le discours du mouvement SOS Racisme (émanation du Parti socialiste) sur la « levée du tabou de la surreprésentation des jeunes issus de l’immigration dans la délinquance » lors de la campagne électorale de 2002 et, à droite, le pré-rapport sur la prévention de la délinquance (2005) du député-maire J.-A. Bénisti prétendant établir une liaison entre le simple fait d’avoir été élevé par des parents parlant une langue étrangère et la propension à devenir délinquant, ou encore les propos récents (décembre 2005) du ministre délégué à l’emploi (G. Larcher) du gouvernement Villepin et du président du groupe UMP à l’Assemblée nationale (B. Accoyer) liant les émeutes de novembre 2005 à la polygamie de certaines familles africaines. Malgré des exagérations, on lira ici le Dictionnaire de la lepénisation des esprits de P. Tévanian (2002).

[11] . Cette urbanisation est aussi un processus de ségrégation sociale : elle concerne massivement les milieux populaires et les professions intermédiaires qui fuient à la fois les prix du logement dans les grandes villes et les quartiers délabrés d’habitat social (cf. Gilly, Noyé, 2004).

[12] . La peur collective comme la panique morale se distinguent ici de la rumeur (Rouquette, 1992, 1998) et, plus encore, des légendes urbaines aux allures de contes mythologiques (Campion-Vincent, Renard, 2002 ; Renard, 2002).

[13] . Du moins au plan national. Par contre, un point commun de ces trois moments est sans doute l’existence de territoires restreints dans lesquels la délinquance juvénile est parfois endémique, en liaison à la fois avec les conditions socio-économiques dans lesquels vivent les populations de ces territoires et avec les carences publiques et privées dans leur prise en charge. A quoi il faut aussi ajouter un effet démographique qui peut être national, comme à l’époque des Blousons noirs caractérisée par une forte croissante de la part des jeunes dans l’ensemble de la société française (conséquence du « baby-boom » d’après-guerre), ou bien surtout local comme c’est le cas dans les quartiers populaires de la fin du vingtième siècle habités par une population issue d’immigrations pauvres et souvent rurales et se caractérisant notamment par un très fort taux de natalité.

[14] . Pour une analyse équivalente sur la société américaine, cf. Glassner (2003).

[15] . Le plus spectaculaire est la religion, mais d’autres peuvent être bien plus déterminants dans la vie quotidienne et dans les relations de voisinage, par exemple les rapports familiaux, le comportement dans l’espace public et les modes alimentaires.

[16] . On se reportera ici aux travaux anciens de P. Chombard de Lauwne et de C. Pétonnet (1985) sur l’image de l’HLM comme univers inhumain, froid voire « suicidogène », ainsi qu’à ceux de H. Rey sur la peur ancienne de l’envahissement de la ville par ses faubourgs barbares (1996).

[17] . Cf. notamment l’analyse de Masclet (2003) et plus largement Rey (2004).

[18] . Il y en aura deux autres, en 1994 (Gaspard, Khosrokhavar, 1995) puis en 2003-2004 (Gresh, 2004).

[19] . Pour qualifier des faits qui ne sont toutefois pas totalement nouveaux – sinon peut-être en intensité – dans la société française. On songe ici aux événements de la banlieue lyonnaise de l’été 1981 (dans le langage médiatique : les « rodéos des Minguettes »), qui avaient déclenché à l’époque une importante mobilisation politique au sein du nouveau gouvernement socialiste.

[20] . L’enquête a montré par la suite que, tout en étant très sensible au sort du peuple irakien et plus largement à la situation des peuples arabes de la région, et tout en étant très hostile au gouvernement américain, la population française musulmane avait en réalité très majoritairement partagé la position qui fit alors consensus dans la classe politique française pour condamner l’attitude de Saddam Hussein et vouloir éviter l’extension du conflit à l’ensemble du Moyen-Orient (Schnapper, 1993).

[21] . Et pas uniquement dans la presse d’information générale. Ainsi, un article, publié par un sociologue (Michel Kokoreff) en 1991, est intitulé « Tags et zoulous : une nouvelle violence urbaine » par la rédaction de la revue Esprit. Or, renseignement pris auprès de l’auteur, son titre initial ne contenait pas cette expression de « nouvelle violence urbaine ».

[22] . Sur tout ce qui suit, nous résumons pour la circonstance une enquête développée dans Mucchielli (2005a).

[23] . C’est la même thématique qui resurgira à propos des vols et des agressions commis lors des manifestations lycéennes de mars 2005 précédemment évoquées. Et ce sont du reste principalement des représentants de la communauté juive qui se mobiliseront alors pour tenter de faire triompher cette interprétation en terme de racisme.

[24] . S’il est évident que certains actes de violence ne donnent jamais lieu à des plaintes de la part des victimes (que même, dans certains cas, les enquêtes scientifiques interrogeant anonymement des échantillons de population ne parviennent pas à saisir toute la réalité), en un mot s’il est évident qu’une part de la réalité nous est et nous sera toujours inconnue, il faut contester la légitimité de ceux qui brandissent l’épouvantail de l’inconnu, des victimes cachées, pour mieux servir leurs rhétoriques catastrophistes et leurs intérêts particuliers – quels qu’ils soient.

[25] . Par exemple le phénomène des bandes, étudié jadis par Philippe Robert (1966), et qui demeure central pour comprendre certaines formes de délinquance juvénile, notamment les viols collectifs.

[26] . Sur la sociologie générale du journalisme, nous nous inspirons notamment de Lemieux (1999) et Neveu (2004). Pour une analyse appliquée aux questions de sécurité, cf. notamment Macé, Péralva (2002), Lemieux (2003) et notre contribution (Mucchielli, 2005a).

[27] . Dans son travail sur le droit de la famille et la police des mœurs, Lavaud-Legendre (2005) parle à juste titre de l’emprise croissante d’une « morale de l’émotion » et remarque aussi que, dans le débat public, l’on n’est plus dénoncé parce que l’on a transgressé une norme morale de la société mais parce qu’on a fait une victime.

[28] . La situation ordinaire et quotidienne dans une entreprise de presse (écrite comme audio-visuelle) est à peu près celle-ci : un journaliste généraliste se voit commander par son rédacteur en chef un reportage sur un sujet qu’il découvre, à partir d’un fait qui lui est signalé par une agence de presse sous la forme d’une courte dépêche, à charge pour ce journaliste de revenir dans les heures qui suivent avec un sujet illustrant le sujet et en en proposant une analyse.

[29] . Pour une présentation des outils de l’analyse sociologique de la création de la loi pénale, cf. Robert (1991) et Lévy (2002).

[30] . Je n’ai pas procédé à des calculs à ce sujet mais la tendance générale me semble assez claire.

[31] . Et même de l’Islam en général. Ainsi voit-on fleurir depuis quelques années les essayistes à succès éditoriaux en tous genres, qui relèguent de plus en plus aux seuls débats de spécialistes et à la seule scène universitaire les véritables chercheurs-experts de ces questions depuis des années (tels que Jocelyne Césari, Bruno Étienne, Gilles Kepel, Olivier Roy et quelques autres).

[32] . La plupart issus de la gauche : J.-P. Chevènement, Max Gallo, Anicet Le Pors.

[33] . Le nouveau républicanisme a quasiment son organe de presse officiel, l’hebdomadaire Marianne, et compte aussi dans ses rangs l’éditorialiste du Nouvel Observateur, Jacques Julliard.

[34] . Pour plus de détails et de verbatims illustrant cette rhétorique, cf. Mucchielli (2002).

[35] . On perçoit aussi son indigence intellectuelle car, au fond, ce discours n’est rien d’autre que celui du café du commerce consistant toujours à s’exclamer que, décidément, « tout fout le camp&nbs