Depuis près de deux ans, l’extrême droite organise des soupes identitaires dites "soupes au cochon" qui, par leur composition, excluent, à dessein, juifs et musulmans. Le mouvement s’est intensifié fin 2005, début 2006, avec Soulidarietà proche du Bloc Identitaire à Nice, Solidarité Alsacienne à Strasbourg, et des mouvements de même acabit à Paris ou encore en Belgique Sauf à Strasbourg, ces manifestations sont sporadiques et ne suscitent guère de réactions hormis quelques communiqués.
L’autorité publique n’a que peu bougé (un arrêté d’interdiction à Paris, aucun à Nice), soit pour interdire ces soupes identitaires, soit pour en poursuivre leurs auteurs. Hors la presse locale, l’impact médiatique reste faible alors même que l’actualité est marquée par des actes antisémites tragiques et l’affaire des caricatures. People, le Monde ne s’est intéressé qu’aux soupes de charité des VIP (28 janvier 2006), ne traitant que marginalement des soupes identitaires.
"L’Alsace couverte de minarets"
A examiner de près, le cas strasbourgeois fait exception aussi bien pour le comportement répétitif de l’extrême droite que pour les réactions militantes ou l’attitude des pouvoirs publics. Il mérite d’être examiné sous l’angle des nouvelles stratégies engagées par l’extrême droite comme sous celui de la riposte des organisations démocratiques.
Dans la capitale alsacienne, le mouvement d’extrême droite, Alsace d’Abord qui pilote Solidarité alsacienne, a inscrit cette forme de manifestation dans la durée en essayant de la rééditer chaque samedi depuis la mi janvier jusqu’à manifester, le 4 mars dernier, à Kehl sur la rive allemande du Rhin (la ville de Kehl vient d’engager des poursuites). Cette constance est à mettre en regard du poids de l’extrême droite dans la vie politique alsacienne (depuis le début des années 80, une moyenne de 25% de suffrages exprimés, un maximum : 45,65% à Eywiller en 2002) et de l’épaisseur certaine d’un antisémitisme et d’une xénophobie sociologiques dont les multiples profanations de cimetières, de synagogues, de mosquées, les rassemblements d’identitaires témoignent à la manière d’un écho, certes, paroxystique et minoritaire. Elle s’appuie également sur une stratégie engagée de longue date par le leader d’Alsace d’Abord, Robert Spieler.
Ancien du FN, Spieler est le fondateur d’un mouvement régionaliste identitaire qui, violemment hostile à la présence musulmane, use depuis quinze ans de la caricature de la cathédrale de Strasbourg affublée d’un tchador et du slogan de « l’Alsace couverte de minarets ». Idéologue pétri des débats de la Nouvelle Droite, il est redoutablement ambigu vis-à-vis de la tradition antijuive locale.
Celle-ci plonge ses racines dans les profondeurs de l’histoire des particularismes alsaciens et persiste toujours dans l’imaginaire régional qu’avec un sens affirmé de la pudeur et de la retenue, Michel Wieviorka dénomme « malaise dans la campagne alsacienne » (la tentation antisémite, haine des juifs dans la France d’Aujourd’hui, p 285, R Laffont, 2005).
Enfin, la réitération de ces soupes hebdomadaires a un objectif politique prosaïque. Alors qu’aux élections municipales de 2001, le tandem Keller Grossamnn a bénéficié, au second tour, des voix (11000) d’une extrême droite divisée, Spieler a l’ambition de donner à cette extrême droite, une autonomie, une unité qui lui permettraient à nouveau, de siéger au conseil municipal de Strasbourg, comme elle fait depuis plusieurs mandatures au Conseil Régional. La participation de B Golnisch (FN) à l’une des manifestations de Solidarité Alsacienne et à une conférence de presse témoigne de cette volonté sinon de réunifier l’extrême droite alsacienne, du moins de lui donner les moyens de peser sur le jeu politique local.
Tradition militante contre l’extrémisme
Si l’Alsace a pu être qualifiée d’Alsace Noire en raison de la part de l’extrême droite dans l’opinion comme dans les suffrages, il en résulte aussi une tradition militante solidement structurée contre l’extrémisme. Avec plus de 50 000 personnes, les manifestations de 1997 ont fait date.
Créé à cette occasion, le collectif Justice et Libertés qui rassemble associations, syndicats et formations politiques de gauche, perdure alors même qu’au niveau national, Ras Le Front s’essouffle. Au militantisme, s’ajoute un travail de recherche important avec l’édition de thèses récentes significatives (Magali Boumaza, Bernard Schwengler) qui nourrissent un débat régulièrement enrichi par les travaux de la revue des sciences sociales de l’Est de la France et de nombreuses monographies. Ce militantisme connaît son prolongement politique.
Pour Catherine Trautmann, l’anti Frèche, la constance de son engagement contre l’extrême droite est une caractéristique profonde et incontestable qui, en retour, lui vaut une haine féroce et, parfois, une critique dans son propre camp qui a pu ainsi lui reprocher de « combattre frontalement l’extrême droite qui, en Alsace, mobilise un électeur sur quatre ». Peut être cité également le seul député socialiste du Bas-Rhin, Armand Jung, à l’origine, en 2004, d’une proposition de loi tendant à lutter contre les rassemblements néo nazis où se recrutent, ce que montrent les investigations policières et le remarquable journalisme d’enquête de FR3 Alsace, nombre de profanateurs de cimetières.
Enfin, dans une région où subsiste, à la manière d’un anachronisme, un système de cultes reconnus, l’extrême droite mobilise les religions. En 1997, Mgr Brand était prêt à empêcher Le Pen de rentrer dans la cathédrale et, lors de la première soupe identitaire, le président du Conseil Régional du Culte Musulman, Mohamed Latahy, un responsable de l’une des églises protestantes et le fort civil délégué régional du CRIF organisèrent, ensemble, et dans la dignité comme le précisaient les Dernières Nouvelles d’Alsace, la première contre manifestation.
Des pouvoirs publics, il est souvent dit, à l’instar du rapport sur le respect effectif des droits de l’homme en France de M Gil Robles, commissaire du Conseil de l’Europe (publié le 15 février 2006) qu’ils se prévalent d’un dispositif législatif relativement sophistiqué et complet contre les discriminations, mais qu’ils en usent avec modération.
Sans nécessairement faire appel aux figures de J Moulin ou de M Dormoy, ministre de l’intérieur de Léon Blum assassiné par des collaborateurs du régime de Vichy, l’administration de la place Beauvau a toujours compté de grands commis de l’Etat capables de mesurer le danger que l’extrême droite fait courir à la République. De ce point de vue, un poste en Alsace est un avant poste.
C’est ainsi qu’en 1991, à l’occasion de la première guerre du Golfe, les services de l’Etat et le cabinet de C Trautmann firent échouer le retour médiatique « des otages » de Le Pen en détournant, au dernier moment, l’avion en provenance de Bagdad sur le tarmac de Mulhouse.
Dès la seconde soupe identitaire, le 13 janvier, le préfet a pris un arrêté d’interdiction alors même qu’en France, ce type de manifestation n’avait jamais fait l’objet ni d’interdiction, ni de poursuite. Certes, fondée sur la notion délicate de troubles à l’ordre public, la décision préfectorale pouvait prêter à critique en interdisant manifestation et contre manifestation. Toutefois, à la notion d’ordre public, le préfet ajoutait avec subtilité une motivation fondée sur la discrimination implicitement caractérisée d’antisémite.
L’administrateur plus audacieux que le juge
Si dans son ordonnance de référé du 21 janvier 2006, le Tribunal administratif donne raison au préfet sur l’argument du trouble, il ne se prononce pas sur une action qui « ne saurait être regardée comme un simple geste humanitaire, mais qui, sous une apparence caritative, en indiquant publiquement la présence de porc dans l’alimentation offerte, suggère d’écarter ostensiblement de son bénéfice les personnes appartenant à des confessions qui prescrivent ou recommandent de n’en pas consommer ». L’administrateur s’est révélé plus audacieux que le juge en suggérant que le délit de discrimination pouvait être constitué.
C Trautmann s’est saisi de ce que, jusqu’à présent, le délit de discrimination tel qu’il est défini par les articles 225-1 et 225-2 du code pénal n’avait jamais été considéré comme caractérisé pour ce type de manifestation, pour en appeler à la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations. Instituée par la loi du 30 décembre 2004, la Halde procède de la directive 2000/43/CE du Conseil Européen de Séville du 29 juin 2000. A la différence du code pénal, la directive considère expressément qu’une discrimination doit être prohibée même si elle est indirecte (paragraphe 13 du préambule), même si le critère ou la pratique invoqués ont l’apparence de la neutralité (article 2b) et il appartient au défendeur d’apporter la preuve que son action n’est pas discriminante. Si le juge pénal admet dans sa jurisprudence la plus récente, la discrimination dissimulée, la définition de la Halde apporte une contribution décisive. Elle ne devrait plus permettre à l’auteur d’un acte discriminant d’échapper aux poursuites par une simple dénégation. Comme le précise la Halde dans sa délibération du 6 février 2006, « il convient de rappeler que l’acte discriminatoire (225-2-4 du code pénal) peut être simplement implicite, la répression s’appliquant aux comportements qui, sans être explicitement discriminatoires, expriment une préférence du même esprit ». Il revient au Parquet saisi par la Haute Autorité, puis à la Justice de confirmer cette évolution.
Le militantisme, l’action politique s’accommodent mal d’avancées millimétriques. Pour autant, si faible que soit le déplacement du curseur sur l’échelle juridique, la confirmation que ces soupes identitaires sont des discriminations, de surcroît, antisémites, est considérable.
L’extrême droite ne pourra plus se réfugier dans ses dénégations. Pareillement, elle ne pourra plus, pour son agit-prop, rechercher des actions qui ne tombent pas sous le coup de textes spécifiques réprimant la parole, l’écrit ou l’image. Tout acte est susceptible désormais d’être incriminé s’il opère une discrimination même implicite, même sous les fausses apparences de la neutralité. Mais, plus fondamentalement encore, il n’est pas sans intérêt que cette avancée intervienne à propos de l’antisémitisme dont Spieler cherche à renouveler la définition.
En visant juifs et musulmans dans le même rejet, le leader extrémiste alsacien renoue avec la tradition duale de l’antisémitisme du XIX siècle qui, dans son racialisme, englobait tous les sémites. Spieler pourrait être un lecteur attentif de Gobineau (essai sur l’inégalité des races), de Le Bon et ses lois psychologiques de l’évolution, de Renan : « en toute chose, la race sémitique nous apparaît comme incomplète » (histoire générale). Pour Tzvetan Todorov, c’est « une redoutable bibliothèque » dont les auteurs ne sont pas nécessairement comptables de ce qu’en fit le XX siècle. Mais, au XXI, Spieler ne saurait ignorer ce qu’il en est advenu. C’est un projet politique effectivement redoutable que Spieler teste dans une région qui a valeur de laboratoire, y compris dans la lutte contre l’extrême droite.