Réflexions et analyses sur le traitement médiatique en Belgique de l’islam et des musulmans
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C’est officiellement en 1974 que l’islam a été reconnu en Belgique. Celle qui est devenue la deuxième religion de notre pays a toujours suscité et suscite encore de nos jours des appréhensions, dans le meilleur cas des questionnements. Il y a bien évidemment entre cette image perçue de l’islam et la société civile un intervenant essentiel : le média. C’est en effet à travers lui que les gens reçoivent l’information et c’est au travers de cette information qu’ils façonnent pour grande partie leur perception des choses en général et de l’islam en particulier.
Mais comment la vie et les actions de ces musulmanes et musulmans sont-ils traduites par les médias et perçues par la société ? L’image de l’islam que donnent les médias est-elle pertinente ? Si ce n’est pas le cas, quelles en sont les raisons ? Mais encore, que font les musulmans pour investir les canaux médiatiques afin de rétablir cette image qu’ils estiment biaisée, voire fausse ?
Voila les questions auxquelles nous allons tenter de répondre en mettant en évidence l’importance du contexte, la grille de lecture des faits liés à cette religion et les enjeux que l’islam de Belgique, au travers des médias, doit relever.
Une grille de lecture binaire
Qu’il est difficile de parler de l’islam, qui oserait le nier ? Un des premiers éléments qui déroute le journaliste qui approche les populations musulmanes est la grande diversité des courants de pensées qui le traversent. Bien que cela ait l’avantage au moins de ne pas ou plus percevoir l’islam comme monolithique, on comprend bel et bien la difficulté devant laquelle se trouve le journaliste qui recherche bien souvent - à défaut de trouver la bonne personne - à donner la parole aux représentants des collectivités musulmanes, sinon depuis peu à l’Exécutif des Musulmans de Belgique [2]. Le choix s’avère difficile pour au moins deux raisons : comme pour toute collectivité, il faut voir si la représentativité de la personne est réelle. Ensuite, en tant que journaliste, il y a un vrai risque avec le discours officiel de tomber dans la pensée conformiste qui ne reflète pas toujours la complexité de la base.
Malheureusement, devant cette diversité, les médias - parfois dans le but de vouloir simplifier la réalité pour la rendre accessible – tombent dans le travers du simplisme. En effet, dans le discours médiatique, deux catégories bien distinctes apparaissent et le fait qu’elles soient antithétiques nous plonge davantage dans le simplisme, par le procédé de la pensée binaire, qui crée deux catégories de musulmans : les fondamentalistes et les modérés.
Même s’il faut reconnaître qu’il se peut que les médias aient le souci de complexifier davantage cette grille de lecture binaire, ces deux grandes catégories restent présentes et bien souvent, dés qu’il s’agit de parler d’une musulmane ou d’un musulman, celui-ci se voit attribuer un ou des qualificatifs qui le place dans l’une des deux catégories comme pour avertir le lecteur qui devrait lui accorder soit toute sa considération, soit sa répulsion profonde. Et bien que l’on constate une volonté de ne pas rester dans ces catégories simplistes, la pensée binaire en matière d’islam reste ancrée dans la tête des gens.
Nous pouvons dés lors légitimement nous demander si les médias, qui au travers d’une telle action opèrent un cachet de validation sur le musulman, n’outrepassent pas leur droit. En effet, l’information devrait consister à rapporter le fait pour ce qu’il est et non à donner un jugement moral sur le fait ou la personne, ce qui est malheureusement le cas. Le plus étonnant, c’est qu’il arrive qu’une même personne, dans le discours médiatique soit cataloguée tantôt de musulman éclairé, tantôt d’islamiste rusé. Ce changement s’est opéré, à notre sens, en fonction d’un paramètre essentiel dans le discours médiatique sur l’islam : le contexte.
Aggravation d’une image déjà négative
C’est en effet par celui-ci que la perception de l’islam a été modifiée. Pour exemple, la question des cimetières musulmans ne se pose pas de la même façon après la mort de la petite Loubna Benaïssa [3] qu’après les attentats du 11 septembre alors que ceux-ci ont eu lieu ultérieurement et que la normalisation de l’islam aurait dû aller dans un sens croissant. Certains néanmoins apportent une nuance et indiquent que l’islam, déjà par le passé, était perçu comme une religion étrangère, barbare, violente et expansionniste. Ainsi, ce contexte changeant n’a amené qu’une aggravation d’une image déjà négative ou a ranimé les vieux préjugés. Rajoutons qu’au gré des conflits de l’histoire, l’islam par le passé a aussi été mal perçu parce qu’il fut un frein à la colonisation.
Mais quels sont les éléments qui constituent cette aggravation ? Beaucoup s’accordent à dire que l’élément déclencheur a été la révolution iranienne de 1989. S’en suivirent les actes terroristes commis au nom de l’islam notamment en Algérie, les talibans en Afghanistan jusque récemment, les attentats du 11 septembre 2001. Ces séries de faits médiatiques, qui ne sont nullement imputables aux médias dont le rôle est de rapporter une information quelqu’elle soit, ont gravement nuit à l’image de l’islam et des musulmans dans les consciences européennes. C’est aussi au travers de cette actualité chargée que s’est défini un nouveau genre humain : l’homo islamicus mediaticus [4], personnage à la barbe hirsute, les yeux écarquillés et en djellaba ou encore femme dans un long voile noir épais aux regards revolvers. Ces musulmans médiatiques types sont souvent montrés de dos et/ou en masse, donnant l’impression d’une troupe menaçante. Autre élément de ces musulmans médiatiques : l’emploi du qualificatif « jeune musulman » ou « jeune arabo-musulman » qui leur confère – comme en période coloniale ou après les premiers flux migratoires - un caractère infantilisant et immature.
La conséquence de tels actes et de leur diffusion, nourris par une grille de lecture hungtintonnienne de l’actualité, ont réellement enfermé l’islam dans une identité statique, immuable et en fin de compte essentialiste. C’est la synergie de ces éléments qui a fomenté l’idée de la menace constante et perpétuelle de ce nouveau péril qui est passé du rouge au vert ; idée nourrie par certains, entretenue par d’autres et dont les médias, parfois contre leur gré, ont été les vecteurs promotionnels. Cette menace fut d’autant plus intense qu’en Europe, certains intellectuels ou responsables politiques ont développé la rhétorique de la cinquième colonne, du « ils sont parmi nous », plongeant la société dans une ère de soupçon généralisé, a fortiori si celui-ci porte sur le musulman.
Ce danger a entraîné une nouvelle façon de voir les conflits liés aux personnes étrangères ou d’origine étrangère : une islamisation des problèmes pour les faire rentrer dans le cadre d’une lecture globalisante des faits. Ces problèmes, pourtant plus d’ordre sociaux que religieux et non exclusifs aux populations musulmanes, sont par exemple : la délinquance, la violence conjugale, l’échec scolaire... Un autre impact important de cette rhétorique de la menace intérieure est la présentation de chaque défi en matière de reconnaissance de l’islam (mosquées, cimetière, voile...) dans la concentration en une question cruciale : savoir si l’Etat va céder ou pas. Ces processus, bien qu’ils aient pu trouver des justifications dans des anecdotes liées à des musulmans, ne trouvent pas directement de justification dans l’islam et ne sont pas le fait massif de musulmans.
Rajoutons enfin que dans les médias, on a vu apparaître une série de termes qui font référence au champ lexical islamique tel que djihad, fatwa, da’wa, ... et que beaucoup de journalistes utilisent sans savoir exactement la circonscription de leurs définitions et les conséquences de leur emploi dans le psyché collectif. Il en est de même pour des mots comme islamiste ou salafiste. Le journaliste cite de tels mots pensant qu’ils signifient par le seul fait d’être énoncés mais pour nombre des destinataires, de tels mots par leur simple énonciation ne signifient pas grand-chose. C’est dans une recherche de dialogue qu’il devient impératif de clarifier les termes du débat sinon, c’est la base même du dialogue qui est détruite, chacun donnant à un même terme sa propre définition...quand il en a une.
Sur le plan du média, il faut aussi dénoncer, mais cela fait partie de la constitution même du média, cet attrait pour le choquant, le frappant, le médiatique. Le média opère, sans en avoir toujours conscience, une sélection des réalités qui sont les plus attractives, sélection ne présentant que les faits qui vont pouvoir (re)tenir l’attention, et donc de faire augmenter l’audimat.
Restituer la profondeur d’un fait religieux
Pour qu’un fait passe dans les médias, il faut aussi qu’il soit montrable. Cela nous amène à une des questions essentielles du rapport média/religion : savoir si le média est capable de restituer la profondeur d’un fait religieux. Lorsque le média montre une réalité positive sur l’islam de Belgique, la tendance est de le présenter sous l’angle culturel qui, s’il a le mérite de montrer une belle image, biaise la réalité de l’événement. L’exemple le plus frappant est la fête du sacrifice où le traitement médiatique se focalise sur le thé à la menthe et les gâteaux ou encore la bête portée au tour du cou d’un individu en djellaba. Bien évidemment, cela n’est pas spécifique à l’islam mais nombre de musulmans ne sont pas satisfait de cette image qui relève plus du stéréotype oriental que de la réalité religieuse de l’islam de Belgique. Ce qu’ils reprochent dans une telle lecture, c’est de ne représenter le bon islam que par sa frange culturelle, alimentant le fait que la dimension religieuse de l’islam est dangereuse puisqu’elle ne correspond pas à cet islam positif télévisuel.
Cependant, ce traitement culturel de l’islam est d’autant plus prégnant que l’on se rapproche de la dimension locale. C’est bien souvent cet islam local qui désoriente les compréhensions car, si la grille de lecture sur le plan international est bien souvent idéologique, sur le plan local, elle devient culturelle et/ou ethnique, ce qui brouille les pistes tracées par une analyse idéologique de l’islam. C’est par un nécessaire décentrage que l’on parvient à une compréhension davantage proche des réalités vécues et qui est bien loin de cet islam fantasmé véhiculé. On voit donc qu’au niveau national, le dilemme est grand entre la grille de lecture idéologique ou ethnique.
Bien au-delà des schémas médiatiques, la situation des musulmanes et des musulmans de Belgique a bien évolué. Les récentes générations musulmanes ont réalisé un profond travail sur le plan identitaire, certes inachevé. En effet, elles ont appris à gérer la complexité de leur identité et se définissent en tant que citoyens belges de confession musulmane. Malheureusement, il n’en est pas toujours de même pour la société qui se refuse encore, malgré des progrès substantiels, à reconnaître la composante musulmane de l’identité belge. C’est bien souvent sur ces générations que se focalisent toutes les attentions au niveau national car elles se sont émancipées tant de l’influence des pays d’origine que de la conception d’intégration dessinée par les politiques. Le fait qu’ils se refusent à entrer dans la catégorie binaire modérés/fondamentalistes demande une compréhension plus profonde de leur posture.
Mais encore, leur volonté de vivre et d’affirmer haut et fort leur référence musulmane peut apparaître à première lecture comme un signe de fermeture. Toutefois, il n’en est rien car leur implication positive et citoyenne dans la société relève bel et bien de l’ouverture et de la participation sociale engagée. Ils dessinent donc une troisième voie qui recherche d’ailleurs à réformer la compréhension de leur rapport au religieux mais de façon endogène.
Cette attitude n’est pas toujours comprise dans la société bien que des évolutions soient perceptibles. Un exemple significatif : le cas de cette jeune visétoise musulmane voilée qui, devant le refus de son administration de poser voilée sur sa carte d’identité, n’est pas allée chez un mollah mais jusqu’au tribunal pour réclamer un droit pour lequel elle a obtenu d’ailleurs gain de cause. Elle n’a pas non plus adopté une attitude de rejet et de fermeture face à la société mais bien une attitude citoyenne qui consiste à revendiquer un droit qu’elle estime bafouer tout en respectant le système mis en place par la société.
Une meilleure compréhension du choix du voile
Plus généralement, une évolution positive du regard médiatique sur le voile est à mettre en évidence. Nos voisins du Sud, sur cette question-là nous ont pourtant offert un niveau de réflexion et de dialogue des plus médiocres, n’envisageant cette question que sous l’angle idéologique de la menace. En Belgique pourtant, malgré quelques faux pas, la grille de lecture des médias fut plus de l’ordre de l’analyse sociologique, ce qui a complexifié le problème et obligé la réflexion. Les médias ont réellement contribué à une meilleure compréhension du choix du voile par certaines belges en allant voir les véritables concernées, véritables absentes du débat français.
Ces discours portés par ces nouvelles générations et qui émergent devraient recevoir une écoute des médias pour comprendre la complexité des personnes qui parlent. Néanmoins, l’effort ne doit pas être à sens unique. Ces nouveaux acteurs devraient aussi comprendre que dans la société, la composante citoyenne de leur identité doit être la plus visible car elle est celle qui pourra rassembler et unifier. Bien souvent, ils mettent en avant leur religion comme seul facteur d’identité sans se rendre compte des travers d’une telle attitude.
Cela n’est pas la seule chose qui entraîne les incompréhensions. Nombre de musulmanes et de musulmans de Belgique, tout comme certains de leurs concitoyens d’autres obédiences, n’ont pas toujours conscience de la difficulté du travail des journalistes et des contraintes de temps. Ils se contentent bien souvent de tirer sur le messager lorsque celui-ci apporte de mauvaises nouvelles, sans pour autant qu’il en soit responsable. On pourra toutefois, sur le plan du rapport d’information, se poser la question de savoir si le choix de ne s’en tenir qu’aux faits ne biaise pas l’information donnée. A cela, il faudrait ajouter le processus dans lequel s’inscrit le fait de façon à en avoir une compréhension globale et donc meilleure.
Prendre en compte le format médiatique
En terme d’enjeu sur la participation des musulmans aux canaux médiatiques, voici également un autre problème que doivent résoudre ceux qui portent un discours : prendre en compte le format médiatique. En effet, outre le fait que beaucoup ne réagissent pas par manque d’argumentation au-delà de la dénonciation, certains d’entre eux font la démarche mais le discours tombe dans l’émotivité ou n’est pas crédible par manque de cohérence ou de pédagogie dans l’argumentation. Sans oublier la touche d’humour nécessaire parfois à la réflexion susceptible de trouver un écho médiatique.
L’effet pervers, c’est que ceux qui font la démarche, ne voyant pas celle-ci trouver une réponse, sont confortés dans l’idée que les médias ne veulent pas les entendre. Il faudra une réelle prise de conscience de cet enjeu pour espérer voir ces nouvelles voix trouver une place dans les espaces médiatiques. Toutefois, au-delà de la base, nous observons également une élite apparaître sur la scène médiatique. A l’heure où des intellectuels musulmans prennent enfin la parole et qu’ils portent un discours construit mais non conventionnel dans la mesure où ils construisent une réflexion [5] provenant de leur univers de référence, on constate une censure de la part de certains médias. Cela cacherait-il des enjeux d’un autre ordre ? Une piste pour un autre travail...
On voit donc que le traitement de l’islam, bien qu’il soit éminemment difficile, ne reçoit pas un traitement médiatique adéquat. Au delà de la nécessaire définition des concepts et des mots, la prise en compte du contexte qui doit donner un autre éclairage que celui de l’instantanéité reste fondamental. En outre, c’est par la rigueur journalistique que le média doit s’abstenir de catégoriser les personnes ou encore de passionner les débats. En ce sens, il y a un réel travail que doivent entreprendre les médias afin de tenter de donner une image qui ne reste plus de l’ordre de l’islam fantasmé mais bien de l’islam vécu.
Toutefois, le rôle des médias participent énormément à la normalisation de l’islam et a permis de faire comprendre que l’islam de Belgique est désormais une réalité et en pleine construction. Ces médias renvoient aux populations musulmanes la question de l’élaboration d’un discours clair, cohérent, audible et qui réponde à leurs aspirations et à leurs contributions dans la société. Quelle société veulent-ils ? Au delà du message de fond, il y a aussi un réel travail de mise en forme de ce message afin que celui-ci passe dans le moule médiatique.
Le travail qui se dessine semble long mais déjà quelques éléments positifs nous laissent espérer de meilleurs résultats. Espérons que cet islam qui se veut fidèle à ces principes et profondément ancré dans la réalité de sa société reçoive un traitement médiatique à la mesure des espoirs qu’il porte.