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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Retour sur les « banlieues »

Alors que les projecteurs médiatiques sont de nouveau tournés vers la Seine Saint-Denis avec les derniers incidents à Montfermeil et à Clichy-sous-bois, petite revue des différentes prises de position et analyses qui se sont exprimées au moment de l’embrasement de novembre-décembre 2005.

En janvier 2006, dans une interview intitulée « Une révolte anarchiste, pas islamiste » [1], Malek Chebel « spécialiste de l’islam » répondait aux questions de Frédéric Joignot, journaliste au Monde 2 qui se demandait si les révoltes des banlieues étaient inspirées par l’islam radical. Placé dans le rôle de l’expert, Malek Chebel tenait à rappeler : « Attention à ne pas tout mélanger ».

Pour lui – et malgré les questions insistantes du journaliste autour de « l’intifada des banlieues »– il ne fait aucun doute que « ces événements (…) semblent constituer une insurrection anarchiste, une vague de révolte et de rage qui échappe à tous les mouvements religieux ou politiques. Cela fait vingt ans que la situation se dégrade dans nos banlieues : des émeutes éclatent presque chaque année. L’abandon du traitement social et les propos belliqueux du ministère de l’intérieur n’ont rien arrangé. Si les jeunes cassent tout, c’est qu’ils n’écoutent plus personne, même plus les imams fondamentalistes. Ils en ont ras le bol d’être méprisés ! Ils montrent qu’ils existent ! Qu’ils n’ont plus aucun espoir ! ».

De son côté, la revue de critique sociale Oiseau-tempête revient sur ces « Incendies sans paroles » [2], et propose un « état des lieux » des quartiers pauvres en soulignant notamment que « ces dernières années, la pression répressive s’est accentuée sur les jeunes. Désormais le harcèlement policier est constant, plus violent et plus agressif, il cherche à humilier, à écraser l’individu. Et pas seulement les jeunes. Comme le rappelait une femme, “Maintenant, quand je descends les poubelles je fais attention à avoir mes papiers d’identité sur moi !” ».

"Les religieux étaient hors jeu“

Si Charles Reeve, analyse ces incendies dans un contexte plus général « d’impuissance généralisée » et de « blocage », il s’attache dans un second temps à souligner les différences avec les autres pays : « En France, la communauté des jeunes prolétaires pauvres n’est pas implosée, comme aux USA ; elle n’est pas cloisonnée selon les communautés ou les religions, comme en GB ». Enfin, avant de revenir sur les questions que pose cette « révolte », l’auteur souligne très clairement que « les religieux étaient hors jeu », et explique « qu’en pleine période du Ramadan, et contre les attentes même du pouvoir, les religieux se trouvèrent débordés, le Recteur de la Mosquée de Paris fut malmené à Clichy juste après la mort des deux enfants, et les barbus qui ont cherché à s’interposer entre la police et les jeunes n’ont rien pu y faire ».

Résultat, selon lui, « l’argument de la manipulation religieuse tomba à plat ». Il est vrai que même les Renseignements Généraux expliquèrent dans un rapport que le comportement des jeunes correspondait à une « révolte sociale », et ce à peine quelques semaines après le début des incidents, et en totale contradiction avec les affirmations polémiques du Ministre de l’intérieur.

Mais les représentations véhiculées alors par de nombreux médias quant à « l’intifada des banlieues » devraient nuancer cet optimisme. Ce qui fait dire à Tariq Ramadan dès novembre 2005 dans une interview donnée à l’AFP que la classe politique française « ne doit surtout pas islamiser la question de la banlieue » [3]. Car, « On est obsédé par le communautarisme religieux, mais on ne voit pas le communautarisme socio-économique qui gangrène la France, avec des espaces qui sont en train de se ghettoïser entre les banlieues d’un côté, les régions et les espaces résidentiels pour les plus riches et les autres pour les classes moyennes.Il faut lutter contre cette espèce de racisme institutionnalisé, il y a des citoyens de seconde zone en France, c’est ça la réalité ».

Pour analyser cette réalité qui apparaît si évidente à certains, et tellement oubliée par d’autres, il est intéressant de lire le passionnant article des sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux , « " La "racaille et les "vrais jeunes". Critique d’une vision binaire du monde des cités », disponible dans son intégralité sur le site www.liens-socio.org  [4]. Pour les deux sociologues, « beaucoup ont été surpris par les violences [dites] urbaines des semaines dernières. Ayant publié en 2003 un livre intitulé Violences urbaines, violence sociale (Fayard, 2003) dont le point de départ était une « émeute urbaine » dans la ZUP de Montbéliard, ces événements ne pouvaient pas constituer pour nous une surprise. Les dernières phrases de notre livre évoquaient l’ampleur des discriminations subies par les jeunes Français issus de l’immigration et s’interrogeaient sur les conséquences sociales de l’impossible accès à l’emploi stable pour la majorité d’entre eux. Et le livre s’achevait par ces mots : « autant de bombes à retardement !... ».

Et pour ne pas aller droit dans le mur, Abdellali Hajjat, diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Lyon et auteur de "Immigration postcoloniale et mémoire" aux éditions L’Harmattan, n’hésite pas à interpeller la gauche dans La Revue Politique Virtuelle [5] et réaffirme que « les quartiers populaires français ne sont pas un “désert politique”  ».

"Position confortable de journalistes et d’universitaires"

Il estime ainsi que « certes les causes sociales et politiques des émeutes ont largement été évoquées par les médias français (qui ont, une fois n’est pas coutume, évité pour la plupart l’amalgame avec la « menace intégriste », contrairement à Sarkosy), mais quelques sociologues et/ou journalistes de gauche ont aussi souligné le « vide » ou le « désert » politique des banlieues populaires, où vivent une majorité des héritier(e)s de l’immigration postcoloniale, Français(e)s ou étranger(e)s. Ils affirment que la France a été le théâtre de « jacqueries », du type de celle du XIXème siècle, menées par le « lumpen du sous-prolériat », « sans conscience de classe ». Sous-entendu : s’il existait une force politique organisant cette révolte, tout son potentiel subversif serait orientable dans une logique révolutionnaire. Ils n’hésitent pas, de leur position confortable de journalistes et/ou d’universitaires, à déplorer l’« handicap » des émeutiers qui, contrairement aux ouvriers conscients de leur appartenance à la classe ouvrière, ne rentrent finalement pas dans les cadres de la pensée marxiste. Mais pour expliquer l’absence de représentation politique, ils ne reviennent pas sur la question de l’incapacité de la gauche française à devenir un horizon politique probable pour les habitants des banlieues populaires, en particulier sur le destin des militants immigrés ou issus de l’immigration postcoloniale. »

Rappelons que cette absence de la gauche dans les quartiers populaires a d’ailleurs été analysée par le chercheur Olivier Masclet, qui a publié sur le sujet un ouvrage important il y a déjà 3 ans :« La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué », Paris, La Dispute, 2003.

Mais de sa position confortable, le quotidien Libération a préféré à l’époque interpeller le CFCM (le Conseil français du culte musulman) et son « silence assourdissant dans les banlieues » [6]. La journaliste Catherine Coroller écrivait alors : « Depuis le début des violences en banlieue, le CFCM est critiqué... pour son silence. “Je déplore le fait qu’il n’ait pas réagi de manière officielle pour dénoncer les tentatives d’islamisation de ce qui se passe”, déplore Anouar Kbibech, président du conseil régional du culte musulman d’Ile-de-France-Est. »

Au même moment sur Oumma.com, Zakaria Gueddouri [7] souhaitait que « les violences urbaines cessent sans délais car insupportables et indéfendables, automutilantes et sans message intelligible. Puis, que les populations des quartiers populaires, jeunesse en tête, se mobilisent solidairement pour restaurer ces lieux de vie si injustement dégradés ces derniers jours et offrir aux caméras de certains reporters-pyromanes et autres pigistes de l’ « état d’urgence » une autre image d’une banlieue plus que jamais décidée à transformer sa colère et ses déceptions en actions participatives et constructives ». Mais la question de l’image médiatique de ces quartiers devrait davantage se poser au sein même des rédactions et des écoles de journalisme. En attendant, en mai 2002, un étudiant à l’École supérieure de journalisme de Lille réalisait un reportage [8] les rapports que les jeunes de Lille Sud entretenaient avec la religion : « Lille Sud n’écoute l’islam que d’une oreille. Le discours du recteur de la mosquée, très écouté il y a deux ans, après la mort d’un habitant du quartier, peine à répondre aux préoccupations quotidiennes des jeunes. »



[1] Janvier 2006 : Une révolte anarchiste, pas islamiste, par Malek Chebel (Le Monde 2) http://histoiresdememoire.org/artic...

[2] Janvier 2006 : " Incendies sans paroles. On nous promettait l’Islam et le terrorisme, on a la question sociale ! " Par Charles Reeve (paru dans L’Oiseau-Tempête, n° 13, http://oiseautempete.internetdown.org) http://www.wildcat-www.de/dossiers/...

[3] Novembre 2005 : Interview de Tariq Ramadan (AFP) : "Ne surtout pas islamiser la question de la banlieue " http://www.tariqramadan.com/article...

[4] Novembre 2005 : " La "racaille et les "vrais jeunes". Critique d’une vision binaire du monde des cités ". Par Stéphane Beaud et Michel Pialoux http://www.liens-socio.org/IMG/pdf/...

[5] Novembre 2005 : " Les quartiers populaires français ne sont pas un "désert politique" par Abdellaji Hajjat http://www.alencontre.org/page/Fran...

[6] Novembre 2005 : Le silence assourdissant du CFCM dans les banlieues (Libération) Le Conseil du culte musulman n’a pas su faire entendre sa voix. http://www.minorites.org/article.ph...

[7] Novembre 2005 : A propos des évènements de banlieue : La nécessaire autocritique et le devoir de vigilance Par Zakaria Gueddouri (Oumma.com) http://www.oumma.com/article.php3?i...

[8] Mai 2002 : Lille Sud n’écoute l’islam que d’une oreille (École supérieure de journalisme de Lille) http://www.esj-lille.fr/atelier/mag...



* Thème(s) associé(s) à l'article :
Banlieues - Conseil français du culte musulman - Discriminations - Inégalités - Médias