Qui peut dire si la clé qui ouvre la cage n’est pas cachée dans la cage ? [1]
Si la justice et l’impartialité sont inhérentes à l’Islam, comme le proclame
fuqaha, et comme le croient tous les musulmans, ces vertus ne
devraient-elles pas être reflétées dans les lois « islamiques » qui régissent
les relations entre hommes et femmes, ainsi que leurs droits respectifs ?
Pourquoi les femmes ont-elles été traitées comme des citoyens de seconde
classe dans les livres fiqh qui ont défini les termes de la Charia ?
Voilà les questions auxquelles j’ai été confrontée en 1979, lorsque ma vie
personnelle et intellectuelle a été transformée par la victoire de
l’Islamisme (l’usage de l’Islam comme idéologie politique) dans mon propre
pays. Comme la plupart des femmes iraniennes, j’ai fortement soutenu la
révolution iranienne de 1979, et cru en la justice de l’Islam. Mais j’ai
rapidement réalisé que dans un Etat islamique qui était et reste engagé dans
l’application de la Charia, le pilier du projet islamique, j’étais une
citoyenne de seconde classe. Cela m’a permis de réaliser que la justice de
l’Islam aujourd’hui ne peut se concevoir sans la « modernisation » et la
« démocratisation » de sa vision juridique. Pour ce faire, les discours
islamiques et les Islamistes doivent trouver un arrangement au sujet des
droits, en particulier ceux des femmes. La justice de l’Islam n’est plus
reflétée par les lois que certains Islamistes sont décidés à appliquer au
nom de la Charia.
Un choix douloureux
Cela nous amène à la relation épineuse entre Islam et féminisme, et à la
relation complexe entre des demandes de droits égaux pour les femmes et les
mouvements anticoloniaux et nationalistes de la première partie du XXe
siècle. Comme l’ont montré Leila Ahmed et d’autres, au moment où le
féminisme se formait et faisait de l’effet en Europe et en Amérique du nord
en tant que conscience et mouvement, il « fonctionnait aussi pour justifier
moralement les attaques menées sur des sociétés [musulmanes] autochtones, et
pour soutenir l’idée de supériorité globale de l’Europe. » [2]
Avec la montée des mouvements anticoloniaux et nationalistes, les Musulmans
se sont retrouvés sur la défensive en ce qui concerne les relations
traditionnelles entre hommes et femmes. Les femmes musulmanes qui ont acquis
une conscience féministe et plaidé en faveur de droits égaux pour les femmes
ont été pressées de se conformer aux priorités anticoloniales et
nationalistes. Tout écart pouvait être interprété comme une forme de
trahison. Les féministes occidentales pouvaient critiquer les éléments
patriarcaux de leurs propres cultures et religions au nom de la modernité,
mais les femmes musulmanes n’étaient pas en mesure de faire appel à ces
idéologies externes ou à des idéologies politiques internes (par ex. le
nationalisme et l’anticolonialisme) dans leur combat pour l’égalité des
sexes. Pour la plupart des modernistes et des libéraux, « l’Islam » était une
religion patriarcale qu’il fallait rejeter. Pour les nationalistes et les
anticolonialistes, le féminisme (le plaidoyer pour les droits des femmes)
était un projet colonial auquel il fallait résister. En d’autres termes, les
femmes musulmanes se retrouvaient face à un choix douloureux. Elles devaient
choisir entre leur identité musulmane (leur foi), et la nouvelle conscience
de leur genre.
Une issue paradoxale
Mais à mesure que le XXe siècle tirait à sa fin, ce dilemme disparu. Une
conséquence paradoxale et négligée de la montée de l’Islam politique est le
fait qu’il a contribué à la création d’un espace dans lequel les femmes
musulmanes peuvent réconcilier leur foi et leur identité avec leur lutte
pour l’égalité des sexes. Il est important de souligner que cela n’est pas
arrivé parce que les Islamistes offraient une vision égalitaire des
relations entre hommes et femmes. Au contraire, leur projet réel, un retour
de la Charia, et leur tentative de traduire en mesures les notions
patriarcales inhérentes à des interprétations orthodoxes de la loi islamique
ont provoqué une critique croissante de ces notions chez beaucoup de femmes,
incitant ainsi à plus d’activisme. Un nombre croissant de femmes n’ont
trouvé aucun lien inhérent ou logique entre le patriarcat et les idéaux
islamiques, et aucune contradiction entre l’Islam et le féminisme. Elles se
libèrent du carcan des discours anti-coloniaux et nationalistes qui ont
précédé.
Naissance d’un nouveau discours sur le genre
A la fin des années 80, sont apparus des signaux clairs de l’émergence d’une
nouvelle conscience, d’une nouvelle façon de penser, d’un discours sur le
genre à la fois « féministe » par son aspiration et ses demandes, mais
néanmoins islamique par son langage et ses sources de légitimité. Certaines
versions de ce nouveau discours ont été qualifiées de « féminisme islamique »,
expression que continuent de contester la majorité des Islamistes et
quelques féministes, qui la considèrent comme opposée à leurs positions et
idéologies respectives, selon lesquelles la notion de « féminisme islamique »
est contradictoire.
Mais alors, qu’est-ce que le « féminisme islamique » ? En quoi diffère-t-il
d’autres féminismes ? Pour répondre à ces questions, il faut examiner les
dynamiques du « féminisme islamique », et son potentiel dans le monde musulman
Il est difficile et peut-être vain de placer les voix féministes émergentes
dans des catégories nettes, ou d’essayer de générer une définition qui
reflète toutes les positions et approches différentes de soi-disant
« féminismes islamiques ». Comme d’autres féministes, leurs positions sont
locales, diverses, multiples, et en évolution. Beaucoup d’entre elles ont du
mal à admettre cette étiquette, et refusent d’être appelées « Islamiques » ou
« féministes ». Elles cherchent toutes « la justice des genres » et l’égalité
pour les femmes, mais elles ne sont pas toujours d’accord sur les
définitions de la « justice » et de « l‘égalité » ou sur les meilleures façons
de les atteindre. Selon moi, toute définition d’un « féminisme islamique » est
susceptible d’obscurcir plutôt que de clarifier notre compréhension d’un
phénomène qui, selon les mots de Margot Badran, « transcende et détruit
d’anciens binômes qui ont été construits. Parmi ceux-ci, les polarités entre
religieux et laïque, et entre « orient » et « occident ». [3]
Pour comprendre un discours toujours en formation, il est probablement
nécessaire de commencer par regarder comment ses opposants le décrivent ou
en d’autres termes, par la résistance contre laquelle il a cherché à lutter.
Les opposants au projet féministe dans l’Islam rentrent dans trois grandes
catégories : les musulmans traditionalistes, les fondamentalistes islamiques
et les « fondamentalistes laïques ». Les traditionalistes musulmans résistent
à tous les changements de ce qu’ils estiment être des habitudes valables
éternellement, sanctionnées par une Charia immuable. Les fondamentalistes
islamiques, une catégorie très vaste, sont ceux qui cherchent à changer les
pratiques actuelles par un retour à une version antérieure « plus pure » de la
Charia. Les fondamentalistes laïques, qui peuvent être aussi dogmatiques et
idéologiques que des fondamentalistes religieux, nient que des lois ou des
pratiques sociales basées sur la Charia puissent être justes ou égales.
Bien qu’ils adhèrent à des positions et à des traditions savantes
différentes, et que leurs programmes soient très différents, tous ces
opposants au projet féministe en Islam ont un point commun : une vision
essentialiste et non-historique des lois islamiques et du genre. Ils ne
voient pas que les prétentions et les lois sur le genre en Islam, comme dans
toute autre religion, sont construites socialement, et donc ouvertes à la
négociation et au changement historique. Ils résistent aux lectures qui
considèrent les lois islamiques comme tout autre système de lois, et
déguisent leur résistance par la mystification et la déformation. En
sélectionnant leurs arguments et leurs illustrations, les trois types
d’opposants ont recours aux mêmes sophismes. Ils cherchent par exemple à
clore la discussion en présentant des versets coraniques ou des hadiths hors
contexte. C’est un moyen pour les traditionalistes et fondamentalistes
musulmans de faire taire d’autres voix internes, abusant ainsi de l’autorité
du texte dans des intentions autoritaires. Les fondamentalistes laïques font
la même chose, mais au nom du progrès et de la science, et pour montrer la
misogynie des textes islamiques. Ils choisissent d’ignorer des attitudes
semblables envers les femmes dans d’autres écritures religieuses, les
contextes où ces textes sont apparus, ainsi que l’existence d’autres textes.
De cette manière, ils finissent par essentialiser et perpétuer la différence
et reproduisent une version crue du récit orientaliste de l’Islam. [4]
Ce qui manque souvent dans ces récits, c’est une reconnaissance du fait que
l’on admettait l’inégalité entre hommes et femmes dans l’ancien monde, et
que les perceptions de la femme dans les textes chrétiens et juifs ne sont
pas très différentes de celles des textes islamiques. Ce qui a transformé la
situation des femmes dans l’occident chrétien, ce sont les nouvelles
conditions sociales qui ont façonné et furent façonnées par les nouveaux
discours politiques et socio-économiques, et par de nouvelles manières de
comprendre la religion.
C’est dans ce contexte qu’il faut réexaminer les activités des soi-disant
« féministes islamiques ». En dévoilant une histoire cachée et en relisant les
sources textuelles, elles prouvent que les inégalités ancrées dans la loi
islamique ne sont ni des manifestations de la volonté divine, ni les pierres
angulaires d’un système social irrémédiablement régressif, mais bien des
constructions humaines. Elles montrent également à quel point des
constructions aussi inégalitaires contredisent l’essence même de la justice
divine que révèle le Coran, et la manière dont les textes sacrés de l’Islam
ont été teintés des idéologies de leurs interprètes. Par exemple elles
montrent que les droits unilatéraux des hommes au divorce (talaq) et à la
polygynie ne leur ont pas été accordés par Dieu, mais par des juristes
musulmans. Ces « droits » ont été construits de manière juridique en suivant
la manière dont les anciens juristes musulmans conceptualisaient et
définissaient le mariage : comme un contrat d’échange modelé sur le contrat
de vente, qui d’ailleurs a servi de modèle à la plupart des contrats dans
les lois islamiques.
Disparition du patriarcat dans les textes sacrés
La majorité de ces savantes féministes ont focalisé leur énergie dans le
domaine des interprétations coraniques (tafsir), et découvert avec bonheur
le message égalitaire du Coran. [5] L’origine de l’inégalité entre hommes et
femmes dans la loi islamique, selon ces savantes, réside dans une
contradiction interne entre les idéaux de l’Islam et les normes sociales des
premières cultures musulmanes. Alors que les idéaux de l’Islam appellent à
la liberté, à la justice et à l’égalité, les normes et les structures
sociales musulmanes durant les années de formation de la loi islamique ont
entravé leur réalisation. Au lieu de cela, ces normes sociales furent
assimilées dans la jurisprudence islamique à travers une série de théories
et de prétentions théologiques, juridiques et sociales. Parmi les
propositions saillantes : « les femmes ont été créées à partir des hommes et
pour les hommes » ; « les femmes sont inférieures aux hommes » ; « les femmes
doivent être protégées » ; les hommes sont les gardiens et les protecteurs
des femmes » ; « le mariage est un contrat d’échange » ; et « la sexualité
masculine et la sexualité féminine sont différentes, et cette dernière est
dangereuse pour l’ordre social ». Ces prétentions et théories sont les plus
évidentes dans les règles définissant la formation et la résiliation du
mariage, à travers lesquelles les inégalités entre hommes et femmes sont
maintenues dans des sociétés musulmanes actuelles. Dans mes travaux sur le
mariage et le divorce, j’ai tenté de m’atteler à ces prétentions juridiques
afin de montrer comment la science de la jurisprudence islamique s’est faite
elle-même prisonnière de ses propres théories juridiques, qui avec le temps
ont dépassé l’appel par le Coran à la justice et à la réforme. [6]
Ces voix féministes émergentes en Islam se trouvent dans une position unique
pour provoquer un changement de paradigme si nécessaire dans la loi
islamique. Cela parce qu’elles présentent les inégalités ancrées dans la loi
islamique non pas comme une manifestation de la volonté divine, mais comme
une construction de la part de juristes masculins. Les conséquences peuvent
être importantes des points de vue épistémologique et politique. Des
conséquences épistémologique parce que si l’on suit cet argument jusqu’à sa
conclusion logique, certaines règles qui ont jusqu’à présent été
revendiquées comme « islamiques » et comme contenues dans la Charia, ne sont
en fait que les visions et les perceptions de certains musulmans, et en tant
que telles des pratiques et des normes sociales qui ne sont ni sacrées ni
immuables, mais humaines et changeantes. Des conséquences politiques parce
que de telles analyses peuvent à la fois dégager les Musulmans d’une
position défensive, et leur permettre de dépasser les anciens préceptes fiqh
pour chercher de nouvelles questions et de nouvelles réponses.
Une telle approche de textes religieux peut avec le temps ouvrir la voie à
des changements radicaux et positifs dans la loi islamique, pour accueillir
des concepts comme l’égalité des sexes et les droits humains. Auront-ils
lieu un jour, et ces concepts seront-ils reflétés dans la législation
nationale ? Cela dépend de l’équilibre du pouvoir entre traditionalistes et
réformistes dans chaque pays musulman, et de la capacité des femmes à
organiser, à participer au processus politique, et à s’engager avec les
partisans de chaque discours. Mais il faut garder trois éléments importants
à l’esprit :
Premièrement, la loi islamique, comme tout système de loi, est réactive en
ce sens qu’elle réagit aux pratiques sociales et à l’expérience des gens.
Elle possède le potentiel ainsi que les mécanismes juridiques nécessaires
pour traiter les revendications d’égalité des femmes. Il ne faut pas oublier
que très souvent la pratique précède la théorie juridique, ce qui signifie
que lorsque la réalité sociale change, la pression sociale pourra opérer des
changements dans la loi.
Deuxièmement, la loi islamique est toujours le monopole de savants masculins
dont la connaissance des femmes provient de textes et de manuels tous écrits
par des hommes, tous construits sur une logique de juriste, et qui reflètent
des réalités d’un autre âge, et une autre série d’intérêts. Ce monopole doit
être brisé. Ce ne sera possible que lorsque les femmes musulmanes
participeront à la production du savoir, lorsqu’elles seront en mesure de
poser des questions nouvelles et audacieuses.
Finalement, il existe une alliance théorique entre l’esprit égalitaire de
l’Islam et la quête féministe pour la justice et pour un monde juste. C’est
peut-être ce qui rend le projet féministe en Islam si dérangeant par rapport
aux visions conventionnelles et aux intérêts acquis dans le monde musulman
et au-delà.
Références
1 A. Sharma, ‘Preface’ in A. Sharma and K. Young (éd.), Feminism and World
Religions (Albany, NY : State University of New York Press, 1999), p. ix.
2 L. Ahmed, Women and Gender in Islam (New Haven : Yale University Press,
1992), p. 54.
3 M. Badran, ‘Islamic feminism : what’s in a name ?’, Al-Ahram Weekly Online,
No. 569, Janvier 2002, pp. 17-23.
4 Voir par exemple H. Moghissi, Feminism and Islamic Fundamentalism : the
limits of postmodern analysis (London and New York : Zed Press, 1999).
5 Voir par exemple A. Barlas, Believing Women in Islam : unreading
patriarchal interpretations of the Qur’an (Austin, TX : University of Texas
Press, 2002) ; R. Hassan, ‘Equal before Allah : woman/man equality in the
Islamic tradition’, Harvard Divinity Bulletin 7, no. 2, Jan-May 1987 ; F.
Mernissi, Women and Islam : an historical and theological enquiry (translated
by Mary Jo Lakeland), (Oxford:Blackwell, 1991) ; et A. Wadud, Qur’an and
Woman : reading of the sacred text from a woman’s perspective (New York :
Oxford University Press, 1999).
6 Z. Mir-Hosseini, Islam and Gender : the religious debate in contemporary
Iran (New Haven : Princeton University Press, 1999) ; et aussi Z. Mir-Hosseini
‘The Construction of gender in Islamic legal thought and strategies for
reform’, Hawwa Journal of Women in the Middle East and the Islamic World,
Vol 1, No 1, 2003, pp. 1-28.
Remerciements
Cet article a été publié avec la permission de l’auteur.
[1] A. Sharma, ‘Preface’ in A. Sharma and K. Young (éd.), Feminism and World
Religions (Albany, NY : State University of New York Press, 1999), p. ix.
[2] L. Ahmed, Women and Gender in Islam (New Haven : Yale University Press,
1992), p. 54.
[3] M. Badran, ‘Islamic feminism : what’s in a name ?’, Al-Ahram Weekly Online,
No. 569, Janvier 2002, pp. 17-23.
[4] Voir par exemple H. Moghissi, Feminism and Islamic Fundamentalism : the
limits of postmodern analysis (London and New York : Zed Press, 1999).
[5] Voir par exemple A. Barlas, Believing Women in Islam : unreading
patriarchal interpretations of the Qur’an (Austin, TX : University of Texas
Press, 2002) ; R. Hassan, ‘Equal before Allah : woman/man equality in the
Islamic tradition’, Harvard Divinity Bulletin 7, no. 2, Jan-May 1987 ; F.
Mernissi, Women and Islam : an historical and theological enquiry (translated
by Mary Jo Lakeland), (Oxford:Blackwell, 1991) ; et A. Wadud, Qur’an and
Woman : reading of the sacred text from a woman’s perspective (New York :
Oxford University Press, 1999).
[6] Z. Mir-Hosseini, Islam and Gender : the religious debate in contemporary
Iran (New Haven : Princeton University Press, 1999) ; et aussi Z. Mir-Hosseini
‘The Construction of gender in Islamic legal thought and strategies for
reform’, Hawwa Journal of Women in the Middle East and the Islamic World,
Vol 1, No 1, 2003, pp. 1-28.