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Islam & Laïcité >> Contributions aux débats

Une mosquée à Strasbourg, rien n’est moins sûr mais…
par Jean-Claude Herrgott

En s’appuyant sur l’exemple de la construction de la mosquée de Strasbourg, Jean-Claude Herrgott montre que la liberté de culte rencontre des obstacles dès qu’il s’agit de l’islam.

Strasbourg aura finalement sa mosquée. Tel est, à première vue, le sens de la décision prise le 5 septembre par Fabienne Keller, (UDF), et Robert Grossmann, (RPR). Le revirement du tandem qui préside aux destinées de la capitale alsacienne est considérable si l’on se souvient de l’hostilité témoignée, au lendemain des municipales, tant à l’égard du responsable du projet, « cet étranger, ce M Boussouf que l’on ne connaît pas », qu’au projet lui-même qualifié généreusement « d’intégriste, de socialiste et de pharaonique ».

La satisfaction affichée par les musulmans, les premiers commentaires sur le fait que la mosquée ne serait plus un enjeu entre gauche et droite paraissent cependant prématurés. Rien ne permet, aujourd’hui, de penser que les musulmans soient sur le point, à Strasbourg comme partout en France, de pouvoir exercer leur liberté de culte dans des lieux de culte dignes de ce nom à l’instar des fidèles et croyants des autres religions.

Si le tandem strasbourgeois a estimé que « le moment était venu de marquer son approbation » à un projet qu’il vouait, il y a peu, aux gémonies, sa volte face tient davantage de l’acceptation contrainte de la réalité que de l’enthousiasme. La contrainte est celle de la défaite lors des législatives de ce printemps, élection perdue de 121 voix. L’indécision de l’époque a uni contre le tandem, partisans et adversaires du projet. Depuis Martin Bucer, à Strasbourg, religion et politique ont toujours eu partie liée d’autant que demeure, en Alsace Moselle un régime particulier de cultes reconnus. A l’antagonisme historiquement dépassé entre catholiques et protestants, s’est substituée la question de la nature de la place qui doit être accordée à l’islam dans la cité. Quant à l’enthousiasme, les termes de la décision traduisent avant tout une gestion sécuritaire de l’islam, empreinte selon l’expression de Mme Keller d’une méfiance absolue à l’égard de « l’irruption islamique dans une Alsace, terre de tradition chrétienne ».

En premier lieu, de quel droit une collectivité locale, qui, pour l’heure, refuse en toute illégalité d’instruire un permis de construire, s’arroge-t-elle une compétence pour définir et réduire, d’une manière culinaire, un projet de construction qui, par définition, est privé ? Certes, le maître d’ouvrage, lui-même, recherche des économies sur le projet imposant dessiné à l’issue d’un concours international par Paolo Portogheisi, architecte de la Grande Mosquée de Rome. Mais, à défaut d’accord ratifié entre le responsable du projet et la ville, celle-ci ne dispose d’aucun pouvoir unilatéral pour se transformer, d’autorité chargée de respecter la loi et le droit de l’urbanisme, en maçon dépourvu de fil à plomb.

En second lieu, Mme Keller et M Grossmann entendent contrôler les flux financiers. Toutefois, déjà rendue publique, l’ingénierie financière constitue dès à présent une première en France avec la limitation des contributions étrangères et un financement complet avant construction comme en matière d’ouvrage public. Au delà, la collectivité serait au delà du droit ; nul pouvoir propre d’investigation bancaire n’existe pour les collectivités locales.

Enfin, la mosquée « devrait être sous le contrôle des autorités de la république ». Le principe de laïcité, la séparation de l’église et de l’Etat interdisent l’idée d’un contrôle qui prendrait la forme soit d’un régime de police, soit d’une religion organisée par les pouvoirs publics. De ce point de vue, l’invocation de « l’islam français » , qui serait aux yeux de ses thuriféraires sous contrôle, n’est qu’une référence à l’islam des colonies et spécialement celui de l’Algérie française qui entendait placer l’islam sous le contrôle des autorités publiques et en faire une religion officielle.

Ainsi énoncées, les restrictions à l’appui de la décision positive n’augurent pas d’une construction prochaine, d’autant qu’une nouvelle délibération est annoncée . Elles préfigurent l’obstruction procédurière qui a caractérisé pendant quinze ans la gestion du permis de construire de la rue de Tanger à Paris et rappellent que la première pierre de la Grande Mosquée de Marseille a été posée dans les années trente sans que, depuis, une seconde l’ait rejointe. Un contrat qui ne contiendrait que des obligations pour le partenaire musulman et qui autoriserait la collectivité à s’affranchir des principes et des règles juridiques n’a guère de chance de prospérer.

S’il ne vaut pas nécessairement construction, le revirement de position montre que les faits sont têtus. La perception peut en être différente, leur réalité s’impose. Intégrée dans la ville depuis plus d’un quart de siècle, la mosquée présidée par Abdellah Boussouf est une réalité incontestable qui fédère la plus grande part de la pratique cultuelle d’origine du Maghreb. S’il pouvait susciter les sympathies des tenants d’un « islam à la française », laïc et libéral, s’il flattait le discours nationaliste de la préférence nationale, s’il a divisé profondément l’ancienne majorité, le contre projet qui avait la faveur des harkis et de M Grossmann est apparu pour ce qu’il était : une contestation politique dépourvue de toute inspiration religieuse.

La municipalité de droite a rencontré les mêmes difficultés que la précédente : difficulté à percevoir l’hétérogénéité des différentes sensibilités musulmanes, absence de références conceptuelles pour définir les termes d’une politique publique. Comme l’écrivait cet été M Boussouf au ministre de l’intérieur, N Sarkozy, « jusqu’à présent, les politiques d’intégration de l’islam ont été le fait soit de politiques nationales au travers de plusieurs expériences de mise en place de comités consultatifs, soit d’initiatives communales peu nombreuses . Il conviendrait maintenant de penser l’articulation entre ces deux niveaux d’initiatives », ne serait-ce que pour éviter les dénis juridiques dans lesquels, les collectivités locales se perdent en croyant contenir « l’islamisme » alors qu’elles ne font qu’entretenir l’exacerbation d’identités minoritaires.

En encourageant l’émergence d’un islam européen fondé sur la réalité de la présence musulmane en Europe et sur la nécessaire dialectique entre les valeurs de cette religion et les valeurs universelles des pays dans lesquels elle s’inscrit, Catherine Trautmann avait pressenti qu’une gestion sécuritaire de l’islam était inefficace pour répondre à la question de l’insertion de l’islam , aux questions du quotidien que posent les musulmans pour les lieux de culte, les cimetières, les rites dus aux morts, aux questions qui peuvent leur être posées sur le droit des femmes, sur l’universel, etc…Dans ce dossier, droite et gauche ne s’identifient pas nécessairement dans leurs réponses, mais comme l’indique le premier ministre, le pragmatisme invite à reconnaître ce qui permet de progresser. « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles »(Sénèque).

[voir le compte-rendu de la réunion du 13 septembre 2002. Rubrique "compte-rendus".]





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Collectivités locales - Lieux de culte