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Islam & Laïcité >> Contributions aux débats

Femmes, féminismes, christianisme
par Mathilde Dubesset

Intervention de Mathilde DUBESSET, historienne, maîtresse de conférences à l’ l’IEP de Grenoble, à la Maison de l’UNESCO à Paris, 18 septembre 2006 lors du Colloque « Qu’est ce que le féminisme musulman ? » .

Trois termes dont l’association peut sembler surprenante. En effet féminisme et christianisme n’ont pas fait toujours fait bon ménage. Le discours actuel du Vatican est souvent très critique sur le féminisme et de l’autre côté, les féministes ne ménagent pas leurs critiques aux religions. Cas particulier de la France où la méfiance à l’égard du fait religieux est souvent de règle et pas seulement parmi les féministes. C’est l’héritage d’un siècle d’une histoire conflictuelle entre, d’une part l’Eglise catholique, institution très puissante pendant des siècles en France (et en Europe), puis fortement remise en cause par la Révolution française, et d’autre part la République, héritière de la tradition révolutionnaire, qui au tournant des 19e et 20° siècles, s’est attaquée à ce qu’elle considérait comme l’influence néfaste de l’Eglise.
Les femmes furent d’ailleurs un enjeu majeur dans cette confrontation entre l’Eglise catholique qui comptait sur elles pour garder vivante la foi religieuse et la transmettre aux enfants, et la République soucieuse de soustraire les enfants, et en particulier les filles, à l’influence de l’Eglise, grâce à l’école publique, laïque et obligatoire.
Quant aux féministes françaises de la première vague (débuts du 20e siècle), elles étaient elles aussi en général très critiques à l’égard du discours religieux sur « la femme » ; un discours qui mettait en avant ses devoirs, comme épouse et mère, sans reconnaître son existence en tant que personne, susceptible d’exercer sa liberté. L’Eglise catholique refusait alors clairement l’idée, nouvelle à l’époque, de droits des femmes et d’égalité entre les sexes. Pourtant il y eut, dans les premiers mouvements féministes français, des femmes chrétiennes, en particulier des protestantes.
Il était donc déjà possible, il y a un siècle, d’être chrétienne et féministe, c’est à dire attachée à l’idée d’émancipation personnelle des femmes et d’égalité des droits entre les deux sexes, une position en réalité assez délicate et souvent mal comprise.

Deux temps dans cette réflexion à caractère historique, s‘inscrivant plutôt dans un cadre européen et français :
- Le christianisme, un facteur, parmi d’autres, de l’inégalité entre hommes et femmes dans nos sociétés
- Des éléments favorables, dans la tradition chrétienne aussi, à l’émancipation des femmes

1 - Le christianisme, un facteur, parmi d’autres, de l’inégalité entre hommes et femmes

Le christianisme, comme le judaïsme et l’islam, sont des religions nées dans des sociétés patriarcales, dans l’aire géographique de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient, où le primat du masculin était particulièrement affirmé.

Que dit la Bible, ce « Livre » pour partie commun aux Juifs et aux chrétiens et dont certains récits ont été repris dans le Coran, sur les femmes et la différence des sexes ?
Dans le 1er récit de la Genèse, qui constitue le 1er livre de la Bible, il est dit que “Dieu créa les êtres humains à sa ressemblance ; il les créa homme et femme”. La dualité du genre humain est ici clairement énoncée sans hiérarchisation explicite de l’un par rapport à l’autre. Mais c’est le second récit qui a été retenu par la tradition chrétienne, celui qui met en scène la création d’abord de l’homme Adam puis de la femme Eve, comme aide et compagne. L’interprétation qui en a été faite par les traditions juive et chrétienne est donc celle d’une subordination de la femme à l‘homme.
Et puis il y la grande question de la faute originelle. Les Pères de l’Eglise, aux premiers temps du christianisme, ont lourdement insisté sur la part prise par Eve, la première femme. Si l’exégèse contemporaine relativise fortement cette question, il faut reconnaître que la représentation transmise au fil des siècles de « la faut » d’Eve a nourri la suspicion à l’égard des femmes ; d’où cette représentation de « la femme » tentatrice et dangereuse qui a nourri l’imaginaire des sociétés chrétiennes à laquelle s’ajoute une vision négative de la sexualité, particulièrement marquée dans la culture chrétienne, à la différence du judaïsme et de l’islam.
Il faut cependant souligner la richesse et la diversité des textes bibliques dont les lectures et les interprétations ont fait l’objet de débats au fil du temps. Mais il est vrai que, dans la Bible, les femmes occupent de fait une place mineure, ce qui n’est pas du tout surprenant si l’on resitue ces textes dans leur contexte historique.

Deux exemples du statut d’infériorité des femmes dans la tradition biblique : le voile des femmes et leur impossible accès à la gestion du sacré
Le voile des femmes, est mentionné explicitement dans l’Ancien Testament, dans une épître de l’apôtre Paul et aussi dans le Coran. Il doit cacher le visage et le corps des femmes, surtout des femmes mariées (qui appartiennent à un homme), en les soustrayant au regard des autres hommes. Une précision importante : le fait, pour les femmes, d’avoir la tête couverte, n’a rien de spécifique au monde musulman. C’est une pratique commune à l’ensemble des sociétés de l’Antiquité et qui s’est maintenue, y compris en Europe jusqu’à l’époque contemporaine, en particulier autour de la Méditerranée. Il est ici bien difficile ici de distinguer entre ce qui est de l’ordre de la prescription purement religieuse et ce qui relève de la tradition, des convenances, de l’habitude.
Quant à l’exclusion des femmes de la gestion du sacré, elle se traduit par le monopole masculin de la fonction sacerdotale (être prêtre). Les prêtres catholiques, comme les prêtres du temple de Jérusalem dans les temps très anciens, sont exclusivement des hommes. Cette exclusion des femmes est sans doute plus marquée dans les religions monothéistes, celles du Dieu unique, pensé et représenté au masculin. Dans les traditions polythéistes de l’Antiquité, il y avait des femmes prêtresses mais à certaines conditions (la virginité par exemple). Et même quand la fonction des responsables religieux n’était pas sacralisée (cas des pasteurs protestants, des rabbins juifs ou des imams musulmans), l’accès des femmes a été longtemps impensable donc impossible.
Deux éléments d’explication à cette exclusion des femmes. D’abord l’argument de “l’impureté féminine” si souvent invoquée par les religions : une vision liée sans doute au regard ambivalent porté sur le corps des femmes, mêlant fascination et peur ; un corps longtemps perçu comme mystérieux, avec cette capacité prodigieuse à mettre au monde une descendance (une forme puissance des femmes ?) mais aussi un corps dont le sang perdu régulièrement, était perçu comme « impur » (voir les travaux des anthropologues). Autre explication : la hiérarchie entre le "1er" et le "2ème" sexe » et l’impossible (ou le très rare) accès aux lieux du pouvoir (ici le pouvoir religieux) qui est un fait attesté dans la plupart des sociétés humaines, à l’échelle du temps historique, même si le 20e siècle opère, dans ce domaine, une véritable rupture.

Un héritage qui a pesé lourd au fil des siècles mais aussi des brèches qui se sont ouvertes
Ainsi, la tradition catholique, malgré certains blocages, a laissé un espace aux femmes
Le clergé catholique était et est encore un monde d’hommes. D’où une culture catholique qui, dans ses institutions, son organisation très hiérarchisée avec sa “tête” romaine, est très masculine. Il y a sans doute là un élément d’explication à l’interdit sur l’accès des femmes à la prêtrise, aux ministères consacrés. Une impossibilité justifiée par des arguments théologiques (parfois contredits à l’intérieur même de l’Eglise) mais aussi au nom de la tradition. On peut noter que l’insistance catholique sur la valorisation de la différence des sexes se conjugue, du côté du Vatican, avec un rejet très clair du concept de genre (le gender), concept couramment employé aujourd’hui dans les sciences humaines.
Pourtant, des femmes ont pu, dans la tradition catholique, se faire une place et trouver des espaces d’expression et même parfois de liberté. Prenons le cas des religieuses, ces femmes vivant dans des communautés féminines et soumises comme les prêtres et les moines, à la règle du célibat. Des travaux historiques récents ont montré comment les couvents n’ont pas été seulement ces lieux d’enfermement dénoncés par exemple au moment de la Révolution française, mais aussi des lieux d’accès à l’étude, à la musique par exemple, y compris dans des temps lointains : cas de Hildegarde de Bingen, abbesse allemande du 12e siècle, musicienne et botaniste, de Thérèse d’Avila, dans l’Espagne du 16e siècle, qui a laissé un oeuvre importante ( première femme “docteur de l’Eglise”). Dans la France du 19e siècle, de nombreuses congrégations religieuses féminines ont joué un rôle non négligeable dans l’alphabétisation des filles des classes populaires, avant les lois scolaires républicaines. Certes le couvent pouvait être un lieu de réclusion (pour des jeunes filles qui avaient « fauté ») mais ce pouvait être aussi l’occasion d’échapper à la misère matérielle et à la tutelle familiale et conjugale, voire d’accéder à des responsabilités qui n’avaient guère d’équivalents, pour une femme, dans la vie civile : c’était le cas des supérieures de grandes congrégations, ou des religieuses missionnaires aux vies parfois assez aventureuses.
Il y a donc une ambivalence dans la tradition catholique qui pouvait offrir un espace d’initiative non négligeable aux femmes, tout en tenant des discours clairement hostiles à l’idée de droits des femmes, idée qui commence à émerger à la fin du 19e siècle et au début du 20e quand monte la première vague féministe. La réaction est à l’époque globalement négative dans les milieux catholiques, même si certaines femmes (très minoritaires) imaginent un « féminisme chrétien » qui n’a guère de traduction concrète. En revanche, de nombreuses femmes de culture protestante sont, à cette époque, engagées dans les organisations féministes.

2- Des éléments favorables, dans la tradition chrétienne aussi, à l’émancipation des femmes

Une ouverture du côté protestant
Le visage plus “progressiste” du protestantisme français dans de nombreux domaines dont celui du statut des femmes est à relier d’une part à l’héritage de La Réforme, grande rupture religieuse dans le monde chrétien au 16e siècle, mais aussi au statut de minorité des protestants français, groupe longtemps persécuté, dont l’existence et les droits ne furent reconnus qu’à la fin du 18e siècle et confirmés par la Révolution Française. D’où une culture protestante qui, en France, a été plus sensible aux idéaux d’émancipation politique et sociale.
Dans la tradition protestante, il y a eu, dès les débuts, une valorisation du couple et de la vie conjugale même si le mariage n’est plus un sacrement et peut être rompu par un divorce, à la différence de l’idéal catholique d’indissolubilité du mariage. Mais cette insistance sur le couple ne signifiait pas pour autant l’absence de hiérarchie entre l’homme et la femme. Le statut subalterne des femmes a aussi été la règle dans les sociétés protestantes qui se sont parfois montrées très dures à leur égard. La vague de persécution des sorcières dans l’Europe des 16e-17e siècles a été particulièrement sévère dans les régions protestantes. En même temps, il y a dans la tradition protestante, comme dans la tradition juive, un attachement aux figures de « femmes vaillantes”, celles de la Bible mais aussi celles qui ont résisté aux persécutions dont les protestants ont été victimes, par exemple dans la France du 17e et des débuts du 18e siècle.
Un autre élément peut expliquer une tendance, plus précoce dans la tradition protestante, à penser les femmes comme des sujets capables d’exercer leur liberté : l’importance accordée au fait d’accéder directement au texte de la Bible, pour les fidèles, hommes ou femmes. D’où l’investissement protestant dans l’éducation, y compris celle des filles. Dans la France du début du 20esiècle, les femmes de culture protestante étaient nombreuses parmi les institutrices, professeurs et directrices de lycées de jeunes filles mais aussi parmi les premières femmes avocates, médecins ou ingénieurs. Des femmes instruites, souvent sensibles aux idées nouvelles qui commencent à s’exprimer autour de “l’émancipation des femmes”, des femmes que l’on retrouve sans surprise à la tête d’associations actives pour les droits des femmes dans la France des années 1900-1930.

Des changements à l’œuvre, des traditions religieuses questionnées de l’intérieur
L’Eglise catholique continue de présenter un visage parfois très traditionnel, avec la réaffirmation au long du 20e siècle de l’interdit sur la contraception dite « non naturelle » (pourtant largement pratiquée y compris par les femmes catholiques). Il est beaucoup question de la “dignité” des femmes dans les textes pontificaux mais le partage des tâches dans l’Eglise entre les hommes et les femmes fait que la parole officielle du monde catholique (à la TV ou à la radio par exemple) reste très masculine. Pourtant, l’Eglise catholique fonctionne en grande partie grâce à des femmes qui assurent l’essentiel de la catéchèse, animent des célébrations en l’absence de prêtres puisque ceux-ci se font rares. Beaucoup de femmes ont des responsabilités importantes dans les diocèses, investissent la recherche théologique. Dans les années 1970, certaines ont clairement posé la question de l’ordination des femmes (l’accès à la prêtrise) mais sans être entendues. Le contraste sur ce plan est important avec le monde protestant.

L’avance protestante en matière d’égalité entre hommes et femmes
En France, les femmes protestantes furent nombreuses, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, parmi les pionnières du Mouvement Français pour le Planning familial. Leur engagement se faisait au nom du bonheur des couples qui devaient pouvoir accéder à la maîtrise de leur fécondité, sans renoncer aux joies de l’amour. Il y eut certes des réticences face à la revendication du “droit à l’avortement” au début des années 1970 pour des femmes attentives aussi à la dimension éthique du problème. Certaines prirent leurs distances, mais beaucoup estimèrent indispensable que la loi devait mettre fin à une hypocrisie collective, efficacement dénoncée par les mouvements féministes, et que les femmes devaient, en conscience, exercer leur liberté, sans pour autant que l’avortement soit considéré comme un geste anodin.
Autre exemple de l’avance protestante concernant le statut des femmes, l’accès à la fonction de pasteur ouvert aux femmes , à partir du milieu des années 1960, dans l’Eglise Réformée de France non sans de vifs débats internes. Parmi les multiples raisons de cette ouverture, deux facteurs ont pu jouer un rôle importants : le présence des femmes dans les facultés de théologie des pays protestants d’Europe dès le début du 20e siècle, et le fait que la fonction de pasteur n’a pas le caractère de sacralité qui est celui du « ministère consacré » du prêtre catholique. Par ailleurs, ce sont souvent des femmes protestantes qui ont ouvert le chantier de la théologie féministe dont les productions sont nombreuses, en particulier dans le monde anglo-saxon depuis les années 1970. Les travaux des théologiennes (dont des catholiques) ont réinterrogé les textes bibliques, en rendant plus visibles des figures de femmes telles Myriam, Rachel, Deborah et d’autres encore dans l’Ancien testament, et bien sûr Marie, mère de Jésus de Nazareth dont l’approche a été renouvelée en mettant à distance les images pieuses du 19e siècle. Ces recherches théologiques soulignent le fait que des femmes ont été de véritables interlocutrices,du Christ, et que certaines d’entre elles furent même les premières messagères du matin de Pâques. Autre piste de recherche, la remise en cause de la figure masculine de Dieu avec la proposition de s’adresser non plus au Dieu « père » tel qu’il est appelé dans le monde chrétien mais au Dieu « père et mère » « il et elle », intégrant la dualité de l’humanité. Le débat ne fait que commencer…

« Catholiques et féministes », c’est l’affirmation de femmes très engagées dans la réflexion critique sur le statut des femmes dans leur Eglise. Cette expression suscite parfois l’étonnement parmi les féministes en France. Nous savons aujourd’hui, grâce à de nombreux travaux, que le féminisme est pluriel même si les féministes (dont des hommes) ont en commun l’objectif d’une réelle égalité, en droit et dans les faits, entre hommes et femmes ; égalité qui doit pouvoir se conjuguer avec les différences (entre hommes et femmes comme entre personnes d’origines ou de religions différentes). Une tâche s’impose donc à celles et ceux qui entendent conjuguer appartenance à une religion et défense des droits des femmes, c’est le fait de ne plus accepter que des contraintes spécifiques soient imposées à des femmes « au nom de la religion ». La vigilance et la fermeté sont indispensables, à tous les niveaux, y compris de l’intérieur des grandes confessions religieuses, face à des courants intégristes et fondamentalistes hostiles au libre débat, à l’idée de droits des femmes, à la laïcité qui garantit la liberté de conscience et refuse qu’une religion ou une idéologie impose des prescriptions contraires aux droits des personnes. Féministes et musulmanes : pourquoi pas ? C’est en tout cas un beau défi en ce début du 21e siècle !