"Eux ", ce sont les jeunes des banlieues, catégorie assez floue dès qu’on cherche à la cerner, mais qui parle au sens commun : " eux ", en tout cas, ce n’est pas " nous ". Joël Roman, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, se risque dans un petit livre vif, courageux et intelligent, sur un terrain où il n’y a que de mauvais coups à prendre, tant la gauche comme la droite ont délégitimé une position aujourd’hui carbonisée en " droits-de-l’hommisme ", selon le mot de Nicolas Sarkozy.
Le premier ministre, en instaurant en novembre 2005 un couvre-feu, fait explicitement référence à la guerre d’Algérie, et désigne clairement une catégorie de jeunes comme n’appartenant pas à la communauté nationale. " Un fil rouge ", selon l’auteur, court d’ailleurs du discours de Dominique de Villepin à celui du ministre de l’intérieur (de la " racaille " au nettoyage au Kärcher) et aux tracasseries policières : " Celui de la stigmatisation d’une population entière, au nom de ce qu’elle est : les descendants d’une immigration postcoloniale. Le mélange de mépris et de paternalisme, l’injonction contradictoire de s’intégrer et de rester à sa place sont directement hérités de l’attitude coloniale. "
Derrière l’éternelle question de l’intégration de ces jeunes, rôde une suspicion : la cinquième colonne du terrorisme pourrait bien être là, dans nos banlieues. " L’intégration ", rappelle Joël Roman, fut justement la dernière carte, jouée trop tard, pour garder l’Algérie dans le giron français et sortir du statut colonial sans en sortir. La stigmatisation de ce groupe indéfinissable, qui souffre autant d’un défaut de place reconnue que de perspectives, pose à nouveau la question de l’immigration, qui sous-entend toujours deux choses : " Il y en a trop, et ce n’est pas les bons ", ce que dit crûment l’expression " immigration choisie ".
" Eux " d’abord, c’est la banlieue, " une territorialisation de la question sociale " qui donne chair aux peurs de notre temps, communautarisme, terrorisme, délinquance, mal-être ou chômage. Joël Roman montre comment la banlieue est d’abord une catégorie politique sans possibilité d’expression spécifique : " La sensation de l’impasse et la conscience du mépris sont toujours à la racine des fureurs banlieusardes. " Si certaines cités sont des zones de non-droit, " ce n’est pas parce qu’on ne peut pas y entrer, mais parce qu’on ne peut pas en sortir ".
Si on y rajoute un islam souvent fantasmatique ; une violence, à travers les émeutes, d’abord de territoire et tournée contre soi ; et le désordre de la délinquance, c’est bien une culpabilité collective, essentielle et définitive, qui pèse sur " eux ", moins en raison de ce que font les uns et les autres, que de ce qu’ils sont.
Les politiques, au nom du refus de " l’angélisme ", confortent à leur tour cette vision d’une France assiégée et emboîtent, de près ou de loin, le pas au Front national, au nom même de la lutte contre Le Pen. Les " sauvageons " sont ainsi triplement responsables : des désordres qu’ils engendrent, de la perte de sens civique dont ils témoignent, et de la radicalisation que cela entraîne chez " nous ", avec la montée du vote frontiste. Logique circulaire, qui nourrit un social-populisme des élites et leur évite, selon Joël Roman, de se pencher sur les raisons du discrédit des partis de gouvernement.
Derrière " l’Arabe qui cache la forêt ", c’est bien sûr la question essentielle de l’identité qui est posée : que veut dire être français ? " C’est parce que chacun est renvoyé à la question de son identité personnelle qu’il lui faut trouver les moyens de l’articuler à une identité collective. " Dire " eux ", c’est d’abord nous créer un ciment commun étriqué et nous souder contre eux ; c’est mimer une guerre civile et surjouer nos peurs et nos fractures.
Franck Johannès
Eux et nous, de Joël Roman, Hachette Littératures, 152 p., 10 ¤
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