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Islam & Laïcité >> Rencontre du 13 juin 2003

Rencontres
Foulard et valeurs universelles (1)
par Dounia Bouzar

« Rigidification du concept de laïcité », Dounia Bouzar affirme la possibilité d’un islam intégré dans la culture française, en analysant le phénomène de « ré-appropriation » de la religion perceptible chez les jeunes femmes notamment.

Se construire « à la fois Français et musulman », tel est le nouveau leitmotiv d’un certain nombre de ces jeunes nés en France qui se nomment « première génération de Français de confession musulmane » et remettent en question « l’obligation de discrétion » à laquelle se sont plus ou moins soumis leurs pères, de passage en France. En élaborant leur identité à partir de toutes leurs références et en refusant d’être limités à une seule d’entres elles, ils redéfinissent les références qui leur sont offertes pour construire du sens à leur vie, et par là même, les processus menant à l’intégration. Un certain nombre de jeunes filles, notamment, se réapproprient, à travers le prisme de leur culture française, leurs sources religieuses, résolues à prouver tout au long de leur démarche d’accession à la modernité qu’il n’y a pas d’incompatibilité avec l’islam. Déterminés à démontrer qu’il n’existe pas une seule manière de se référencer à l’islam, ayant appris à dire « je » à l’école de la République, ces jeunes tentent de se définir au-delà des définitions enfermantes qui résultent tant de l’histoire de l’islamisme international que de l’histoire de France.

De manière générale, le renouement avec l’islam se rattache d’abord à l’expression d’une prise de conscience, par les jeunes nés en France, de leur installation définitive en terre française : il s’agit donc de s’organiser pour vivre en toute quiétude leur religion. Suite à l’échec de la « Marche des beurs », ce besoin est - sous d’autres aspects - également lié à la fois à une quête identitaire : « Qui sommes-nous vraiment, pour être traités comme ça ? » Dans un contexte international extrêmement tendu, les demandes de reconnaissance des jeunes musulmans ne provoquent qu’une rigidification du concept de laïcité. Le discours anti-immigrés est remplacé par un discours anti-musulmans.

Cette situation va amener les jeunes à étudier les deux concepts qui leur sont présentés comme incompatibles : l’islam et la laïcité. Ils prennent conscience de la distance existant entre le contenu des textes traitant de la laïcité – dont la philosophie privilégie le respect des religions - et leur application et réalisent dans le même mouvement qu’ils ne connaissent pas vraiment leur islam. Ils adoptent alors la même démarche que pour la laïcité : retourner aux textes fondateurs. Leur évolution au sein de ces deux champs conceptuels, laïcité et islam, leur permet de les rapprocher, démontrant que rien dans les sources de l’islam n’empêche de vivre dans un pays laïque et que rien dans la Constitution française ne leur interdit de vivre leur religion.

Les prémisses de l’enracinement d’un « islam français » en terre française sont partie de cette réflexion. Cette ré-appropriation de leur religion a conduit ces jeunes à se référencer de manière autonome et individuelle, pour ensuite être en capacité de se détacher de l’étranger et de ses interprétations, parce qu’ils ne trouvent plus de réponses à leurs questions en se tournant vers les pays musulmans. Le rapport à Dieu devient plus personnel et personnalisé – chacun étant amené à revisiter les sources (dorénavant traduites en français) au-delà de l’apport des savants – pour développer une réflexion personnelle. Penser l’islam en français change notamment le regard porté sur le monde qui les entoure. L’utilisation du mot kafir (mécréant) pour désigner l’Autre, le non-musulman, et par extension, le Français, devient inconcevable. Cette évolution a également des effets sur leur propre définition car en nommant les autres ainsi, il était incompatible de se sentir aussi français. Dans la même logique, ces jeunes remettent en cause la scission du monde en « Terre de l’islam » et « Terre de la guerre » , jusque là prédominante dans les théories des savants musulmans. Pour ces derniers, la France, en tant que territoire où l’on peut vivre sa foi en paix et dans le respect de l’autre, ne correspond ni à la première définition ni à la seconde et devient « Terre du témoignage ». C’est au cours de cette réflexion naissante qu’ils ont commencé à prendre conscience de leur part de culture française et à la revendiquer, s’identifiant « Français de confession musulmane ».

Les jeunes filles remettent dans le même mouvement en cause les deux stéréotypes - femme « arabe-musulmane soumise » et « femme moderne occidentalisée » éloignée de toute référence religieuse - qui leur sont offerts. La première liberté d’une démocratie est celle donnée à l’individu de choisir ses références pour se construire librement. Ce droit n’est effectivement pas octroyé aux femmes issues de l’immigration maghrébine et africaine. On continue de penser qu’elles ne peuvent « s’intégrer », « se moderniser », que si elles se défont de toutes leurs « références d’origine ». Il y a imposition d’une norme dite « occidentale » comme unique moyen d’émancipation. Devant cette vision du monde bipolaire, certains musulmans présentent également leur modèle comme le seul possible, par opposition au premier, le foulard étant brandi, de part son caractère visible, comme un étendard, symbolisant à lui tout seul une sorte de résistance au premier modèle.

Ces musulmanes nées en France décident de se définir librement, à la fois vis à vis des autres musulmans non Français - qui ont interprété leur islam à travers leur culture souvent machiste - et vis à vis des autres Français non musulmans - qui ont grandi dans une histoire où la modernité s’est vraiment développée à partir du moment où la société s’est dégagée du religieux.

Refusant d’adhérer à un islam préfabriqué, établi à partir de comportements préétablis, modelé autour des besoins masculins, elles se battent donc contre les deux extrêmes. Ouvrir les yeux sur ce qui se passe à l’étranger leur permet d’élaborer une stratégie de protection envers les musulmans qui veulent les réduire à l’état d’objet. Elles se méfient de ceux qui veulent par exemple faire du foulard la seule preuve de foi, de ceux qui veulent l’imposer, de ceux qui veulent les enfermer avec, les enfermer dedans, tout en se méfiant également de ceux qui veulent se servir de cette situation étrangère pour les empêcher de vivre sereinement leur religion ! Autrement dit, même si l’actualité internationale leur a permis de mieux comprendre la crainte de ceux qui perçoivent le foulard comme signe de soumission de la femme, elles n’acceptent pas pour autant de le réduire à cette interprétation et à cette utilisation, et préfèrent le redéfinir comme un « rappel de l’égalité » : « rappelle-toi, je ne suis pas ton objet, rappelle toi, je suis ton égale ».

Pour beaucoup, musulmans comme non-musulmans, l’islam est encore une référence étrangère. Le fait musulman en France est appréhendé au regard de l’actualité internationale. Certains musulmans ayant grandi dans leurs pays d’origine sont les premiers à maintenir auprès de la société française l’idée d’incompatibilité entre l’islam et la République démocratique, estimant qu’il faudrait s’éloigner des textes religieux pour se protéger de l’islamisme et vivre en harmonie avec les autres Français. Aborder la question sous cet angle renvoie les jeunes à leur condition d’étranger et essentialise l’islam, occultant la diversité des relations possibles entre chaque individu et une référence religieuse selon les différents contextes socio-culturels, et faisant fi des dizaines d’années d’installation des familles en France. Il ne paraît pas hors de propos de se demander s’il n’y a pas une réelle difficulté à accepter que la référence musulmane – qui fut pendant longtemps celle des pays colonisés – puisse aussi devenir moderne…

Car les jeunes dont il s’agit sont dans une démarche de re-définition de leur islam. Pour relier les deux mondes auxquels ils appartiennent que divers tenants du clash des civilisations ne cessent d’opposer de part et d’autre, ils retournent à leurs sources non pas pour demander un respect de leurs particularismes mais au contraire pour démontrer que « l’islam n’est pas aussi différent que ça ». Leur ré-appropriation des sources religieuses les amène à penser qu’un certain nombre de concepts – liberté, égalité, fraternité, modernité, citoyenneté, etc. – peuvent aussi se lire par exemple dans leur tradition sunnite [1]. Il ne s’agit pas, à leurs yeux, de comparer deux systèmes– celui de l’islam et celui d’une société laïque – pour déterminer le meilleur, mais de valoriser et promouvoir des valeurs communes entre les deux histoires, les deux civilisations, de façon à prouver que l’islam peut faire partie intégrante de la nation française sans affecter son unité culturelle. Leurs positions bouleversent notre histoire ancestrale puisque, loin de se présenter comme une minorité demandant à être reconnue, ils adhèrent aux valeurs universelles de la République en affirmant qu’elles sont proches de celles transmises par la philosophie de leur religion et présentent cette dernière comme une référence supplémentaire qui rejoint les autres en les renforçant, la plaçant ainsi au même niveau que celles qui fondent l’identité française.Ce raisonnement remet en cause à la fois l’ensemble du mode de relations issues de la colonisation entre les Français et les membres des anciens pays colonisés - période à laquelle le statut « spécifique » du musulman remonte ainsi que les représentations de l’islam comme système de valeurs inférieures -, la vision dominante résultante de l’histoire de France des religions réduite à la confession, ainsi que la conception de l’espace public qui ne serait plus seulement hautement organisé par l’Etat, imprégné de valeurs et de références issues de la seule civilisation française.

Nous nous trouvons donc dans un cercle vicieux où la référence à l’islam aide un certain nombre de jeunes à s’intégrer alors qu’elle est perçue par d’autres comme une preuve de refus de la République. Le danger est que certains jeunes renchérissent leur identité religieuse devant la suspicion généralisée parce que, jamais appréhendés pour ce qu’ils sont, ils se sentent toujours rejetés, passant de « l’arabe délinquant présumé » à « l’intégriste présumé ». En d’autres termes, si le moindre signe visible est interprété comme de l’intégrisme, les jeunes, en réaction à cette stigmatisation, risquent de ne voir d’autre issue que de la renforcer. Le danger de ce type d’assignation, est que le jeune intériorise cette seule façon de mettre en jeu son appartenance musulmane.

Cela ne doit pas nous conduire à nier le problème de l’intégrisme ou de l’islamisme, qui existe dans certaines banlieues, proliférant dans des milieux prédisposés à les accueillir, nourrissant une certaine haine à l’égard de l’Occident en général et de la France en particulier. Toute la construction de ces groupes s’articule autour de la frustration que certaines jeunes en situation d’exclusion vivent : ils leur donnent des arguments, les déresponsabilisent, alimentent leur colère et la transposent sur le registre religieux. Les discours se construisent sur la confrontation avec l’autre, leur objectif premier consistant à se distinguer et à rompre toute relation avec le « mécréant » à l’aide d’un endoctrinement subtil qui transmet l’idée d’une religion tellement sublimée, empreinte d’une force tellement colossale qu’elle en devient toute-puissante. Ils font passer leur radicalité comme une preuve de leur attachement au Prophète : on ne concède rien de l’islam. Enfermant les jeunes dans une bulle, les coupant du reste de la société et de leur famille, ils sont soucieux d’attirer les femmes parce qu’ils ont compris que par leur intermédiaire, c’est toute une cellule familiale qui suivait.

La préservation du lien social et la lutte contre les discriminations sont les deux axes principaux pour prévenir l’intégrisme. Mais rien ne pourra vraiment évoluer tant que l’islam continuera à être marginalisé, stigmatisé et réduit aux interprétations de l’Arabie Saoudite. Prôner l’intégration de la référence musulmane au sein du patrimoine français ne consiste pas à faire pénétrer le religieux à l’intérieur de la République, ni à faire place à des particularismes quelconques, mais bien à laisser une place à la référence musulmane au même titre que les autres et à se l’approprier collectivement. Ce n’est pas l’intégration mais la marginalisation de l’islam qui pousse ceux qui s’y réfèrent à créer et à développer des « espaces musulmans ». Laisser cette référence à l’extérieur du patrimoine commun, c’est courir le risque de conduire ceux qui y sont liés à se situer à l’extérieur ! C’est l’extériorité de la civilisation arabo-musulmane à la société française qui pousse naturellement les musulmans à s’organiser entre eux, réinvestissant un mode de « solidarité mécanique » prête à l’emploi, parfois dans des logiques de confrontation avec ceux qui sont « de l’autre côté ». Les individus se construisent alors par rapport à cette référence extérieure, comme dans les sociétés traditionnelles. Ce qui fait lien pour eux, ce n’est plus ce qu’ils font avec les autres, c’est uniquement ce qu’ils font pour Dieu.

L’appartenance de l’islam à la culture commune désamorcerait toutes les tendances de repli et de ségrégation et désactiverait les stratégies de tous ceux qui veulent scinder le monde, d’un côté comme de l’autre, permettant dans le même mouvement aux jeunes de ne pas être enfermés dans une histoire étrangère qui n’est qu’une partie de la leur et de pouvoir construire leur histoire en tant que Français à part entière, instaurant du coup une relation plus libre avec leur référence musulmane et même avec les textes religieux dont la lecture serait d’autant moins sublimée.

[voir le compte-rendu de la réunion du 21 mars 2003. Rubrique "Compte-rendus"]



[1] La Sunna, tradition prophétique, est la deuxième source de l’islam.



* Thème(s) associé(s) à l'article :
Femmes - Foulard - Islam