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Islam & Laïcité >> Contributions aux débats

Communication à un colloque à l’Assemblée Nationale. 2003.
Laïcité, c’est-à-dire ?
par Jean Boussinesq

Constatant l’absence de précision dans le vocabulaire employé, Jean Boussinesq propose une analyse du terme "laïcité" et met l’accent sur la notion de "mentalité laïque".



Pour ouvrir un débat sur divers problèmes actuels touchant la laïcité, il me semble utile d’esquisser une analyse du terme lui-même de « laïcité ». Ce mot, en effet, a plusieurs sens, et cette équivocité est souvent la source de difficultés dans la controverse, chacun employant le mot dans un sens différent ; parfois même, le discours passe d’un sens à l’autre, ce qui ne va pas dans l’intérêt de la clarté.

- 1. « Laïcité » désigne d’abord l’ensemble des lois, textes réglementaires, jurisprudences et pratiques politiques, qui forment un ensemble finalement cohérent, qui s’est constitué peu à peu en un siècle et demi. Ensemble évolutif, améliorable dans ses détails et ses applications, mais dont les principes sont restés fermes. On peut d’ailleurs retrouver la philosophie sous-jacente à ce corpus en lisant les textes des auteurs des lois (certains, comme Ferdinand Buisson ou Jaurès, étaient philosophes) ; les débats parlementaires (ceux de 1905 ont été d’une haute tenue) ; ou les attendus des décisions du Conseil d’État sur diverses affaires.

Je n’insiste pas sur cette première acception, fondamentale, du terme « laïcité ». Je noterai seulement que, même dans les textes institutionnels, certains mots peuvent avoir plusieurs sens ; ainsi le couple public/privé, le mots « cultes » ou « congrégation », etc… Il faut donc se garder (on ne le fait pas toujours) de se contenter de formules vagues telles que « la laïcité a restreint les religions à la sphère privée » : que veut dire « sphère » ? Que veut dire « privé » ? Beaucoup de controverses s’éclaireraient si on précisait le sens des mots qu’on emploie.

- 2. « Laïcité » désigne aussi un grand nombre d’écrits - livres, articles, communications à des colloques - qui développent une philosophie de la laïcité. À la différence du corpus institutionnel, ces philosophies (il y en a plusieurs) ne peuvent pas prétendre obliger les citoyens ; mais elles ont grandement enrichi la réflexion laïque et elles sont donc, pour la plupart, importantes dans le débat.

On peut observer que ces philosophies procèdent de deux façons différentes.

Les unes se présentent comme une réflexion critique et constructive à partir de l’histoire de la laïcité et, particulièrement, à partir du corpus institutionnel dont j’ai parlé. C’était ainsi que procédait déjà Ferdinand Buisson dans plusieurs articles magistraux de son grand « Nouveau dictionnaire pédagogique ».

D’autres auteurs procèdent selon une méthode plus cartésienne. Ils partent des principes laïques et en déduisent les applications à divers problèmes. Quitte ensuite, comme dit une philosophe, à essayer de rejoindre « l’empirie », c’est-à-dire le réel historique et juridique. Ce qui n’est pas toujours facile, on l’a vu à propos de la première affaire des foulards en 1989, où deux formes de pensée s’opposaient, toutes deux appuyées sur une vision de la laïcité. Alors que le Conseil d’État, consulté sur cette affaire, préférait se référer à l’ensemble des textes constituant la tradition juridique de la République.

Parfois, en lisant l’abondante production qui s’est développée depuis vingt ans sur la notion de laïcité (production souvent d’un intérêt puissant) j’ai été tenté de penser au parallèle fameux que Fontenelle faisait entre Descartes et Newton : « l’un part de ce qu’il entend clairement, pour essayer d’expliquer ce qu’il voit ; l’autre part de ce qu’il voit, pour essayer de l’expliquer ».

On a là, sans doute, une des causes des divergences qu’on peut chaque jour constater dans le débat, et des obscurités mêmes de ce débat. Sans compter que les textes eux-mêmes, ceux du corpus institutionnel laïque, restent souvent mal connus, et encore plus les interprétations authentiques qu’en ont données leurs auteurs ou la jurisprudence.

- 3. Ce qui complique encore les choses, c’est qu’il y a un troisième sens du mot « laïcité ». En fait, ce mot désigne le plus souvent ce que, faute de mieux, j’appellerai une « mentalité laïque ». Mentalité vague mais prégnante chez la grande majorité des Français, qui se disent sincèrement attachés à la laïcité, mais qui donnent à ce mot des significations parfois assez différentes des textes institutionnels ou de la pratique politique, parce qu’en fait très peu de gens ont lu les textes. Des auteurs récents se réfèrent à cette mentalité laïque comme à une « laïcité implicite », à laquelle d’ailleurs ils recourent, en l’explicitant à leur manière, pour contester la jurisprudence du Conseil d’État ou les textes eux-mêmes.

Cette « mentalité laïque » est chose précieuse, c’est sur elle que repose la pérennité de notre laïcité française. Mais comme elle est rarement instruite et éclairée, le débat en est souvent obscurci, et les sondages qui interrogent le public ne l’éclairent pas, ils se contentent de mettre au jour quelques traits de cette « laïcité implicite ». Traits, d’ailleurs, qui peuvent différer selon les milieux étudiés. Ainsi, pour certains, la laïcité est pensée en fonction de la religion prédominante qui est le catholicisme (avec une note positive ou négative) ; pour d’autres, de plus en plus, c’est la présence en France de l’Islam qui fait surgir, ou resurgir, la référence à la laïcité, avec le plus souvent une conclusion négative dont on peut se demander sur quelle connaissance de l’Islam elle repose, et sur quelle connaissance de la laïcité.

Il serait très utile qu’un organisme lance une enquête approfondie sur la mentalité laïque dans divers milieux. Faute de cette enquête, je me hasarderai à signaler quelques traits.

  • Dans certains milieux, le droit (ici, le droit laïque) est conçu comme devant s’appliquer automatiquement. Le problème crucial de l’application du droit en fait devrait être résolu en inscrivant d’avance le fait dans le droit, sans que le responsable local (le maire, le proviseur, le directeur) ait à moduler cette application par une appréciation prudentielle. Cette façon de voir, fort éloignée de toute la tradition juridique, est bien hasardeuse, car l’histoire fait naître à tout moment de nouveaux cas concrets que le législateur ne pouvait pas prévoir. On peut se demander à quels abus conduirait cette idée d’une législation prévoyant tout et s’appliquant automatiquement, si par exemple on avait à juger d’un homicide : seule l’étude, au cas par cas, des circonstances et des motivations peut permettre de distinguer entre un assassinat, un homicide par imprudence, ou une situation de légitime défense. En ce qui concerne la loi de 1905, le rapporteur de la loi, Briand, avait rappelé expressément qu’on ne pouvait pas prévoir tous les cas où elle s’appliquerait, et il avait fixé les règles d’une jurisprudence qu’il voulait libérale. Mais la mentalité laïque admet cela difficilement.
  • Autre exemple. Beaucoup de milieux laïques se réfèrent souvent à une sorte d’âge d’or de la laïcité, à partir duquel la laïcité se serait dégradée sous les coups de ses adversaires. On pense là, sans doute, à la période qui va de 1880 à 1914, qui a été un moment capital dans la construction du corpus institutionnel laïque. Etait-ce pour autant un âge d’or ? Seule l’école laïque communale était gratuite ; l’enseignement secondaire et supérieur ne l’étaient pas, et même une partie de l’enseignement primaire (les petites classes des lycées publics). Je rappelle qu’à cette époque les femmes ne votaient pas (on avait peur qu’elles ne soient pas assez laïques), et que d’autre part, quelques-uns des grands fondateurs de la laïcité ont été aussi ce qu’on appelle aujourd’hui des colonialistes, et ils l’étaient en partie parce qu’ils étaient laïques ; certains ont tenu cette position jusqu’à militer pour l’Algérie française jusqu’à la fin de la IVème République.
  • Un dernier trait d’une certaine mentalité laïque : l’idée que l’école doit être un sanctuaire préservé de toute influence extérieure, et donc de tout contact avec les événements politiques, économiques et sociaux. Etait-ce la pensée de Jules Ferry et de ses amis dans les années 1880 ? La loi du 28 mars 1882 prescrit, dans le programme de l’école laïque (primaire), l’étude de notions usuelles de droit et d’économie, l’application des sciences à l’agriculture, à l’hygiène, aux arts industriels, l’usage des outils des principaux métiers, etc… L’école de Jules Ferry était en osmose avec la société paysanne de l’époque. Et ceux qui y ont fait leurs études, comme moi, sous la IIIème République, ont vécu cela. S’il y avait alors un sanctuaire coupé du monde extérieur, c’était plutôt l’enseignement secondaire, surtout classique. Dans les années 1930, la France a traversé une longue crise, avec la montée des fascismes, le Front populaire, la guerre d’Espagne, etc. Pendant ce temps, au lycée, on lisait Virgile, Racine ou Rimbaud. Je ne le regrette pas ; je constate qu’on vivait dans un monde à part. Et ce n’était pas une application de la laïcité, c’était un effet du cursus scolaire classique, que les lycées avaient d’ailleurs hérité des collèges jésuites.

J’arrête là cette esquisse d’analyse. La mentalité laïque est chose précieuse, ai-je dit, mais elle gagnera à être éclairée par la connaissance de l’ensemble de nos institutions laïques, de leur pratiques jurisprudentielle, et de leur philosophie sous-jacente. Ce n’est pas là du juridisme ; les lois peuvent et doivent être améliorées ; la loi de 1905 l’a été neuf fois (dans ses détails, non dans l’essentiel). C’est notre travail de citoyens et celui de nos représentants qui devront veiller aussi à ce que notre laïcité ne soit pas contrecarrée ou rendue en partie inopérante par une Constitution Européenne qui, ou bien installerait au plus haut niveau un retour des religions dans le jeu politique, ou bien cantonnerait nos institutions laïques au simple rang de droit positif local.

[voir le compte-rendu de la réunion du 15 novembre 2002 sur l’analyse du livre de J.H. Kaltenbach et M. Tribalat, La République et l’Islam, faite par Alain Gresh et Jean Boussinesq. Rubrique "compte-rendus"]





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Droit - Droit européen - Enseignement - Loi de 1905