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Islam & Laïcité >> Contributions aux débats

A propos du Coran et de la laïcité
par Christophe Courtin

Lettre de Christophe Courtin, membre de la Commission Islam & laïcité, écrite à un membre d’une Loge (obédience Grande Loge de France ) sur le Coran et la laïcité

Paris, le 16 octobre 2006

Vénérable Maître,

Au cours des agapes qui ont suivi ton installation, j’ai eu une discussion dure avec le Respectable frère inspecteur de la Grande Loge de France. Aimant la polémique, je suis allé probablement un peu loin dans mes propos et je te prie de bien vouloir lui présenter mes excuses si je l’ai froissé. Nous ne nous sommes pas beaucoup écoutés, lui me reprochant ma volonté de ne pas entendre et moi lui adressant symétriquement la même critique. En fin de discussion il me faisait comprendre que je n’avais pas ma place dans notre ordre initiatique et moi je lui expliquais qu’il avait à la fois une attitude cléricale et une posture d’évêque avec son discours dogmatique. Bref, ce fut tonique mais pas nécessairement constructif. A la fin nous avons changé de sujet, nous avons parlé du changement climatique, ou du tsunami je crois, ce qui nous a permis de revenir dans des eaux plus calmes, si je puis dire, et de nous séparer fraternellement.

Je souhaite toutefois revenir sur le fond de la discussion. De quoi s’agissait-il ? Comme je l’avais posée une fois au cours d’un passage sous le bandeau d’un candidat, à la question : « accepteriez vous de prêter serment sur le Coran ? » que peut répondre l’impétrant ? Selon moi, ça m’est assez égal, je ne justifie pas une boule noire ou blanche sur la réponse, la question ayant une portée pédagogique, même si je préfère un oui à un non, cette dernière réponse étant plutôt un signe de méconnaissance des fondements universels notre ordre. Selon le frère inspecteur, à une réponse « oui », il aurait mis une boule noire, sauf si l’impétrant était musulman.

Dans le contexte actuel des boutefeux néo conservateurs ou salafistes qui cherchent à nous pousser dans une guerre des civilisations, la question mérite qu’on s’y attarde. Je ne cache pas que les récents propos du Pape à propos de l’islam me troublent profondément, j’y reviendrai, d’autant que j’ai un poste à responsabilité au sein de l’Eglise catholique, Eglise au sens ecclésiologique de communauté et non pas de magistère.

Avec du recul, je pense encore que la position de notre frère inspecteur est une erreur sur un plan logique, mais aussi qu’elle traduit une méconnaissance profonde de la portée symbolique des textes dits révélés et plus particulièrement celle du Coran, mais surtout, et c’est plus ennuyeux, qu’elle est le signe d’une lecture identitaire et régressive de la méthode de travail de notre ordre.

A la question posée, mettre une boule noire ou une boule blanche en fonction de la religion de l’impétrant supposerait que cette dernière soit connue avant son passage sur le bandeau. Ce qui reviendrait à admettre que la question de l’appartenance à une religion soit débattue dans l’atelier. Si nous suivions notre frère, il y aurait donc dans le temple plusieurs volumes de la loi sacrée en fonction de la religion des frères…nous nous éloignons des règlements généraux. Mais ce point de logique dans l’argumentation du frère inspecteur n’est pas le plus important.

L’argument principal est plus fort. J’essaye de bien le formuler sans dénaturer le fond de la pensée de notre frère. Nous prêtons serment sur les trois grandes lumières dont la Bible, ouverte dans les loges de saint Jean sur le prologue de Jean : « au commencement était le verbe et le verbe était Dieu ». Dans nos ateliers, Jean de Pathmos, fils de Zébédée, symbolisé par la coupe et l’aigle, est l’Initié. Oublier cela, accepter de prêter serment sur un autre texte que le prologue, serait méconnaître les racines de notre initiation. Symétriquement il y a l’autre Jean, symbolisé par le bélier, habillé de laine de chameau, le genou découvert, le Baptiste qui annonce qu’il « doit décroître pour qu’Il puisse croître ». Pourtant une lecture un peu critique du prologue de Jean ne peut manquer de montrer l’hétérogénéité du texte. J’emprunte l’analyse à Paul Diel : il y a d’une part un récit symbolique qui concerne Dieu, le Verbe devenu chair, le fils unique et Jésus Christ et d’autre part un récit plus anecdotique qui contient le témoignage historique du Baptiste et qui essaye de faire du Jésus historique un personnage surnaturel en l’identifiant avec le verbe. Les théologiens se sont emparés de ce texte pour bâtir le dogme de l’incarnation. L’hypostase de la sainte trinité, fixée par le concile de Nicée au Ve siècle, est issue de cette pensée théologique.

Or en Maçonnerie, nous ne faisons pas de la théologie, du discours sur le divin, mais du symbolisme à partir de nos mythes qui sont des constructions strictement humaines et non pas révélées. Pour le Maçon, la Bible est d’abord un texte qui nous parle, non pas de Dieu, mais de l’Homme. Elle est une anthropologie, tout comme le Coran. Accepter dans nos ateliers l’idée qu’un texte dit révélé aurait une valeur symbolique plus forte au nom d’une culture c’est passer à côté de l’universalité de notre méthode. De la même manière laisser entendre que le prologue de Jean a une valeur supérieure au nom d’un dogme, c’est prendre le risque d’introduire la dispute religieuse que nous écartons soigneusement de nos travaux en loge. La valeur symbolique du mythe écrit par Jean se trouve dans cette idée du verbe créateur, du logos grec, de la raison qui a permis à l’homme de s’hominiser. Les catégories de la pensée grecque sont venues enrichir la Bible et les évangiles. Le prologue de Jean est un beau texte, structurant, qui permet à la pensée symbolique, c’est à dire celle qui nous aide à sentir et à lier entre eux les différents aspects de la réalité qui nous entoure, de dépasser le niveau purement conceptuel et raisonnant, en passant par la poésie, l’art et la lecture du livre ouvert de la nature, à l’aide de notre intelligence. C’est pour cela, à mon entendement que nous ouvrons nos travaux sur les trois grandes lumières : la Bible, le compas et l’équerre.

Le Coran peut-il atteindre à cette valeur symbolique et anthropologique du verbe créateur ? Oui, je le pense. Des penseurs musulmans ont déjà commencé à passer le Coran au crible de la méthode historico critique. Leurs travaux sont connus dans les cercles d’islamologues musulmans, chrétiens, juifs ou athées mais ne sont pas encore intégrés par beaucoup de religieux musulmans qui continuent de se cantonner dans une lecture littérale du texte révélé. Malheureusement l’actualité nous montre que cette situation risque de durer un moment. Pourtant elle n’est pas la conséquence d’un tropisme par essence religieux de la pensée orientale, idée que beaucoup d’intellectuels adeptes d’une nouvelle guerre des civilisations tentent de nous imposer, mais elle est le résultat d’une construction historique et sociale qui voit le monde arabo musulman contemporain en proie à des convulsions identitaires liées d’une part à la chute des nationalismes arabes qui ont succédé à la colonisation et d’autre part, à un sentiment d’une nouvelle domination occidentale brutale dans une mondialisation ultra libérale. Cette analyse n’est pas une repentance occidentale, elle ne retire rien aux responsabilités criminelles des individus impliqués dans le terrorisme. De même, la méthode historico critique appliquée à la Bible et aux évangiles est très récente et la lecture littérale des textes dits révélés n’est pas l’exclusivité des salafistes musulmans. Les fondamentalistes chrétiens ou juifs pratiquent de la même manière.

Pas plus que nous ne faisons d’érudition historique que de théologie en Maçonnerie, la connaissance de la construction historique des textes dits révélés est toutefois importante pour bien asseoir une réflexion symbolique. Ce passage est nécessaire pour ma propre argumentation. Historiquement, le Coran tel que nous le connaissons a été « recensé » par les 3 Califes qui ont succédé à Mohamed : Abou Bakr, Omar et Uthman. Ce travail de recension, lié à la construction des Etats musulmans et donc celle de la question du pouvoir, a été l’objet d’enjeux symboliques et temporels importants. Au cours des 25 années qu’a durée la révélation muhamadienne, les dires du prophète étaient écrits sur divers supports : des omoplates de chameau, des pierres plates etc. Ces divers matériaux épars devaient être rassemblés dans un texte unique afin que les arabes musulmans en pleine conquête territoriale aient leur propre texte face aux grandes religions monothéistes de l’époque : le judaïsme, le christianisme et le mazdéisme. Ce travail a été réalisé plusieurs années après la mort du prophète. Ainsi les sourates du Coran ne sont pas classées selon un ordre chronologique, au fur et à mesure de dires de Mohamed, mais en fonction d’un ordre plus circonstanciel, lié au contexte sociopolitique de l’époque de la recension. Les exégètes ont pu repérer dans le Coran les sourates dites médinoises, celles d’après l’hégire et qui ont un caractère politique, elles organisent la communauté, elles sont prescriptives. Les sourates dites mecquoises, celles du début de la révélation, ont un caractère plus spirituel. Ces mêmes exégètes ont montré que d’un point de vue logique des sourates peuvent se contredire entre elles. Peu importe de notre point de vue. Dès les débuts de l’islam, quatre grandes écoles de pensée théologique se sont partagées l’interprétation religieuse du Coran. Mais aujourd’hui les discussions plus ou moins érudites qui cherchent dans le Coran, comme dans la Bible, l’existence d’une violence essentielle, voire même l’inverse, un irénisme substantiel, n’ont aucun intérêt, elles empêchent toute recherche symbolique. A coup de citation décontextualisées, des pseudos exégètes de chaque camp ajoutent de la confusion à l’ignorance.

Parmi les sourates mecquoises, la plus ancienne sourate commence par cette injonction de Djibril (Gabriel) à Mohamed : « Lis (récite) ce que ton Dieu te dit » « Ikra bis mi rabbi ka ». Ce n’est qu’à la troisième injonction, alors qu’il répète qu’il ne sait ni lire ni écrire que Mohamed s’incline et que la révélation commence. « Ikra » est l’impératif du verbe « kara a » qui a donné le nom Al Koran qui veut donc dire ce qui doit être lu, récité. Le Livre n’est pas ce qui est écrit mais ce qui doit être lu, ce qui doit être verbalisé. En se cantonnant à une lecture symbolique et non religieuse, on mesure là la force du symbole de cette sourate qui montre que, de la même manière que Jean, Mohamed peut, lui aussi, être considéré symboliquement comme l’Initié. Si nous devions prêter serment sur le Coran, il faudrait l’ouvrir sur cette sourate.

Allons un peu plus loin dans l’analyse, allons dans le champ de la philologie. Au delà du Coran, c’est la langue arabe qui mérite une réflexion approfondie. L’évangile de Jean a été écrit en grec, les autres évangiles l’ont été en araméen une langue sémitique, comme l’arabe et l’hébreu. Au cœur de la langue arabe, comme dans les autres langues sémitiques, se trouve la notion de racine verbale. La racine verbale est en général composée de trois syllabe à partir desquelles en ajoutant des préfixes ou des suffixes, en modifiant telle ou telle voyelle (ou équivalent, en arabe il n’y a pas de voyelles) on modifie le sens du mot. Tout le vocabulaire arabe est construit autour de cette structure verbale. Ainsi au cœur de la langue arabe se trouve le mot verbe, fahala, qui est également la racine du verbe faire. En arabe dire c’est donc faire. « Au commencement était le verbe » signifie simplement dans les langues sémitiques : à la racine de toute réalité concrète il y a le verbe. D’ailleurs dans la Genèse, les choses existent, elles sont créées, quand elles sont nommées par Dieu : « lis ( récite) ce que ton Dieu te dit » « au commencement était le verbe ». L’hominisation de l’Homme a commencé avec la parole, le verbe créateur. Le logos grec, assimilé à la raison, est repris, approfondi et resitué dans une intuition anthropologique universelle plus vaste. Ces réflexions personnelles à partir du Coran sont probablement également valables à partir de sagesses issues d’autres cultures. Le courant « chinois », tout comme le courant « celtique », portés par quelques uns de nos frères dans l’atelier s’inscrivent certainement dans ce sillage de la pensée et de l’action.

Mes connaissances sont encore balbutiantes dans ce domaine, je les découvre peu à peu par le travail, la lecture et le dialogue, mais je sais à peine lire et écrire l’arabe... La méthode maçonnique m’est au quotidien d’une aide précieuse pour tailler ma pierre dans cet édifice d’un humanisme universel qui vacille aujourd’hui sur ses fondamentaux. En effet oublier la lecture symbolique de nos textes et de nos rituels s’est s’engager sur les terrains de la politique et de la religion, sujets utiles et nécessaires mais hors de nos loges de saint Jean.

A partir de ce travail symbolique et à l’extérieur du temple, le Franc Maçon athée y trouvera un support à son questionnement scientifique sur la nature et l’origine de l’homme, l’agnostique cherchera dans ces structures anthropologiques mises à jour par les symboles, un moyen pour continuer sa recherche de sens, premier pas vers la question métaphysique, et le croyant en une transcendance approfondira son dialogue personnel sur la nature de la relation entre Dieu et sa créature. Réduire le travail symbolique à une lecture compilatrice de règles de morale, d’attitudes de vie ou de comportements en société, un peu comme l’a proposée notre frère inspecteur pendant son long propos en tenue est sympathique mais c’est prendre le risque de transformer notre ordre en un club de personnes bien intentionnées mais qui auraient laissé de côté leurs outils.

Ainsi qu’est-ce que le 33e degré finalement ? Quelle est la valeur symbolique du chiffre 33 ? Elle nous est donnée par l’observation de la nature : tous les 33 ans les cycles lunaires et solaires sont en phase, ainsi la fête de Ramadan revient à la même date dans le calendrier tous les 33 ans. L’âge du Christ à sa mort était de 33 ans, symboliquement il réalise la fusion de la lune et du soleil. C’est un Cheick soufi au Niger qui me l’a enseigné.

La récente controverse de Ratisbonne a eu le mérite de poser la question de la raison dans la pensée religieuse, celle qui relie les hommes entre eux et avec la divinité. Mais la maladresse politique du propos pontifical qui a pris comme référence un dialogue entre l’avant dernier empereur romain , assiégé dans Byzance par les turcs musulmans et un lettré persan, montre surtout que notre théologien de Pape a annexé la raison grecque et confondu cette dernière avec l’intelligence. Il a simplement oublié qu’il était un pasteur avant d’être un théologien. Ceux qui le connaissent me disent qu’il s’égarait déjà dans cette direction quand il était archevêque de Munich, ce qui lui a valu de nombreux déboires à l’époque. Il semble coutumier du fait. Dois-je rappeler qu’en tant que préfet de la doctrine et de la foi, l’institution vaticane qui a succédé à la « sainte » inquisition, il a condamné la Franc Maçonnerie, considérant que tout catholique franc-maçon était en état de péché mortel, malgré la réforme du droit canon ? En annexant la portée universelle de la philosophie grecque, il réduit le dialogue interreligieux à un dialogue entre les cultures, donnant ainsi des billes aux partisans d’une guerre entre les civilisations. Si je mets de côté l’erreur théologique du Pape dans son texte où il confond allégrement les sourates mecquoises et médinoises, il y a plus grave dans son propos et cela n’a pas été commenté. Il attaque une nouvelle fois les lumières franco kantiennes. En estimant que ces dernières qui distinguent clairement ce qui est de l’ordre de la foi et ce qui est de l’ordre de la raison, sont à l’origine de la sécularisation du monde qui perd l’homme dans la science et la technique, il annonce la couleur : pas de salut en dehors de Dieu et de l’Eglise. Ce siècle des lumières qui a libéré le citoyen de la tutelle de l’Etat et de la religion en ouvrant l’espace public est pourtant fondamentale pour notre ordre. Après tout, le Pape est en droit de penser et de dire ses convictions, mais ce qui est choquant c’est que ses propos sont applaudis par nombre de frères qui ne voient pas le danger de ces affirmations dogmatiques. En rejetant l’islam du domaine de la raison et les musulmans de l’intelligence, il commet une faute contre la raison. Notre frère inspecteur ne s’est pas explicitement mis dans ce sillage, mais ses propos de table montrent qu’il est pris dans cette pensée identitaire occidentale régressive qui va à l’encontre de notre voie initiatique universelle et humaniste à savoir : il n’y a pas de rupture éthique avec les musulmans, il existe des valeurs universelles mais leurs modes d’expression symboliques sont plurielles voire antagonistes.

Comme le propose Bruno Etienne dans son dernier livre écrit avec Alain Bauer « Pour retrouver la parole », publié à la Table Ronde : si la Franc Maçonnerie veut encore être une puissance spirituelle et éthique laïque, elle ne doit pas être « une excuse à l’ignorance »

Christophe Courtin