Mon propos est d’ouvrir cette journée par la genèse des travaux d’une commission qui vous invite aujourd’hui à écouter le fruit de ses réflexions.
Je vais d’abord présenter l’histoire d’une commission puis les travaux conduits.
La commission est née en 1996 par la volonté de la Ligue de l’enseignementautour d’une question : la France, la laïcité et l’Islam, perspectives d’avenir.
En 1997, elle prendra le nom de « commission laïcité et Islam ». Puis en 2000 après que la Ligue de l’enseignement ait souhaité « ré-orienter » ses travaux vers le sujet plus large de l’intégration et de la citoyenneté, elle deviendra la « commission Islam et laïcité » et poursuivra ces réflexions à l’invitation et sous la responsabilité de la Ligue des droits de l’Homme et du Monde Diplomatique. La Ligue de l’enseignement et la Ligue des droits de l’Homme ont une longue histoire avec la laïcité (F. BUISSON qui présidait la commission parlementaire chargé d’établir la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, était alors Président de la Ligue de l’enseignement, après avoir été un des fondateurs de la LDH). Deux institutions légitimes pour s’emparer de la question.
Pourquoi cette insistance à mettre la laïcité et l’Islam en commission ?
« Faire une analyse circonstanciée de l’enjeu de la présence musulmane dans la société française pour rechercher les voies d’une intégration harmonieuse dans le cadre intangible de la laïcité et de sa philosophie politique ».
Des travaux antérieurs à la Ligue (Laïcité 2000), depuis une quinzaine d’années, avaient fini par mettre en évidence les conditions très particulières d’émergence de ce culte nouveau venu dans notre histoire nationale – du moins dans la métropole. Du jamais vu dans la longue histoire des rapports entre l’Etat et les cultes.
- Occultation systématique de l’apport de la civilisation arabo-musulmane à notre culture occidentale. Un culte considéré comme exogène, extra européen, étranger etc.
- Un culte qui surgit sur notre territoire par l’immigration maghrébine et africaine lorsque celle-ci prend conscience qu’elle devient une immigration de peuplement tout en rappelant un passé colonial mal assumé, des deux côtés d’ailleurs !
- Un culte dont 95% des adeptes appartiennent au moins au début aux classes sociales les plus défavorisées et les plus discriminées, faisant ainsi surgir la question sociale derrière la question des libertés religieuses
- Enfin un culte considéré comme à haut risque du point de vue de la démocratie - l’Iran, l’Algérie, le Soudan, plus tard l’Afghanistan et enfin les attentats en occident sont des éléments à charge – et qui justifie l’approche des pouvoirs publics qui gèrent d’abord l’Islam comme une question de sécurité intérieure et une question diplomatique avant de considérer l’Islam comme « une religion comme les autres » et les musulmans comme des « croyants parmi d’autres ».
Ces caractéristiques d’un nouveau genre au regard de l’histoire des rapports Etat-Eglises, méritaient d’être examinées attentivement car elles ne manqueraient pas d’interpeller le contrat social et le contrat politique qui fondent la République. Nous pressentions à cette époque que la question de l’Islam en France allait prendre des proportions importantes qui ne manqueraient pas de troubler nos repères traditionnels. Le tout dans un contexte déjà très raciste et xénophobe, ce qui n’allait rien arranger. Sept ans plus tard, nous y sommes ! La question de l’Islam est devenue passionnelle, elle divise les français, elle divise la droite et la gauche, elle divise les institutions laïques et les religieuses, elle engage pour la première fois depuis longtemps un débat chargé de non dit, de suspicion, de sentiments mêlés et contradictoires, comme nous n’en n’avions pas eu depuis longtemps, en fait depuis que les Français pensaient que la laïcité avait définitivement dit son dernier mot avec 1905.
Il fallait, en 1996, s’emparer de la question et tenter d’y voir clair, peut-être pour éviter le pire, en tous les cas pour apaiser le climat !
La commission travaillait déjà depuis deux ans quand J.P. Chevènement a relancé le processus qui allait aboutir au CFCM.
Mais comment ?
Par une démarche d’éducation populaire.
- comprendre d’abord les origines et la nature du problème posé par l’Islam en France. Un travail d’analyse aussi rigoureux que possible, appuyé sur des connaissances, à acquérir ou à « rafraîchir ».
- Un débat ouvert et pluraliste
- Pour déboucher sur des propositions et des analyses susceptibles d’influencer les acteurs sociaux et politiques concernés.
Donner à penser la question de la présence de l’Islam en France au regard de la laïcité, pour trouver les voies d’une meilleure intégration du culte dans les dispositions constitutionnelles et juridiques qui organisent en France les rapports des cultes avec l’Etat et, au delà, trouver les voies pour permettre aux citoyens français de confession musulmane de réussir leur vie politique et sociale dans notre société avec les mêmes chances que les autres citoyens : tel était l’enjeu.
La méthode et la démarche générale qui ont été choisies pour parvenir à formuler ces analyses et les propositions - souvent contestée à l’extérieur (et parfois même à l’intérieur) – étaient originales et à notre connaissance sans précédent dans l’histoire des organisations laïques. Elle relève aussi de l’esprit de l’éducation populaire :
- Le cadre est désintéressé, dégagé de toutes pressions, sans enjeu politique ou partisan. Une ambition : approfondir les connaissances réciproques de l’histoire et des valeurs de la laïcité et de l’Islam, approfondir les connaissances réciproques du vécu et des pratiques réelles de la laïcité et de l’Islam dans la société pour faire émerger les vraies questions derrière les apparences, les problèmes pris à leur racine…
- pour débattre, sans objectifs stratégiques ou politicien, faire circuler les idées, …en faisant le pari qu’il en ressortirait quelque chose dans les institutions politiques et sociales par le jeu de l’influence des membres de la commission auprès de leurs organisations d’origine. Nous faisons partie de ces gens qui continuent de penser que le débat serein, argumenté et contradictoire peut contribuer à l’évolution des mentalités. Cette évolution conditionne à son tour les comportements et les pratiques sociales. Le cas de l’Islam est presque un cas d’école à cet égard !
- La commission n’a pas vocation à discuter de théologie musulmane mais elle n’a pas exclu d’être éclairée sur ces fondements.
- Nous sommes conscients que les problèmes d’intégration des citoyens de confession musulmane dans la société ne relèvent pas tous de la laïcité. Cette dernière ne concerne que les rapports entre les cultes et l’Etat, les groupes religieux et les pouvoirs publics. D’autres thèmes comme le statut de la femme, le mariage, la successions, relèvent d’autres catégories juridiques.
- rassembler dans une commission, sans souci de représentativité institutionnelle, mais au contraire en recherchant la plus grande diversité à condition que les personnes invitées aient quelque chose à dire :
- des musulmans, des catholiques, des protestants, des juifs, des agnostiques, des athées,
- des ministres du culte, des acteurs associatifs, des acteurs syndicaux, des chercheurs, etc…de toutes les tendances,
- à condition que chacun accepte le débat, la contradiction, et l’écoute de l’autre…
_*la commission étant maître de son ordre du jour.
Au total, une quarantaine de membres, dont une bonne vingtaine de musulmans, qui se sont rencontrés pendant six ans à raison d’une réunion de 3 heures chaque mois. (environ 60 séances de travail). Trois colloques (à Montrouge avec le Cercle Condorcet de Paris, à l’Unesco avec la revue Confluences Méditeranées, et à Auxerre avec le Cercle Condorcet d’Auxerre) ont jalonné ce parcours. Trois publications (confidentielles). Mais près de 200 conférences et de débats en province à l’initiative des membres de la commission, en raison de la notoriété et de la qualité prises progressivement par nos travaux.
La commission s’est partiellement renouvelée en 2000.
Les travaux
A. connaissance de l’Islam dans sa diversité et dans sa pratique (intitulé de qqs séances de travail)
L’Islam en France quelle réalité ?
le droit musulman
la philosophie de l’Islam
la place de l’Islam dans la culture française
L’expression des musulmans en France dans le cadre de la séparation
la difficulté d’être à la fois musulman et citoyen français
B. connaissance et pratiques de la laïcité
la loi et sa philosophie
le contexte juridique
comment les catholiques et les juifs ont-ils vécu le processus de laïcisation en France
les réticences, les confusions de la République et les difficultés d’application de la laïcité (l’occultation, le communautaire et communautarisme, l’enseignement du fait religieux, les pratiques politiques, etc…)
le statut personnel et les conflits de lois (l’évolution des droits des pays d’origine et le droit français à propos du mariage, de la filiation, des successions, etc…)
l’enseignement du fait religieux à l’école
C. Etudes de cas et problèmes concrets
les libertés religieuses et leurs applications (la question des voiles, les fêtes religieuses, les discriminations religieuses dans le monde du travail, les droits de la femme …)
les lieux de culte (nombreuses séances, les pratiques municipales et études des cas de Rennes et Montpellier entre autres…)
la formation des cadres musulmans.
la représentation des musulmans en France
D. Comparaison étrangères
études des rapports Etats-religions et place faite à l’Islam dans différents pays de la communauté : Hollande, Belgique, Angleterre, Espagne et Italie
E. Réflexions sur quelques enjeux du moment
l’Islam et les médias,
la question de l’évolution des mentalités
Conclusions provisoires
nos objectifs sont-ils atteints ?
non, puisque le climat s’est encore dégradé depuis 1996 (islamophobie )
alors à quoi bon ?
justement, on ne change pas les mentalités par décret et les progrès sur cette question procèdent essentiellement des mentalités (des musulmans comme des non-musulmans).
Ceci rejoint notre réunion de ce jour : il faut du temps pour que les idées et les mentalités évoluent….et des actions volontaristes. Nous pensons que l’encadrement social de ce pays –parce qu’il constitue un relais d’opinion puissant et en général écouté– doit être le premier sensibilisé.
Il faudra des années sans doute pour apaiser les passions que suscite la présence de l’Islam en France, comme il a fallu des années pour apaiser « la guerre des deux France ». Bien qu’on ne puisse pas comparer termes à termes les deux histoires. Mais l’enjeu dans tous les cas est bien le même : la paix civile reposant sur la justice sociale et les libertés publiques.
L’action volontariste, que nous devons essayer de penser dans l’intelligence de la complexité des situations, en est le moyen.
Merci d’être venu.