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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Les Maghrébins et la présidentielle (Le Monde du 14 mars 2007)

Islamisme et laïcité, passé colonial et modernité sont au centre des attentes

Parce qu’ils ont une histoire commune à la fois longue et chargée avec la France, parce que leurs élites ont été pendant longtemps francophiles, parce que des millions d’entre eux vivent en France, les Maghrébins suivent avec une attention particulière l’élection présidentielle

Si le débat en général les intéresse, ils ont bien sûr tendance à se focaliser sur quelques points précis. Ainsi suivent-ils les prises de position des candidats sur l’islamisme, mais avec un regard plus complexe que les généralisations abusives et les stéréotypes de certains théoriciens parisiens. Les pays du Maghreb sont confrontés à l’islamisme sous ses différentes formes, y compris la plus violente. Ces sociétés, qui ont pour ambition d’accéder à la modernité, doivent gérer l’absence de sécularisation de l’Etat comme un handicap majeur.

Alors que les trois religions monothéistes ont le même socle de valeurs et prêchent le même corpus éthique, c’est la sécularisation qui a permis aux chrétiens et aux juifs d’entrer dans la modernité. L’histoire de l’islam est plus complexe, parce que Mahomet est le seul Prophète qui ait construit un Etat. Toutes les difficultés de la sécularisation en terre d’islam viennent de cette donnée originelle.Il est tout aussi vrai que, sur la rive sud de la Méditerranée, les préjugés, les fantasmes renforcent le repli identitaire. Les démocrates maghrébins, dans leur volonté d’accéder à la modernité, s’attachent aux valeurs universelles et réfutent le piège de la " spécificité ".

Or, sur ce plan, la République française n’est pas toujours irréprochable. Ainsi, au moment même où au Maroc un combat difficile et décisif était mené pour changer le code de la famille dans le sens d’une plus grande égalité entre hommes et femmes, la France laïque s’épuisait dans un vain débat sur la question du voile au lieu de faire respecter les lois de la République. Aujourd’hui, partout en Europe, le communautarisme s’installe et exige un traitement particulier. Le différentialisme, voilà l’ennemi.

L’idée d’organiser des structures représentatives de l’islam de France est à apprécier à l’aune de ce que l’on en fait. Si ces instruments servent à faciliter l’intégration dans la République laïque en se conformant à sa règle de droit, on ne peut qu’applaudir, car le meilleur moyen d’aider l’islam à faire sa révolution est de le traiter de la même manière que les autres religions, sans mépris ni approximations fantasmagoriques.

Le cas Charlie Hebdo a été perçu comme un test, et ceux qui, comme Nicolas Sarkozy, ont affiché leur solidarité avec ce journal ont eu raison. Les démocrates de la rive sud de la Méditerranée attendent de l’Hexagone le respect des convictions dans le cadre de la laïcité, l’intégration et non le communautarisme. Car celui-ci ne sert que les intérêts de l’intégrisme dans la diaspora comme dans les pays d’origine.

La question du " passé colonial " est, elle aussi, présente dans tous les esprits. En Algérie, elle est omniprésente parce que la colonisation et la guerre qui y a mis fin ont été d’une violence inouïe. Ce qu’on peut donc demander au futur président français, c’est d’assumer ce passé colonial, avec ses points noirs, mais aussi ses acquis. Ce qui a été fait par rapport à Vichy et à l’esclavage est possible pour la colonisation. C’est en tout cas ce qu’attendent beaucoup de Maghrébins.

Comme toujours dans les vieux couples, les choses sont complexes. Ceux-là mêmes qui demandent à la France de reconnaître son passé colonial voudraient qu’elle use du poids de ce même passé pour agir sur certains dossiers. Il lui est ainsi demandé, comme à l’Espagne, d’intervenir sur l’affaire du Sahara, qui empoisonne les relations entre le Maroc et l’Algérie et qui empêche l’intégration régionale nécessaire à son développement. Si les Maghrébins d’ici ne votent pas, ils aimeraient que ceux de France le fassent. Pas comme un hypothétique lobby, mais comme une communauté intégrée.

Ahmed Charai

Directeur de l’hebdomadaire marocain " La Vérité " et du journal électronique Lobservateur.ma

© Le Monde





* Thème(s) associé(s) à l'article :
élections présidentielles - Colonialisme - Islam - Laïcité