J’aborderai la vision que les médias ont de l’islam comme un phénomène à la fois intérieur et international.
Lorsqu’on ne veut pas se limiter à la France, sur ce thème, on couvre un champ énorme, à la fois dans le temps et dans l’espace.
Il me semble important de comprendre qu’il n’y a pas une seule vision de l’islam mais plusieurs, en fonction des pays concernés : ainsi, entre l’image de l’islam que donnent les médias américains et celle des médias européens, de grandes différences peuvent être observées en raison de leurs sensibilités distinctes.Il faut également bien comprendre que cette image évolue.Je parlerai beaucoup de la période des années quatre-vingt-dix, caractérisée par 1’idée de la « menace islamique » mais je crois en même temps que cette image est en train de changer.
On ne peut, d’autre part, ignorer deux facteurs dans cette analyse des médias : ce qui est propre à l’islam et à la vision de l’islam et ce qui est propre au fonctionnement des médias d’aujourd’hui qui sont fondés sur le temps réel, souvent sans recul, avec une grande rapidité de la circulation d’information, une prégnance et une domination de l’image. Tout cela concerne évidemment l’islam mais le dépasse aussi très largement.
La constatation s’impose en France que le thème de l’antagonisme religieux, au sens de la lutte religieuse du christianisme contre l’islam a quasiment disparu.
Aux Etats-Unis, c’est un petit peu différent, car il y a une mobilisation de la droite autour de cette thématique. En France, nous sommes très loin de cette image - mis à part dans des journaux de la droite la plus radicale, Le Figaro magazine ou Valeurs actuelles - selon laquelle l’islam va supplanter le christianisme dans notre pays.
Certaines personnes le disent. Ainsi, Alain Besançon, directeur à l’Ecole des hautes études, a fait toute une série d’interventions pour dire qu’"il y a aujourd’hui en France autant de musulmans - au sens "nés dans l’islam" - que de catholiques pratiquants. Il y en a plusieurs fois plus que de gens nés dans le judaïsme et dans le protestantisme". Et il s’interroge sur "une tentation de l’islam dans la France contemporaine", en évoquant « les conversions massives » à l’islam. Cela a néanmoins un aspect exotique et assez limité.
Pour comprendre la vision générale que l’on a de l’islam en Occident, notamment dans les années quatre-vingt-dix, il faut comprendre que celle-ci se situe à la convergence de deux sphères : la sphère internationale et la sphère nationale qui, toutes deux, ont été marquées par des bouleversements importants. Pour la sphère internationale, ce sont la chute du Mur de Berlin, la disparition de la menace soviétique et l’effondrement du bloc soviétique. En Europe, c’est la prise de conscience, à peu près au même moment, que l’islam s’est installé et est là pour durer.
Cette superposition des deux sphères explique l’idée de la menace islamique, menace à la fois intérieure et internationale, telle que l’on va l’avoir dans les années quatre-vingt dix.
L’une des raisons pour lesquelles on voit émerger cette menace est que l’effondrement de l’Union soviétique amène toute une série d’appareils de sécurité, aussi bien militaires que policiers, aux Etats-Unis comme en Europe, à essayer de trouver de nouveaux concepts pour expliquer le monde et aussi de nouvelles explications pour justifier leurs propres activités et leur propre existence : les appareils militaires du type du Pentagone ont besoin de justifier les budgets relativement importants qui leur sont consacrés et, de même, les appareils policiers qui ont travaillé sur la lutte contre le communisme ont besoin, pour des raisons matérielles de trouver des justifications à leur existence.
Le thème de la menace islamique émerge en partie pour cette raison. « Émerger » ne veut pas dire que tous les médias le reprennent ou qu’il est donné de la même manière dans tous les pays, mais il est quand même très prégnant, en tout cas dans les années quatre-vingt-dix. Ainsi, on peut lire dans le New York Times, en 1986 : « Le fondamentalisme musulman devient la menace principale à la paix globale et à la sécurité.Cette menace est semblable à celle du nazisme et du fascisme dans les années trente et à celle des communistes dans les années cinquante. » Un an plus tard, le même journal titre : « La menace rouge est partie, maintenant nous faisons face à l’islam ».
Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le terme « choc des civilisations », soit popularisé par Samuel Huntington dans un livre célèbre où il essaie d’expliquer à quoi va ressembler le monde après la Guerre froide et qui voit l’évolution de l’humanité comme un affrontement entre les différentes civilisations. Ce terme de « choc des civilisations » a été inventé par Bernard Lewis, qui est l’un des principaux penseurs américains sur l’islam et date de septembre 1990. Dès le départ, ce concept a été inventé concernant l’islam pour dire qu’il y a aujourd’hui un affrontement entre la civilisation islamique et la civilisation occidentale. C’est également le New York Times qui écrit que l’islamisme radical est « plus proche par l’esprit de mouvement tels que le communisme et le fascisme que de religions traditionnelles. »
Cette vision s’inscrit à un moment où le monde musulman connaît nombre de manifestations importantes ayant acquis une certaine visibilité à la fin des années soixante-dix, avec la révolution iranienne, mais qui prennent un aspect spectaculaire au cours des années quatre-vingt-dix avec des événements aussi différents que la guerre civile en Algérie, les troubles en Egypte, avec un développement très important du terrorisme, le terrorisme du mouvement Hamas en Palestine.Tout cela contribue à donner l’impression d’une avancée inexorable du mouvement islamiste et du fait que celui-ci s’attaque à la civilisation occidentale.
Dans cette vision internationale, notamment aux États-Unis, il faut souligner que ce sont les Fondations qui avaient consacré beaucoup d’efforts de recherche à la Guerre froide et à la définition de la menace communiste qui se reconvertissent dans cette menace islamique. Ils ne le font pas obligatoirement sciemment mais, comme je l’ai déjà signalé, parce qu’il y a un besoin des institutions à justifier leur propre survie et à trouver des thèmes mobilisateurs.
Ce parallèle entre la menace communiste et soviétique des années cinquante et la menace islamique va être favorisé par l’émergence de l’idée que cette menace internationale est relayée par un ennemi de l’intérieur, tout comme la menace soviétique pouvait être liée au Parti communiste. Cette menace intérieure est constituée sinon par les communautés musulmanes en tant que telles, au moins par un certain nombre de groupes qui, à l’intérieur de celles-ci, développent une ligne « radicale ».
En France, c’est quelque chose qui sera très prégnant dans la presse au cours des années quatre-vingt-dix autour d’une espèce de psychose sur ces classes dangereuses en train de se développer dans nos banlieues.Ainsi, Philippe Azziz, journaliste à l’hebdomadaire Le Point et auteur d’un livre assez connu sur Roubaix, écrit dans Le Point : « La menace majeure qui pèse désormais sur la sécurité intérieure et extérieure du pays est là. Les jeunes beurs de la deuxième génération, séduits par cet islam, sont de nationalité française.L’influence grandissante des thèses islamistes s’explique, bien sûr parle chômage, l’échec scolaire, la ghettoïsation grandissante des immigrés musulmans mais aussi par l’implantation dans les banlieues des réseaux secret du FIS algérien et du mouvement tunisien Ennahdha éradiqué par le Président Ben Ali. » Quelques mois plus tard, Le Point annonce en "une" un dossier qui s’intitule "Terrorisme :
les secrets de la toile islamiste ».
Il faut bien comprendre, et de manière nuancée, que cette vision est relayée en France auprès des journalistes par des services de police, non pas dans une volonté de manipulation mais parce qu’il y a, dans ces services, un début de travail sur ce qui se passe dans les banlieues - travail qu’ils sont les seuls à faire. Certaines de ces informations sont parfaitement fondées du point de vue quantitatif mais s’appuient sur une certaine vision, idéologique, tout à fait structurée. Il ne faut pas, cependant, tomber dans l’idée d’un complot policier car il y a réellement des contradictions, y compris à l’intérieur de ces appareils, sur la manière dont ils analysent cette menace : nous verrons d’ailleurs qu’à la fin des années quatre-vingt-dix, cette thèse est plutôt en régression et remplacée par celle des quartiers difficiles, des violences urbaines, etc.
Ceci étant, cette idée est tout de même prégnante dans certains services de l’Etat. J’ai assisté à une conférence de Jean-Louis Brughière, premier vice-président chargé de l’instruction au Tribunal de grande instance de Paris et de la coordination de la Section antiterroriste. Il explique qu’avec la fin de la Guerre froide, les États ne sont plus impliqués dans le terrorisme : dans les années quatre-vingt, il y avait cette conviction que ce terrorisme islamique ou proche-oriental était manipulé par les États. Aujourd’hui, ceci est terminé et il explique : « Une évolution significative s’est produite. Dans un premier temps, ont émergé des réseaux qui avaient été créés à la suite de l’interdiction du FIS en Algérie et qui ont ensuite constitué, pour partie, le GIA. Après, nous nous sommes rendu compte que la situation était devenue beaucoup plus compliquée. Nous nous sommes aperçus que dans les zones grises de nos banlieues, de jeunes Français se convertissaient à l’islam sur un mode radical et violent, que de jeunes immigrés de la seconde génération ont été recrutés pour intégrer les réseaux qui se constituaient de façon spontanée et qui leur permettaient de légitimer ainsi leur violence et leur délinquance sur un mode gratifiant, celui du terrorisme théologique. » Puis, il évoque les filières qui se créent à travers le monde, dans les camps afghans ou ailleurs et il continue : « C’est ainsi que s’est constituée cette espèce de nébuleuse, ce web du terrorisme, d’autant plus dangereuse que son évolution s’est effectuée de façon erratique, telle une toile d’araignée et que les opinions publiques n’étaient pas sensibilisées à cette menace. C’est pourquoi aucune mesure de riposte n’a été prise. »
J’ai étudié la presse écrite au moment de la première affaire du foulard de Creil, en 1989. On sent réellement, à l’époque, que cette vision de la menace islamique relayée de l’intérieur est très forte chez les journalistes. C’est ce qui explique en partie pourquoi il y a cette mobilisation autour du foulard de Creil.
Ce qui est surprenant, en France comme dans le reste de l’Occident, c’est à quel point cette vision de la menace islamique est éloignée de toute réalité. Non pas qu’il n’existe pas de terrorisme se réclamant de l’islam ou s’appuyant sur des groupes islamiques, non pas qu’il n’y ait pas ces jeunes pouvant à tel ou tel moment sombrer, mais le parallèle avec la menace nazie ou communiste ne tient pas un seul instant. Le nazisme est un mouvement qui disposait de tous les atouts de la principale puissance de l’entre-deux-guerres, L’Allemagne ; le communisme s’appuyait à la fois sur l’appareil hiérarchisé qu’était l’Internationale, sur la puissance de l’Union soviétique et sur une idéologie qui séduisait de larges secteurs, ce qui n’est évidemment pas le cas de l’islam. Donc, on peut être assez étonné de voir l’importance accordée à cette menace, comme si nous étions à la veille de l’effondrement de la civilisation occidentale. C’est quelque chose que l’on retrouve aussi bien aux États-Unis qu’en Europe.
Dans un livre tout à fait intéressant de l’intellectuel Edward Said, Covering islam, sur la manière dont les médias américains suivaient l’islam, celui-ci écrit à propos de cette menace : « La plupart des Arabes musulmans sont aujourd’hui trop découragés et humiliés, et aussi trop anesthésiés par les incertitudes incompétentes et brutales dans lesquelles ils vivent, pour appuyer rien qui puisse ressembler à une vaste campagne islamique contre l’Occident. » Voilà un élément tout à fait décisif à comprendre lorsqu’on parle de l’islam, et notamment de l’islam en France : on parle de populations qui sont complètement en situation de « faiblesse ». Elles sont marginalisées économiquement et socialement.
Il faudrait ajouter qu’il y a une certaine spécificité française de cette vision : la place qu’ont occupée et qu’occupent toujours un certain nombre d’intellectuels de la gauche laïque qui se sont particulièrement manifestés au moment de l’affaire du foulard de Creil.Le plus étonnant quand on relit aujourd’hui les textes, comme par exemple la réponse faite par cinq intellectuels de la gauche - Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kingsler - qui s’appelle « Profs, ne capitulons pas ! », à Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, ce n’est pas qu’ils se mobilisent mais c’est qu’ils laissent entendre que la République est au bord de l’effondrement. Ils disent à la fois : « C’est Munich » et « Nous sommes à la veille d’un effondrement de l’école laïque qui va entraîner un effondrement de la
République ». L’essentiel de la presse considère qu’ils ont raison.Non seulement cela va toucher les élèves mais cela va également bientôt toucher les professeurs. Ainsi, L’Express dit : « Enfin, la rumeur court. Des professeurs, eux-mêmes souvent des Françaises converties, commencent à porter le voile pendant leurs heures d’enseignement. » Quand on relit cela dix ans après, on se rend compte que l’on était dans une discussion absolument surréaliste.
Comment l’expliquer ? Plusieurs éléments entrent en ligne de compte.
Il y a tout d’abord l’idée, pour une partie de la gauche, que nous sommes en train de refaire 1905 : le combat mené contre l’islam est la répétition ce celui de 1905. Or, en 1905 le combat laïque se heurta à une Église qui est une force réelle de la société, alors que nous avons affaire ici à une minorité opprimée et marginalisée. Penser que c’est le même combat relève vraiment de quelque chose d’incompréhensible.
L’autre aspect, même s’il peut choquer certains, relève de ce que j’appellerais la mémoire coloniale ou plutôt l’amnésie coloniale. Il y a réellement un problème dans la société française avec la mémoire de la colonisation - ou, plutôt, avec l’absence de mémoire de cette colonisation. Je pense que le principal problème que nous avons aujourd’hui à l’égard de l’immigration dite « musulmane », ce n’est pas qu’elle soit musulmane mais c’est le fait qu’elle vienne des pays colonisés.
C’est la première fois que nous avons une immigration massive venant de ces pays colonisés sans que nous ayons réglé réellement le problème de notre rapport à cette histoire de la colonisation. Nous parlons beaucoup de « devoir de mémoire », mais la société française a fait une impasse totale sur cette question de la mémoire coloniale et il faudra qu’elle y revienne si elle veut aussi régler le problème du rapport à l’immigration.
En 1998, un sondage a été effectué auprès des populations musulmanes sur ce qu’il fallait que la France fasse en leur faveur. Les musulmans, qu’ils soient Français ou étrangers répondaient massivement, à 58 % « Faire mieux connaître les valeurs de l’islam » ; à 36 % « Favoriser la construction de mosquées » ; seulement à 14 % « Autoriser le port du voile à l’école ».
IL est évident que le fait que, dans la société française, l’islam soit vu comme une religion à part, peu enseignée et peu présente dans notre histoire, est un facteur négatif.
L’affaire du foulard a également été liée au rôle des femmes. En France, le féminisme a toujours été considéré manière négative, avec une connotation extrêmement péjorative. Le seul moment où il n’apparaît pas négativement, c’est lorsqu’on parle du féminisme en Algérie ou dans l’islam. Il y a aussi là quelque chose qui relève d’une vision partielle et partiale.
Il y a quelque chose de commun à toutes les visions, à la fois américaines et européennes. Je reprendrai, là aussi Edward Said qui dit : « Quand on parle de l’islam, on élimine plus ou moins automatiquement l’espace et le temps. » Quand un journaliste, à la télévision, dit « L’islam », il ne dit rien du tout, mais il a l’impression qu’il dit quelque chose et le spectateur a l’impression qu’il a compris quelque chose. De quoi parle-t-il ? De la religion ou de la civilisation ? De l’islam aujourd’hui ou de l’islam du VIIe siècle ? De l’islam indonésien ou de l’islam algérien, de l’islam égyptien ? Là il y a réellement quelque chose lié au fonctionnement des médias lors d’un journal télévisé, compte tenu de la manière dont il fonctionne, vous ne pouvez pas passer cinq minutes à expliquer ce dont vous parlez. De plus, il y a quelques chances pour que le journaliste ne sache pas lui-même de quoi il parle. Donc, si on n’essaye pas de développer une vision complexe de ce dont on parle, en prenant en compte l’histoire, l’espace et le temps, on restera enfermé dans une vision très schématique.
On note toutefois, à la fin des années quatre-vingt-dix, une évolution assez sensible avec une volonté de présenter l’islam de manière plus positive, plus nuancée, de prendre en compte l’émergence d’un islam français. Je ne rentre pas dans les détails, mais, encore une fois, il ne faut pas avoir une vision de complot contre l’islam ou de quelque chose de figé : cela dépend aussi du travail de la presse, des appareils, des intellectuels et de celui qui peut être fait ici, et cela est donc également sujet à des évolutions.