Chaque année, la publication des résultats du sondage commandé par la Commission nationale consultative de droits de l’homme (CNCDH) sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie suscite le même débat. Il y a ceux qui accusent le sondage d’exagérer le racisme de la société française, ceux qui au contraire l’accusent de le minimiser, ceux qui, enfin, comme Alain Morice et Véronique De Rudder (les pages Débats du Monde du 23 mars), remettent en cause le principe même d’un sondage sur un tel sujet.
Contrairement à ce que l’on a pu lire, cette enquête n’est pas limitée à " une population réputée blanche et d’origine chrétienne et française ". Effectuée auprès d’un échantillon représentatif de la population métropolitaine, elle reflète sa diversité. Un quart des personnes interrogées déclarent au moins un parent ou un grand-parent " étranger ou d’origine étrangère ", et si les parents ou grands-parents d’origine européenne sont majoritaires, les interviewés ayant des ascendants non européens représentent un dixième de l’échantillon. Ceux qui ont une ascendance étrangère sont toujours plus tolérants, particulièrement ceux qui ne sont pas d’origine européenne, mais ils ne sont pas pour autant exempts de tout " ethnocentrisme ". Chacun peut trouver un " autre " à rejeter.
Les questions posées ne sont pas créées de toutes pièces. Elles reprennent, sous une forme infiniment moins brutale, les stéréotypes et les préjugés courants, ceux qu’on entend quand on explore l’image des " autres " à partir d’entretiens approfondis ou de questions ouvertes. Il suffit de laisser librement parler la personne sur un thème (" qu’est ce que c’est pour vous être raciste ? " ou pour ceux qui jugent les immigrés trop nombreux " dans quels domaines cela pose-t-il selon vous un problème ? "). Des propos qu’on entend aussi dans le discours public, ceux d’un Jean-Marie Le Pen sur " l’inégalité des races ", d’un Georges Frèche à propos des harkis ou des " blacks " dans l’équipe de France de football, d’un Raymond Barre à propos du " lobby juif ". Des propos condamnés par d’autres qui au contraire soulignent l’apport que représente l’immigration pour le pays, réaffirment la nécessité du combat antiraciste. Ces propositions sont également soumises au jugement des personnes interrogées au fil du questionnaire. Nous sommes donc loin d’orienter l’enquête dans un sens qui " consolide les préjugés racistes et xénophobes ".
Les questions du sondage ne " piègent " pas les personnes interrogées, elles " n’insinuent " rien, elles leur demandent de se situer par rapport à des propos, de dire justement si elles les trouvent ou non légitimes, si elles les approuvent ou non. Et ces personnes ne s’en privent pas si on en juge par les très fortes variations des réponses d’un item à l’autre, qui vont de moins de 3 % de " pas du tout d’accord " avec l’idée que " les Français juifs ne sont pas des Français comme les autres ", à 90 % pour juger grave de " refuser l’embauche d’un Noir qualifié pour un poste " (dont 57 % " très grave ").
Si ces questions utilisent alternativement les termes " immigré ", " étranger ", " d’origine étrangère ", d’origine maghrébine " étranger non européen ", ou encore " Noir ", " Antillais " et " Africain ", ce n’est pas un " salmigondis de notions qui créent la confusion la plus surréaliste des confusions ", c’est volontairement, pour mieux comprendre les images que ces mots véhiculent dans leur complexité. Ils ne sont pas interchangeables. Il est intéressant de relever par exemple qu’il y a plus d’interviewés pour croire qu’il est plus facile d’accéder aux prestations sociales et aux soins médicaux lorsqu’on est " immigré " (55 % et 43 %) que quand on est " d’origine étrangère " (51 % et 34 %). Ou de noter que les " Antillais " sont moins souvent perçus comme " un groupe à part dans la société " que " les Noirs " et " les Africains " (respectivement 23,14 % et 29 %).
S’il y a des questions sur l’homosexualité, comme d’ailleurs aussi sur la peine de mort, c’est pour vérifier que l’ethnocentrisme ou désir de rester entre soi, va de pair avec des tendances autoritaires et répressives, un besoin d’ordre et de hiérarchie, un fort conformisme social. Et c’est effectivement le cas.
Il ne s’agit pas de stigmatiser les classes populaires, le racisme " des gens pauvres et peu instruits ". A niveau d’étude et niveau social comparable, rappelons que c’est l’orientation politique, le degré de proximité avec le FN et la position sur l’axe gauche-droite qui est de loin le facteur le plus prédictif du rejet de l’intolérance. Tandis que le facteur le plus prédictif du rejet de l’islam, c’est un des résultats inédits du sondage 2006, est aujourd’hui, toutes choses égales par ailleurs, le degré d’intégration à la communauté catholique et à ses valeurs, mesuré par la pratique religieuse, dans un contexte global d’exacerbation des identités religieuses.
Enfin l’usage intelligent d’un sondage ne s’arrête pas aux moyennes brutes, " x % des personnes interrogées pensent que... ", à un moment du temps. Il consiste à croiser les réponses entre elles, à chercher leur principe de cohérence, à comparer de longues séries de questions identiques dans le temps. On voit alors que sur le long terme, depuis 1990, malgré des retours en arrière et des poussées de fièvre (antisémite entre 1999 et 2000, anti-immigrés après les violences urbaines de novembre 2005), l’acceptation des " autres " progresse, lentement. Les opinions ne préjugent pas des comportements effectifs de rejet, des discriminations au quotidien. Mais ce rejet de l’autre, nous apprend ce sondage, est de moins en moins perçu comme légitime.
Ainsi ceux qui s’affichent comme personnellement " racistes " en 2006, sont 29 %. C’est beaucoup, c’est plus que fin 2004 (25 %). Mais c’est nettement moins qu’en 1990, où ils étaient 40 %. Et cet indicateur est étroitement corrélé avec toutes les questions relatives à la perception de ceux que l’on estime différents, par la couleur de peau, l’origine, la religion, la culture. Si l’on veut combattre efficacement le racisme, il faut aussi le mesurer, le connaître. Malgré ses limites, le baromètre annuel de la CNCDH n’est donc pas " de trop ".
Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS-Cevipof
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