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Islam & Laïcité >> Revue de presse

La Bible et les fondamentalismes (Le Monde des 8 et 9 avril 2007)

Le Livre saint des juifs et des chrétiens est " polyphonique ". Rien à voir avec la lecture simplificatrice qu’en font certains protestants évangéliques et ultra-orthodoxes du judaïsme. Il faut donner aux croyants une formation tenant compte des progrès de la connaissance biblique

Des découvertes historiques mettent souvent en doute la " vérité " du récit biblique sur les origines d’Israël, la sortie d’Egypte, la conquête de Canaan, l’existence même de Moïse, David et Salomon. Faut-il réduire la Bible à un tissu de mythes et de légendes ?

De fait, la distance grandit entre l’imaginaire des croyants, fondé sur la présentation linéaire des événements de l’histoire biblique, et la reconstruction qu’en proposent aujourd’hui les historiens et les archéologues. Distance entre l’histoire comme tradition et l’histoire comme reconstitution. Distance entre une lecture - et une écriture - symbolique de ces événements et une approche profane.

Cette distance et ce dépaysement bousculent les représentations traditionnelles. Et ce d’autant plus que s’amenuise, en Occident surtout, le contact vivant avec la foi des Eglises, la célébration des mystères, une appropriation personnelle de cette histoire devenue destin pour le peuple juif, puis pour les chrétiens. La méfiance a tendance à prendre le pas sur le sentiment de gratitude et de dette, comme disait Paul Ricoeur, vis-à-vis de ceux qui ont transmis ces récits fondateurs.

Alors faut-il déduire des recherches actuelles que les premiers livres de la Bible n’ont rien d’authentique ? Les traditions sur Abraham attestent son enracinement dans la région d’Hébron, celles de Jacob dans le royaume du Nord, Moïse - de par son nom déjà - relève d’un environnement égyptien. David et Salomon ne sont pas non plus un rêve, même si les archéologues peinent à découvrir sous leur pioche les restes des splendeurs du royaume de Salomon. Les textes bibliques en font de véritables légendes, car la légende est la première forme de l’histoire, populaire, épique.

La Bible est une réflexion sur l’histoire, réflexion sans cesse reprise en Israël au long des générations, en particulier avant et après l’exil. Ainsi l’Abraham nomade des hautes terres de Juda ou de la région d’Haran devient-il une figure qui annonce, pour ainsi dire, l’itinéraire des exilés, de la Babylonie en Canaan.

Comment sortir du conflit biaisé entre les fondamentalistes, qui croient que les récits bibliques sont absolument authentiques, et les sceptiques, qui estiment que c’est de la pure fiction ?

Il faut sortir de cette problématique binaire entre l’historique et le faux. Redire qu’il est impossible d’écrire l’histoire passée sans y mêler quelque chose du présent, surtout lorsque les enjeux sont religieux, politiques et identitaires. A quelle époque Moïse et la Loi (Torah) prennent-ils une importance structurante pour le peuple juif ? Au début d’Israël ou lorsque, de communauté politique, le peuple hébreu devient communauté de croyants dans l’empire perse ? La Bible est ainsi faite de relectures successives allant du VIIIe siècle jusqu’à la période hellénistique. C’est en cela que le personnage de Moïse ou d’Abraham n’est pas historique dans l’acception moderne du mot. Il en déploie pourtant tout le sens pour Israël, avant de le faire pour l’Eglise.

L’histoire biblique tire ainsi l’interprète vers l’avant et non vers un romantisme des origines. Les interprètes y ont mêlé leur présent, actualisant de lointaines traditions pour forger l’identité d’un peuple, en particulier dans les moments les plus obscurs de son histoire. Le questionnement historique moderne guérit cette lecture de ses excès allégoriques, mais il interpelle aussi l’exégète ou l’archéologue tentés par un positivisme historique.

Si l’échelle change du tout au tout quand on aborde le Nouveau Testament - les auteurs étant plus proches de l’événement -, le principe reste le même : on n’a jamais pu raconter la multiplication des pains sans y mêler l’évocation de l’eucharistie, et donc la vie des communautés chrétiennes. On ne peut raconter la guérison de la belle-mère de Pierre sans en faire une véritable scène de résurrection : un gisant remis debout ! Le curieux y verra une perte, le croyant y lira le déploiement d’un sens qui continue de rejoindre la communauté qui proclame et reçoit ce récit.

L’approche historico-critique des Ecritures est-elle une chance ou une ruine pour la foi ?

Ce n’est pas l’approche critique comme telle qui menace la foi, mais une régression critique au profit d’une lecture naïve qui déforme le sens et la portée des textes bibliques. La foi du charbonnier convient au charbonnier, mais pas à l’homme cultivé, dont les questions méritent d’être honorées. Le questionnement historique, en particulier dans l’archéologie, est nouveau par rapport à l’approche traditionnelle des Ecritures. Mais vouloir réduire la Bible à un seul livre d’histoire, sorte de miroir factuel, est une régression qui remonte à l’historicisme et au rationalisme des XVIIIe et XIXe siècles.

Ce n’est pas seulement l’archéologue Israël Finkelstein qui, aujourd’hui, met en doute la vraisemblance du séjour de " 600 000 personnes " dans le désert du Sinaï pendant " quarante ans ". Le Père Lagrange (fondateur de l’Ecole biblique de Jérusalem, 1855-1938), de retour du Sinaï, le notait déjà en... 1893. Il en fut ébranlé dans un premier moment, mais la prise au sérieux du terrain et du genre littéraire des textes bibliques allait lui permettre de faire accepter en milieu catholique - difficilement - l’approche historique et critique des Ecritures.

Et cela non pas pour ruiner la foi, mais pour l’éclairer et rester en dialogue avec les chercheurs de son temps. Lorsqu’il écrivait : " Des événements ont été comme symbolisés pour devenir l’image de l’expérience du peuple de Dieu ", il manifestait une justesse herméneutique qu’on gagnerait à honorer enfin. Plongé dans la rédaction du livre biblique des Juges, foisonnant, parfois contradictoire, il appelait à le lire dans l’esprit des rédacteurs : " Il faut même renoncer à un point de vue strictement historique. " C’était il y a cent ans !

Ces vues sont désormais partagées dans le milieu académique, qu’il soit protestant ou catholique, comme le montrent les textes du magistère romain - de Pie XII (1939-1958) à Vatican II (1962-1965), jusqu’au document de la commission biblique, en 1993, sur L’interprétation de la Bible dans l’Eglise. La pression vient donc aujourd’hui de la nébuleuse fondamentaliste, en milieu protestant surtout, et il apparaît urgent d’investir des forces et des moyens dans la formation des croyants.

Le document de la commission biblique va jusqu’à qualifier le fondamentalisme de véritable " suicide de la pensée ". Il faut à la fois jouer " le jeu de la foi et le jeu de la critique ", disait déjà Lagrange. Origène, un des pères de l’Eglise, parlait au IIIesiècle du feu de la foi et de la lampe de la science. J’ajouterais : chacun dans son ordre. A ceux qui ont des responsabilités dans les Eglises d’encourager les croyants à se former, à accepter les déplacements qui s’imposent : à quoi bon tenir à l’Ecriture, qui ne parle que de nomadisme et d’exode, si c’est pour sacraliser l’immobilisme de nos représentations...

Le péril, dites-vous, est donc le fondamentalisme religieux et politique...

C’est évidemment la mise en doute de la conquête de la Palestine par un peuple en armes qui a soulevé le plus d’émotion en Israël. Ce faisant, Finkelstein (La Bible dévoilée, Bayard, 2002) fut vivement critiqué par ses collègues et les milieux du sionisme religieux et politique. Certes, on ne peut reprocher au peuple juif son attachement à la terre de sa culture et de son aventure spirituelle. Pour autant, est-il raisonnable de réduire la Bible à un cadastre ? De couler l’Israël d’aujourd’hui dans les frontières de la promesse à Abraham " du Nil à l’Euphrate " (Genèse, 15) ?

Les événements de la préhistoire d’Israël paraissent donc plus modestes que nous ne le pensions. Le chrétien ne s’en étonnera pas. Il sait que de Bethléem au Golgotha, le chemin de Dieu se déploie dans la faiblesse. Modestie ne veut pas dire insignifiance, mais cohérence du témoin façonné par les moeurs d’un Dieu qui a daigné parler à la manière des hommes. Il y a suffisamment de textes qui rappellent à Israël qu’il n’a pas été choisi en raison de sa force et qu’il est porteur d’une espérance pour les nations.

L’exactitude historique de la Bible ne serait-elle qu’un mirage ?

C’est un concept moderne importé du monde des sciences... exactes. La vérité de la Bible n’est pas de cet ordre. Je répète que son propos n’est pas d’abord historique, mais qu’elle garde des traces suffisamment précises pour qu’on ne puisse en faire une pure fiction. " Les connaissances humaines ne figurent dans la Bible que dans leurs rapports avec l’histoire du salut ", écrivait le Père Lagrange, alors que les fondamentalistes veulent en revenir à une lecture historique et scientifique. Prendre le rayonnement d’un événement pour ses contours historiques relève d’une illusion de perspectives, d’une naïveté contestée par l’approche historique, qui souvent déconstruit pour comprendre, déroute pour conduire.

La Bible est beaucoup plus polyphonique qu’il n’y paraît. L’image d’Epinal linéaire et unifiée est une simplification drastique. Il n’y a pas qu’une image de David dans l’Ecriture, ni de Salomon. Il y a deux récits de la création du monde, comme il y a quatre Evangiles, deux Evangiles de l’enfance, plusieurs récits de la mort de Jésus et de sa résurrection. On peut même dire que chaque fois que l’enjeu se fait plus vif, la parole devient plurielle. Les déplacements ne sont pas que de l’ordre physique dans l’écriture. Ils appellent à une herméneutique du déplacement continuel du croyant, chaque fois que celui-ci pense avoir domestiqué son Dieu réduit à une idole.

Propos recueillis par Henri Tincq

Dominicain, directeur de l’Ecole biblique française de Jérusalem.

Il vient de préfacer " Comment la Bible saisit-elle l’histoire ? " (Cerf)

© Le Monde





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Bible - Fondamentalisme