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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Renforcer l’identité républicaine (Le Monde daté du 12 avril)

Face aux tentations nationalistes et communautaristes, la France doit s’appuyer sur ses valeurs démocratiques et laïques

En France, la République a été forte chaque fois que l’immigration n’a pas été perçue comme une menace mais au contraire, comme un enrichissement ne pouvant ébranler son identité politique. Mais la République a été faible quand ont triomphé les discours nationalistes étroits, le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme ; lorsque la haine de l’autre servi à colmater les angoisses identitaires et à remplacer la volonté d’assumer positivement la diversité ; quand de républicains ont soutenu des entreprises colonialistes ou impérialistes

Aujourd’hui, la mondialisation affaiblit les Etats, fragilise les identités nationales, réveille les obsessions identitaires et la haine de l’autre, un peu partout dans le monde. Mais elle offre aussi à la France la possibilité de refonder son modèle républicain aussi bien à l’écart de tout communautarisme néolibéral qu’à distance de toute conception purement nationaliste de l’identité. Cette refondation exige, comme nous l’avons affirmé au Haut Conseil à l’intégration (HCI), que le républicanisme français traditionnel fasse son autocritique, qu’il cesse de confondre assimilation et intégration.

Dans les différents rapports qu’il a remis au gouvernement, le HCI insiste sur la nécessité de distinguer entre ces deux termes. Assimiler, c’est demander au citoyen français de culture minoritaire de renier une part de son identité et de se fondre dans la culture majoritaire. Intégrer, au contraire, c’est faire la différence entre identité culturelle et identité politique, entre intégration éthique (culturelle) et intégration politique.

L’intégration authentiquement républicaine ne doit viser que cette dernière. S’il est tout à fait légitime d’attendre de tout citoyen français, quelle que soit son origine, qu’il adhère à la culture politique commune, définie par la Constitution, et aux valeurs politiques républicaines comme la laïcité, la tolérance, la liberté, l’égalité des sexes, la démocratie, il est toutefois inacceptable de confondre valeurs françaises et valeurs républicaines en France. Lorsque cette distinction n’est pas faite, l’immigration est forcément perçue comme un danger, elle cesse d’être une question, tout importante qu’elle soit, pour devenir un problème politique majeur sous la pression des nationalistes d’extrême droite.

La crise de l’identité collective en France ne peut être réduite à la question de l’immigration. Sa source serait plutôt à chercher dans le délitement de l’identité républicaine. La désymbolisation constante des institutions fondamentales de la République, notamment celle de l’école, le poids de la télécratie et de la " société de marché " (à distinguer de l’économie de marché), la crise de la représentation, tout cela affaiblit considérablement le lien civil en France, dans les écoles comme dans les banlieues. C’est de ne pas affronter directement ces problèmes graves qui pousse certains leaders politiques sur le sentier des simplifications abusives, réduisant l’identité politique collective à la seule identité culturelle des Français dits " de souche " et se nourrissant de la haine de l’étranger.

Ainsi est-il grave de la part de Nicolas Sarkozy de jongler entre communautarisme à l’anglo-saxonne et idéologie d’extrême droite, s’écartant en cela du gaullisme républicain traditionnel symbolisé par Jacques Chirac. Cela peut rapporter des voix, mais en aucun cas ne consolide la République. Qu’il faille attendre de tout citoyen français une adhésion aux valeurs fondamentales de la République, cela va de soi. Que les valeurs chrétiennes, depuis deux millénaires, aient façonné une grande partie de l’identité culturelle en France, est un fait incontestable. Mais celles-ci, si anciennes qu’elles soient, ne sont pas des valeurs républicaines, et on ne peut exiger de tout Français qu’il y adhère.

Certes, il est vrai que l’identité politique ne peut se résumer à une identité constitutionnelle ou simplement juridique. La nation est aussi vie, histoire et expérience de la diversité. Dans ce cas, c’est toute l’histoire de France qui doit être reconnue, aussi bien celle de l’esclavage, de la colonisation et de Vichy. De même, l’existence d’un grand nombre de citoyens français originaires des ex-colonies est un fait incontestable de l’histoire de France, comme l’est le fait que l’islam est devenu la deuxième religion dans la nation. C’est le résultat irrécusable du passé, même récent. Cette histoire doit donc être partagée par tous en vue d’un dépassement salvateur.

La question de l’immigration ne doit pas être confondue avec celle de l’identité républicaine, donc de l’intégration, car cette dernière concerne tous les citoyens français s’il est vrai qu’on ne naît pas citoyen et qu’on le devient. Si l’immigration doit rester une simple question de police relevant du ministère de l’intérieur, proposer comme le fait Nicolas Sarkozy un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, c’est faire de l’immigration un problème politique fondamental, penser la République comme un simple Etat de police, faire le jeu de la xénophobie. C’est donc dénaturer profondément, et quoi qu’on dise, l’identité républicaine.

Jacky Dahomay

Membre du Haut Conseil à l’intégration,

professeur de philosophie à la Guadeloupe

© Le Monde





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Assimilation - Communautarisme - Intégration - République