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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Présidentielle turque (édito du Monde du 26 avril 2007)



De la décision du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, de ne pas briguer la présidence de la République, deux lectures sont possibles : ou bien le chef de l’AKP, le parti islamiste modéré au pouvoir, a cédé à la pression des militaires, défenseurs de la tradition laïque, ou bien il a fait preuve d’un sens du devoir qui l’a poussé à rester au poste politiquement le plus important pour poursuivre la politique de réformes.

La vérité est sans doute entre les deux. L’AKP, le Parti de la justice et du développement, dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale, ce qui ne s’était pas vu pour un parti turc depuis des décennies. Il est donc en mesure d’imposer son candidat à la présidence. Mais M. Erdogan, qui semble avoir beaucoup hésité, n’a pas pu être insensible à l’hostilité de l’armée et d’une grande partie de l’opinion, qui s’est manifestée dans la rue ces dernières semaines. Le temps n’est plus aux coups d’Etat militaires dans une Turquie qui négocie officiellement son entrée dans l’Union européenne. Les généraux ne restent toutefois pas confinés dans les casernes, malgré les distances prises avec la politique, à la demande justement des Européens.

En poussant vers la présidence son bras droit, l’actuel ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül, M. Erdogan n’en permet pas moins à son parti de contrôler les principales charges de l’Etat. Le président sortant, Ahmet Necdet Sezer, un ancien magistrat, était apparu comme un rempart contre les velléités de l’AKP de remettre en cause la tradition laïque de Kemal Atatürk.

Ce verrou disparu, M. Erdogan abandonnera-t-il la ligne modérée suivie jusqu’à maintenant pour accélérer l’islamisation de la Turquie, après une nouvelle victoire aux élections législatives de l’automne ? Deux obstacles se dressent sur sa route. D’une part, une forte proportion de Turcs restent attachés au mode de vie occidental, et l’AKP ne peut pas l’oublier, malgré la faiblesse de l’opposition politique. D’autre part, la mise en cause radicale de l’Etat laïc signifierait la fin de tout espoir pour la Turquie d’entrer un jour dans l’UE.

Les Turcs, même les plus modernistes, sont certes de plus en plus sceptiques face à l’Europe, mais l’objectif de l’adhésion reste un puissant moteur pour les réformes. Aucun gouvernement turc ne peut ouvertement y renoncer sans provoquer des conséquences économiques désastreuses. De plus, le parti islamiste a eu l’habileté de s’appuyer sur les exigences européennes pour limiter, au nom de la démocratie, l’intervention des militaires dans la vie politique.

L’Europe a donc eu un effet ambivalent. Elle a permis à M. Erdogan et à ses amis d’exercer le pouvoir, et elle a sans doute freiné leurs ambitions. La question est de savoir si le frein n’est pas de plus en plus usé.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
élections présidentielles - Laïcité - Turquie