Fin d’un suspense qui aura duré plusieurs mois : ce ne sera pas le premier ministre turc, Tayyip Erdogan, mais son bras droit, Abdullah Gül, cinquante-six ans, actuel ministre des Affaires étrangères, qui a été désigné par le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) pour briguer la présidence lors d’un vote du Parlement dont le premier tour a été fixé à vendredi. « Le président de la République se doit, selon la Constitution, d’être attaché aux valeurs de la République démocratique et laïque. Si je suis élu à ce poste, je serais sans aucun doute respectueux de ces principes », a rassuré le ministre des Affaires étrangères lors d’un point de presse. Interrogé sur le fait que sa femme porte le voile islamique, perçu comme contraire aux valeurs laïques, il a estimé qu’il s’agit « d’un droit individuel » que « tout le monde doit respecter ».
En annonçant cette décision, l’AKP a décidé de passer outre le refus de l’armée et d’une partie de l’opposition laïque, opposées à ce que la présidence turque soit assurée par un « islamiste ». Le 14 avril, plusieurs centaines de milliers de laïques ont manifesté à Ankara pour dissuader le premier ministre turc, Tayyip Erdogan, de se porter candidat à l’élection présidentielle. Les partisans de la laïcité de l’État, soutenus par l’armée, gardienne du dogme kémaliste, craignent qu’une fois élu le premier ministre n’use de sa nouvelle fonction pour islamiser le pays. En Turquie, bien que le chef de l’État soit élu par le Parlement et qu’il dispose théoriquement d’une fonction honorifique, c’est lui qui procède aux nominations à la tête de plusieurs institutions clés du pays. Il en est ainsi, par exemple, de la présidence de la Cour constitutionnelle. Pour les laïques, si de telles institutions venaient à être dirigées par des personnalités islamistes, elles pourraient donner les coudées franches au Parti de la justice et du développement pour islamiser en douceur le pays.
Reste que légalement, on ne peut empêcher le Parlement où l’AKP, dont est issu le premier ministre, dispose d’une majorité absolue (354 voix sur 550), de faire élire Abdullah Gül à l’élection présidentielle, et de succéder à Ahmet Necter Sezer dont le mandat s’achève le 16 mai. Mais pour ce faire, il faut une majorité des deux tiers (367 voix). Il lui faudra dès lors rallier à sa cause deux des trois formations présentes dans le Parlement, à savoir le Parti de la juste voie (DYP, quatre députés) de Mahmet Aggar, et le Parti de la mère patrie (Anavatan, 20 députés) d’Erkan Mumcu, afin d’obtenir les 13 voix manquantes pour obtenir une majorité des deux tiers. Quant au troisième parti d’opposition, le CHP (gauche kémaliste) de Deniz Baycal, qui dispose de 172 sièges, il a annoncé qu’il empêchera l’AKP d’obtenir la majorité des deux tiers. Dans ce cas de figure, la Constitution prévoit un troisième tour où le président de la République sera élu à la majorité simple. Dans ces conditions, face au candidat de l’AKP, l’ancien chef d’état-major de l’armée turque, le général Hilmi Özkök, dont le nom a été avancé par les médias turcs comme probable candidat, n’a aucune chance.
Le fait que la présidence turque, symbole de la laïcité, passe sous la coupe de l’AKP peut-elle provoquer une crise politique majeure, voire pousser l’armée à réagir ? Le débat est à suivre avec la plus grande attention.
Hassane Zerrouky