Il y a quelques semaines, le directeur de Charlie hebdo était relaxé dans le procès qui lui avait été intenté pour avoir publié les caricatures de Mahomet. Au Danemark, où l’affaire avait pris naissance, les tribunaux avaient statué dans le même sens, faisant prévaloir la liberté d’expression.
Le jugement du tribunal correctionnel de Paris a été apprécié de façon positive, y compris par celles et ceux qui étaient en désaccord avec la façon dont les caricatures stigmatisaient une religion et, par conséquent, les personnes qui s’y reconnaissent. Mais cette attitude, qui privilégie une valeur – la liberté d’expression – qui dans un pays laïque s’impose dans l’espace public, n’a de sens que si elle s’applique à tous, c’est-à-dire dans ce cas à toutes les religions.
Or, il est permis d’en douter. Selon Le Monde du 4 avril, une série présentant « Un pape incarné par un gamin espiègle qui joue volontiers de la gâchette avec sa Kalachnikov quand il n’écrit pas des jurons à la craie sur les dalles de la place Saint-Pierre ; une pulpeuse religieuse journaliste qui fait la chasse aux ragots dans les couloirs du Vatican ; des cardinaux roublards qui sirotent des cocktails au bord de la piscine » ne sera pas diffusée en Pologne. Divers organes de presse liés à l’Eglise catholique ont obtenu ce résultat. Le dessin animé, d’origine française (il a été diffusé par MCM, une chaîne câblée assez confidentielle), a de même été déprogrammé par la BBC britannique. Seule la télévision allemande l’a diffusé, malgré la polémique suscitée par la CDU chrétienne-démocrate.
On pourrait s’attendre à ce que ces actes de censure pour une « caricature » somme toute bien plus anodine que celle visant le prophète de l’islam, provoquent des réactions plus vives. À quand par exemple la reprise de ce dessin animé par une chaîne française pour combattre la censure en Pologne ou à la BBC, en faisant comme la presse écrite avec les caricatures danoises ?
À défaut de réaction plus vive qu’une simple information dans un quotidien du soir pèsera le soupçon que les grands principes sont plus particulièrement mis en branle lorsqu’il s’agit de l’islam. Ce qui rejoint le sentiment qu’il y a deux poids et deux mesures. Ou, pour le dire autrement, que l’islamophobie n’est pas une invention d’une communauté musulmane prompte à se poser en victime mais bien une réalité sociale vécue par une partie de la population.
On notera d’ailleurs à ce sujet que la notion d’islamophobie est rejetée en France par toute une série d’organisations. Elle est même à l’origine d’un conflit interne violent dans une organisation comme le MRAP. Pour l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes, qui est un organisme de l’Union européenne, il n’y a en revanche pas de doute. Selon un rapport qu’elle vient de publier, il existe dans les pays membres des « discriminations dont sont victimes les musulmans, et des actes d’islamophobie ». Bien plus, la « discrimination à l’encontre des musulmans peut être attribuée à des attitudes islamophobes aussi bien qu’à des comportements racistes et xénophobes ». Ce n’est donc pas tout à fait la même chose, même si ces « éléments sont souvent étroitement liés ». Le rapport reconnaît donc, enquêtes et chiffres à l’appui, qu’il existe une « hostilité à l’égard des musulmans dans le cadre plus général de la xénophobie et du racisme à l’encontre des migrants et des minorités. »
C’est bien cela qui est ressenti profondément par les populations concernées. Ce sentiment constitue un fil rouge qui contribue à expliquer aussi bien les révoltes que les replis sur soi, notamment dans les banlieues. Le surmonter est un passage obligé pour lutter contre la tentation du communautarisme et réconcilier avec la politique.
Louis Weber