Par Paul de Bendern
ANKARA (Reuters) - L’AKP au pouvoir en Turquie propose la tenue d’élections législatives anticipées le 24 juin pour juguler la crise politique opposant le gouvernement issu de la mouvance islamiste aux élites laïques.
Le Premier ministre Tayyip Erdogan a réclamé mardi un scrutin législatif anticipé, la Cour constitutionnelle ayant invalidé le premier tour de l’élection présidentielle, organisé le 27 avril au Parlement, au motif que le quorum requis n’avait pas été atteint.
Le candidat de l’AKP à la présidentielle, Abdullah Gül, ministre des Affaires étrangères, est un ancien islamiste.
L’AKP (Parti de la justice et du développement) a annoncé mercredi qu’un nouveau scrutin présidentiel aurait lieu le 6 mai, au lieu du jeudi 3.
D’autres tours de scrutin sont envisagés les 9, 12 et 15 mai jusqu’à ce que Gül recueille assez de voix pour devenir chef de l’Etat, a précisé Salih Kapusuz, responsable du parti.
"Avancer les élections législatives réduira les incertitudes", a dit à la presse un autre responsable de l’AKP, Bulent Arinc. "(Cette décision) répondra à l’aspiration de notre peuple à la confiance et à la stabilité."
L’AKP a proposé au Parlement de fixer au 24 juin les élections prévues jusque-là le 4 novembre. On s’attend à ce que le parti obtienne un second mandat au vu de la forte croissance économique enregistrée depuis son arrivée au pouvoir en 2002.
Le parti islamo-conservateur souhaite aussi que le chef de l’Etat soit élu au suffrage universel et non plus par les députés, a indiqué Erdogan.
Les tensions se sont brutalement accentuées en Turquie avec une menace d’intervention de l’armée - qui se pose en gardienne du système laïque - dans la présidentielle, le boycottage du premier tour de scrutin par l’opposition et le rassemblement de près d’un million de manifestants laïques dimanche à Istanbul.
Le fait d’avancer les élections législatives pourrait stabiliser les marchés financiers, qui ont enregistré ces deux derniers jours leur baisse la plus marquée depuis un an sous l’effet de l’incertitude ambiante. La Bourse d’Istanbul et la livre turque se sont inscrites en hausse d’environ deux pour cent mercredi, mais on s’attend à ce que la prudence prédomine.
L’impasse politique inspire aussi des inquiétudes quant aux pourparlers d’adhésion d’Ankara avec l’Union européenne.
L’UE FAVORABLE AUX ELECTIONS ANTICIPEES
A Bruxelles, la Commission européenne s’est félicitée mercredi du projet de législatives anticipées dans la perspective d’un dénouement de la crise politique. Dans un communiqué, l’exécutif de l’UE invite tous les partis turcs à respecter la décision de la Cour constitutionnelle invalidant le premier tour de l’élection présidentielle.
"Le respect des institutions de l’Etat est essentiel pour garantir la stabilité politique", dit le communiqué.
En visite à Lisbonne, le président du Conseil italien, Romano Prodi, a déclaré à la presse : "Les événements de ces derniers jours semblent justifier (...) une approche prudente et sérieuse sur la candidature (turque à l’UE)".
L’opposition a boycotté le tour de scrutin du 27 avril et entend continuer. Gül est le seul candidat à la présidence et le gouvernement se montre résolu à parvenir à ses fins, l’AKP étant majoritaire à l’assemblée.
"La décision de la Cour constitutionnelle est une balle tirée en direction de la démocratie", a déclaré Erdogan lors d’un meeting de son parti retransmis à la télévision. La cour a été accusée de parti pris en faveur du camp laïque.
Un poids symbolique important s’attache à la fonction présidentielle en Turquie parce que le premier à l’avoir exercée fut le prestigieux fondateur de la république moderne, Mustafa Kemal Atatürk. Le président dispose aussi de droits de veto et de nomination, et il est le chef des forces armées.
Les "laïques", à commencer par les puissants chefs militaires et les juges, craignent que l’AKP ne s’éloigne des principes de la République s’ils contrôlent la présidence - dernière grande institution d’Etat qui lui échappe encore.
L’AKP rejette l’idée en soulignant son action pro-occidentale. "Nous ne sommes pas un parti centré sur la religion", a réaffirmé Erdogan.
Des analystes estiment que, pour gagner l’élection, l’AKP doit reprendre le dessus face à une opposition dynamisée par les récents remous politiques.
"Les dégâts sont déjà faits, il s’agit maintenant (pour l’AKP) de limiter le préjudice et de trouver le moyen d’y remédier. Le fait est que les militaires sont de nouveau intervenus, aussi tout le monde est-il perdant", confie le chroniqueur Cengiz Candar.