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Islam & Laïcité >> Revue de presse

La bataille continue entre ex-islamistes et kémalistes sur fond d’élection présidentielle (Le Monde du 5 mai 2007)



En entérinant, jeudi 3 mai, la tenue d’élections législatives anticipées à un tour le 22 juillet, le Parlement turc n’a pa encore mis fin, comme beaucoup l’espéraient, à la crise qui secoue le pays sur fond de conflit entre les deux ailes du pouvoir - l’armée et les institutions laïques d’un côté, le gouvernement "post-islamiste " de l’autre. Car les deux parties continuent à profiter de certaines dispositions peu démocratiques inscrites dans la Constitution en vigueur, conçue par les militaires auteurs du coup d’Etat de 1980

Le Parlement a ainsi également voté jeudi, en première lecture, le premier amendement constitutionnel déposé par le parti du premier ministre Recep Tayyip Erdogan, le Parti de la justice et du développement (AKP), dont le noyau dur est issu de la mouvance islamiste.

Bloqué dans sa tentative d’accéder à la présidence de la République grâce à sa majorité parlementaire, l’AKP est ainsi passé à la contre-attaque. L’amendement abaisse à 25 ans l’âge d’éligibilité des députés qui était de 30 ans et, par ailleurs, ce qui est bien moins anodin, rend plus difficile l’élection de députés indépendants.

AMENDEMENT MAJEUR

Cette disposition vise en premier lieu les députés kurdes du DTP - un parti soupçonné d’être la vitrine légale des " terroristes du PKK " (Parti des travailleurs du Kurdistan, indépendantiste) qui espérait, par ce biais, entrer enfin au Parlement. Pour être adopté, l’amendement doit être voté une seconde fois, ce qui est prévu dimanche, jour où le numéro deux de l’AKP - le ministre des affaires étrangères, Abdullah Gül - sollicitera à nouveau les suffrages du Parlement pour être élu président de la République. Avec des chances toujours aussi faibles car l’opposition devrait, de nouveau, boycotter la séance.

Mais dès vendredi, les députés doivent examiner le projet d’amendement majeur de l’AKP, visant à faire élire le chef de l’Etat au suffrage universel. Et ce, alors que le juriste auteur de l’argument ayant permis d’invalider le premier tour d’élection au Parlement du candidat de l’AKP a déjà souligné qu’aucun amendement constitutionnel ne pouvait être voté lorsque des élections législatives sont prévues.

D’autant que le principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, celui du père de la République laïque Mustafa Kemal, dans sa version figée actuelle), est tout prêt à saisir une nouvelle fois la Cour constitutionnelle, autre fief des kémalistes.

POLARISATION FORCÉE

La bataille est donc loin d’être close, malgré les paroles lancées mardi par M. Erdogan devant son groupe parlementaire : " Nous avons pris les décisions qui mettront fin à toutes les discussions inutiles, et rendront la parole au peuple. " Or ce peuple pourrait être, encore une fois, bien mal représenté.

Le système électoral imaginé par les militaires, avec son seuil de 10 % des voix nécessaires à un parti pour entrer au Parlement, a laissé, en 2002, près de la moitié des votants sans députés, au grand bénéfice de l’AKP qui, avec un tiers des suffrages, a remporté près des deux tiers des sièges de députés. Le CHP en a profité accessoirement et ces deux partis, qui dominent l’Assemblée, ne comptent pas renoncer à ce seuil, le plus haut de tous les pays du Conseil de l’Europe, malgré les appels récurrents des démocrates turcs à l’abaisser.

De même que ces partis ne sont pas prêts à réformer la loi qui les régente, issue également des cerveaux militaires, qui fait d’eux des " satrapies " soumises au bon vouloir de leurs chefs. Situation désastreuse au CHP, qui bloque toute évolution démocratique de ce parti supposé représenter la gauche turque, mais qui reprend volontiers les slogans de l’extrême droite nationaliste.

Le résultat de ces dysfonctionnements est la polarisation forcée de la société entre partisans de l’AKP et du CHP. Ce qui laisse sur le côté de la route, sans représentation ni direction politiques, les milliers de jeunes, souvent des étudiants, qui ont participé aux grandes manifestations kémalistes d’Ankara et d’Istanbul, mais avec leur propre slogan : " Ni charia, ni coups d’Etat, mais une Turquie démocratique ".

Sophie Shihab

© Le Monde





* Thème(s) associé(s) à l'article :
élections présidentielles - Laïcité - Turquie