Par Rusmir SMAJILHODZIC
SARAJEVO, 4 mai 2007 (AFP) - Proscrit durant le communisme, le voile islamique a fait son entrée dans des écoles avec l’indépendance de la Bosnie en 1992, mais les récentes disputes sur ce phénomène renvoient aux déchirures interethniques du temps de la guerre plutôt qu’à un réel débat sur la laïcité dans les institutions publiques.
Considéré comme une "option démocratique" dans des territoires majoritairement peuplés par des musulmans, le voile est rejeté dans les régions habitées essentiellement par les Serbes (chrétiens orthodoxes) et les Croates (chrétiens catholiques).
"C’est le principe du peuple majoritaire : une religion sur un territoire", déplore Nermina Sacic, professeur à la faculté des Sciences politiques à Sarajevo, capitale à forte majorité musulmane depuis la fin de la guerre qui a ravagé cette ex-république yougoslave de 1992 à 1995.
Peuplée de 3,8 millions d’habitants, la Bosnie compte environ 40% de musulmans, le reste étant des chrétiens.
Le débat sur le port du voile dans les institution publiques a été relancé par un incident récent impliquant un enseignant serbe et une psychologue musulmane d’une école primaire de Brko (nord-est).
"Mon collègue a refusé que j’effectue une visite régulière de sa classe en raison de mon voile", explique la psychologue Semsa Ahmetspahic.
"Je n’ai pas insisté car Brcko est un milieu particulier. On tente d’éviter les situations qui pourraient donner lieu à un conflit", explique-t-elle.
District depuis l’an 2000, Brcko a un statut à part par rapport aux deux entités qui forment la Bosnie d’après la guerre — Fédération croato-musulmane et Republika Srpska (Serbes) — et ses institutions sont multiethniques.
La même règle est appliquée dans les écoles du district, où les élèves serbes, croates et musulmans vont ensemble en classe.
L’incident a été porté devant le Conseil municipal, où un élu serbe, Milan Puric, a mis en cause le port du voile dans des écoles et institutions de la ville et réclamé son interdiction officielle au nom de la laïcité.
Révoltés, les élus musulmans ont alors affirmé "qu’ils feraient en sorte qu’il y ait encore plus de femmes voilées dans les institutions", assure M. Puric. "Et comme toujours, les fissures ethniques ont été mises à jour".
"Si j’ai tort, alors c’est tout ou rien, sans discrimination", fait-il valoir, en ajoutant que des icônes chrétiens et des croix devraient alors aussi être autorisés.
Si des symboles religieux sont présents souvent dans des écoles du pays, dans celles de Brcko on ne trouve que l’écusson de la Bosnie car la loi locale interdit toute iconographie religieuse. Pourtant cette loi ne prévoit aucun code vestimentaire.
"Le fait que des filles portent des jupettes ne me gêne pas mais j’exige à mon tour que les gens me respectent", lance Alma, étudiante en sciences politiques à Sarajevo, nouant son foulard sous le menton.
Si la majorité écrasante de ses collègues sont vêtus "à l’occidentale", Alma affirme que porter le voile tient du "respect des droits de l’Homme".
Très au fait de la politique internationale, elle fustige au passage l’interdiction de porter le voile dans les écoles françaises depuis 2004.
Sa professeur Nermina Sacic note que "les interdictions ne font jamais de bien" mais estime que l’application du principe de la laïcité serait utile.
Pour Adnan Silajdzic, professeur à la faculté des sciences islamiques à Sarajevo, ce principe "ne peut pas être appliqué en Bosnie parce que les musulmans ne sont pas une minorité".
"Les communautés de Bosnie tiennent à leur tradition spirituelle et ont un fort esprit religieux", assure M. Silajdzic.
"Est-ce bien ou pas ? On peut en discuter. Mais tant que c’est ainsi, la réalité doit être respectée".