Par Catherine COROLLER
QUOTIDIEN : samedi 12 mai 2007
Martine Cohen est chercheure au CNRS au sein du laboratoire Group Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL). Sociologue, elle s’intéresse au transformations des religions et de la laïcité
Le successeur de Roger Cukierman à la tête du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) sera élu dimanche. Dans quel état va-t-il trouver la communauté juive ?
Très diversifiée, et presque émiettée dans ses organisations militantes... Depuis le début des années 70, une pluralité de manières d’être juif s’est affirmée, et une pluralité d’institutions juives sont apparues comme représentatives, chacune dans son domaine. Mais la pluralité s’est transformée en dispersion ou concurrence. Le Consistoire [créé par Napoléon en 1808 pour organiser le culte israélite, ndlr] est de plus en plus contesté par de nouveaux courants religieux plus visibles : les ultraorthodoxes, les loubavitch, les libéraux... Depuis les années 2000 et la seconde Intifada, le Crif lui-même est contesté. Outre ceux qui refusent le principe même d’une institution représentant les Juifs de France, il est l’objet de critiques en tant que tel. Son leadership national est en outre disputé par les Crif régionaux [Arié Bensemhoun, candidat à la succession de Roger Cukierman, est ancien président du Crif Midi-Pyrénées], qui organisent eux aussi leur dîner annuel, mais également par des associations critiques à son égard. Ces dernières années, le Consistoire et le Crif sont entrés en concurrence : le Consistoire se mêle de politique avec l’organisation de voyages de soutien à Israël alors que les dirigeants du Crif ont rencontré l’Union bouddhiste de France ainsi que l’UOIF [Union des organisations islamiques de France], ce qui n’est pas a priori son rôle. Ainsi le leadership des Juifs de France est aujourd’hui soumis à des tensions.
Cette diversité est-elle forcément négative ?
Plus que de diversité, je parlerais de divergences politiques sur la stratégie et les alliances, par-delà les apparences d’un consensus presque affectif sur des thèmes récurrents comme la crainte de l’antisémitisme ou la solidarité avec Israël.
Sous la présidence de Roger Cukierman, le Crif a-t-il joué un rôle positif pour la cohésion des Juifs entre eux et avec l’ensemble du corps social ?
Jusque dans les années 90, les batailles menées par le Crif étaient relativement consensuelles et en phase avec la société française, ce qui a facilité sa tâche, par exemple pour l’inclusion de la mémoire de la Shoah dans la mémoire nationale. Le contexte actuel, avec l’émergence de mémoires concurrentes et l’apparition d’un nouvel antisémitisme dans les cités, est autrement plus délicat, et les positions se sont malheureusement crispées. Roger Cukierman a fait une erreur, en 2002, en tentant d’associer la lutte contre l’antisémitisme au soutien à la politique israélienne en tant que telle (même s’il a ensuite mis en avant une solidarité plus affective avec Israël). Par ailleurs, le Crif n’a pas cherché suffisamment tôt à établir des ponts avec les musulmans (la commission sur ce sujet n’a été créée qu’il y a deux ans). Et, au lieu de se préoccuper vigoureusement du racisme anti-maghrébin au côté d’autres associations, les dirigeants du Crif ont préféré mettre en avant la spécificité de l’antisémitisme ce qui n’est pas contestable en soi. Mais, du coup, les Juifs sont apparus comme exclusivement centrés sur eux, préoccupés d’eux-mêmes. Or ce qui est compréhensible, au niveau individuel et psychologique, me semble regrettable de la part de dirigeants qui se veulent responsables « politiques ».
Cukierman, un président contesté
Par Catherine COROLLER
QUOTIDIEN : samedi 12 mai 2007
Après deux mandats à sa tête, Roger Cukierman quitte le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) dimanche.
Sa présidence, contestée, a été marquée par une flambée des actes antisémites dont il n’a pas hésité à rendre responsables les jeunes musulmans de banlieue, coupables selon lui d’importer en France le conflit israélo-palestinien. En janvier 2003, lors du dîner annuel du Crif, Roger Cukierman avait provoqué la polémique en dénonçant une « alliance brun-vert-rouge » antisémite.
Les candidats à sa succession sont Arié Bensemhoun, ancien président du Crif Midi-Pyrénées, Henri Hajdenberg, président du Crif de 1995 à 2001, Richard Prasquier, conseiller de Cukierman, et Jo Zrihen, vice-président de l’organisation. Le président du Crif est élu pour trois ans, son mandat est renouvelable une fois.
Né en 1943 dans la clandestinité, le Crif se présente aujourd’hui comme « la seule représentation politique de la communauté organisée ». Il fédère 64 associations. Le Consistoire, qui en faisait partie jusqu’en 2004, l’a quitté en jugeant le nombre de sièges qui lui était attribué insuffisant.