Quel visage du pape retiendront les Brésiliens au terme du premier voyage de Benoît XVI en Amérique latine ? Celui du théologien austère qui, de discours en discours, les a rappelés aux rigueurs de la morale et aux exigences de l’Eglise catholique ? Ou bien le visage rayonnant, visiblement ému, qu’il affichait, samedi 12 mai, face à l’enthousiasme affectueux de garçons et de filles d’un centre de réinsertion pour jeunes toxicomanes appelé la " Ferme de l’espérance "
Ces témoignages pleins d’espoir des jeunes drogués, sauvés de leur dépendance, ont paru galvaniser le pape, qui, le soir même, dans le sanctuaire d’Aparecida, s’est adressé à la foule avec des accents inhabituels de télévangéliste : " Le pape vous aime, s’est-il écrié. Le pape vous dit à tous : l’Eglise est notre maison. Dans l’Eglise catholique, on trouve tout ce qui est bon, tout ce qui est motif de sécurité et de soulagement. "
La presse brésilienne, surprise de découvrir cette dimension chaleureuse, a titré " Dégel papal ". Cette parenthèse n’a toutefois pas suffi à transformer le séjour de Benoît XVI en un grand succès populaire. Les affluences sont restées modestes, à l’image de la messe célébrée, dimanche, sur l’esplanade de la basilique Notre-Dame d’Aparecida, devant 150 000 personnes, alors que les organisateurs en attendaient le triple. La petite ville reçoit chaque année 8 millions de pèlerins !
Quel sera l’impact de cette visite du pape pour une Eglise latino-américaine confrontée à la pauvreté, aux inégalités et au " prosélytisme agressif des sectes " ? En ouvrant, dimanche, les travaux de la Ve Conférence des épiscopats d’Amérique latine (Celam), qui doit fixer les grandes orientations de l’action de l’Eglise pour les prochaines années, Benoît XVI a repris le message-clé de son pontificat en situant les réponses aux problèmes politiques et sociaux dans un cadre de valeurs morales.
EVANGÉLISATION
" L’option préférentielle pour les pauvres est implicite dans la foi chrétienne ", a-t-il souligné, mais pas question de s’en tenir à une lecture politique, économique et sociale de la réalité : " C’est la grande erreur des tendances dominantes dans le siècle dernier, une erreur destructrice comme le démontrent les résultats des systèmes aussi bien marxiste que capitaliste ", a-t-il expliqué, stigmatisant " l’échec des systèmes qui mettent Dieu entre parenthèses ".
Il voit dans les changements politiques en cours en Amérique latine " des motifs de préoccupation devant des formes de gouvernement autoritaires ou assujetties à des idéologies que l’on croyait dépassées ". Difficile de ne pas voir une allusion au président vénézuélien, Hugo Chavez. Et aux pays qui pratiquent " l’économie libérale ", il a recommandé " l’équité ".
Comment répondre au défi de la pauvreté et de la misère ? Dans son homélie du matin, Benoît XVI avait déclaré que " l’Eglise n’est pas une idéologie politique, ni un mouvement social, ni un système économique ". L’après-midi, face aux 220 délégués du Celam, il a confirmé que " si l’Eglise commençait à se transformer en instrument politique, elle ne ferait pas plus pour les pauvres, mais moins, parce qu’elle perdrait son indépendance et son autorité morales ".
A la partie du clergé latino-américain encore sensible à la théologie de la libération, le pape indique une autre voie : l’évangélisation. Les sociétés justes qu’il appelle de ses voeux " ne naissent, ni ne fonctionnent sans un consensus moral sur des valeurs fondamentales ". C’est sur cette base que l’Assemblée des évêques d’Amérique latine travaillera lors des trois prochaines semaines.
Jean-Jacques Bozonnet
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