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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Brésil : une Eglise catholique suicidaire (Le Monde daté du 24 mai 2007)



Lors du vol qui le conduisait au Brésil, afin d’inaugurer les travaux de la 5e conférence générale des évêques latino-américains (Celam), qui s’achèvent le 30 mai, le pape Benoît XVI confiait aux journalistes que son voyage avait "une portée latino-américaine et un caractère fondamentalement religieux". Mais interrogé sur l’existence, au Brésil, de personnes "qui ne voulaient pas écouter le message de l’Eglise", le pape soulignait que "cela n’était pas spécifique" à ce pays : "Dans chaque partie de la Terre, très nombreux sont ceux qui ne veulent pas écouter ce que dit l’Eglise."

Si ce simple constat suffit à donner une portée générale à la visite du pape, le choix du Brésil comme siège de cette 5e conférence participe, quant à lui, du registre de la stratégie. Il s’agit en effet, au sein du continent où vivent la moitié des catholiques du monde, du pays comptant le plus grand nombre de fidèles. Le Brésil est par ailleurs une puissance émergente, aspirant à jouer sur la scène régionale comme sur la scène mondiale un rôle de premier plan. La société brésilienne constitue en troisième lieu un véritable concentré de toutes les questions, de l’économique au social et du politique au culturel en passant par l’éthique, qui sont posées à l’Eglise catholique. Enfin la confrontation avec la mouvance évangélique s’y avère particulièrement aiguë.

Le discours du pape a mis en avant, outre la défense de la morale catholique, le refus du "mélange erroné" de la religion et de la politique, la réitération du rôle central de la hiérarchie de l’Eglise, ainsi que l’appel à contenir la progression des pentecôtistes, voire à amorcer une reconquête : autant d’éléments d’un programme dont il n’est pas difficile de prédire, au regard du contexte et des premières réactions, tout particulièrement dans l’Eglise catholique brésilienne et latino-américaine, l’échec. Plus encore, il témoigne face aux évolutions du monde actuel du caractère quasi suicidaire de la posture adoptée par l’Eglise catholique.

Le Brésil demeure certes, comme le soulignait le cardinal primat Geraldo Majella, l’un des pays les plus religieux au monde, à l’opposé, selon lui, "de la sécularisation radicale qu’on observe sous d’autres latitudes". Il reste que "le départ de l’Eglise catholique" vers d’autres confessions, pour reprendre la formule d’un autre membre de l’épiscopat, l’archevêque de Salvador de Bahia, est "impressionnant et massif". Le nouvel archevêque de Sao Paulo, Odilio Scherer, n’hésite pas à parler à ce sujet d’une "fuite silencieuse". En trente ans, les catholiques sont passés de 91,4 % à 73,9 % tandis que le nombre des évangéliques - 6,6 % de la population en 1980 - atteignait 17,9 % en 2003. Si cette progression devait se poursuivre, ils constitueraient plus de la moitié de la population brésilienne vers 2020-2025.

Cette tendance n’est pas nouvelle. Mais elle était demeurée, jusqu’à récemment, ignorée par l’Eglise dans la mesure où, tout au long des vingt-cinq dernières années, la lutte contre cet ennemi intérieur que représentait la théologie de la libération arrivait en première place sur son agenda. Le seuil atteint à ce jour par les évangéliques, au Brésil comme ailleurs en Amérique latine, explique que le pape fasse maintenant de la concurrence de ces mouvements une priorité. Ayant constitué la théologie de la libération en ennemi interne qu’il importait de neutraliser, et ayant mené à terme cette entreprise de normalisation, l’Eglise se retrouve toutefois aujourd’hui dans la situation d’avoir à lutter contre l’ennemi extérieur démunie de ce qui aurait pu être son meilleur atout : sa présence et son influence parmi les plus pauvres.

La question évangélique pose en fait un triple problème à l’Eglise catholique. A la forte diminution de sa "part de marché" religieux s’ajoute le risque politique corrélé d’une perte d’influence, sinon de contrôle, sur les sociétés. Surtout, l’Eglise se retrouve en situation d’avoir à gérer les conséquences de la liquidation d’un monopole, la confrontation apparaissant ouverte non tant avec les évangéliques qu’avec ce qu’ils incarnent, à savoir le pluralisme. Il n’est pas anodin que Benoît XVI réitère, en parfaite continuité avec son prédécesseur, sa pleine adhésion à la démocratie, à la condition que celle-ci soit informée par les valeurs chrétiennes dont l’Eglise est la garante et l’interprète légitime. Dans la même perspective, la dénonciation du relativisme porte en fait très précisément sur un pluralisme qui ne bénéficierait pas de cette information.

Benoît XVI poursuit donc ce qu’avait entrepris Jean Paul II, même si son absence de charisme tend à amplifier les problèmes que son prédécesseur s’appliquait, par la seule magie de sa présence aux quatre coins de la planète, à déminer. Ou plutôt à occulter, tant il est vrai que dans la perspective développée la conversion constitue un indicateur fort du déphasage d’une Eglise soucieuse de maintenir sur les sociétés une emprise que l’évolution même de ces sociétés tend à disqualifier. Mais le comme le dit Leonardo Boff : "Le principal responsable (de cette hémorragie) est l’Eglise elle-même, car elle est très centralisatrice et hiérarchisée."

Depuis qu’en 1864 Pie IX, relevant dans le Syllabus "les principales erreurs de notre temps", concluait l’inventaire avec l’idée selon laquelle "le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne", l’Eglise est en situation d’avoir à renégocier en permanence son rapport à l’espace, au temps et à l’autorité. Le dispositif mis en place à la fin du XIXe siècle d’une Eglise s’éprouvant comme alternative anti-moderne à la modernité a certes été révisé par Jean Paul II : la parenthèse de la modernité étant censée être refermée, l’Eglise n’avait plus besoin de se situer par rapport à elle. Cependant, outre que cette thèse a montré ses limites, l’accélération multiforme d’un mouvement qui travaille et bouleverse toutes les sociétés, tout particulièrement dans un continent comme l’Amérique latine, basculant dans la globalisation, pose à nouveaux frais la question du rapport à l’espace et au temps.

Mais là où les évangéliques parviennent à inventer un nouveau rapport au territoire, l’Eglise catholique reste, du fait de sa logique institutionnelle, enfermée dans une conception dépassée. Et concernant le rapport au temps, face aux mouvements indiens qui exigent la reconnaissance de leur droit à un système de croyances propre et à la lecture nord-américaine selon laquelle l’Amérique latine n’aurait pas connu une vraie évangélisation, l’Eglise ne sait que réaffirmer, contre toute évidence, que "l’annonce de Jésus et de son Evangile n’a à aucun moment comporté une aliénation des cultures préhispaniques ni n’a constitué l’imposition d’une culture étrangère" (Benoît XVI, discours inaugural de la 5e Conférence de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, 13 mai). Une telle formule ne peut qu’apporter de l’eau au moulin de ceux qui, à la conversion forcée et massive, opposent la conversion individuelle librement consentie.

L’échec de la définition d’un rapport pertinent au temps et à l’espace peut-il être compensé par la seule réaffirmation de l’autorité de l’Eglise ? Benoît XVI semble le croire, malgré les nombreux témoignages allant dans le sens contraire. Il reste que l’Amérique latine constitue à l’évidence un laboratoire où les évolutions du religieux apparaissent comme un indicateur ainsi qu’un espace privilégié de gestion des recompositions que connaissent les sociétés contemporaines.

Jesús García-Ruiz et Patrick Michel sont directeurs de recherche au CNRS.





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Brésil - Eglise catholique - Pape - Religions