L’islam pose un problème en France et plus largement en Europe.
L’installation sur le continent de plusieurs millions de citoyens de confession – ou de culture – musulmane suscite des polémiques sans cesse recommencées. Les principes mêmes de la Républi que seraient menacés, la laïcité subirait un assaut qui remettrait en cause les acquis fondamentaux de la neutralité de l’école et de la loi se de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Emblématique de ces débats et de ces craintes, la relance de l a question du « foulard islamique » qui est revenue, sans aucune raison particulière – si ce n’est, peut-être, la surenchère entre différentes forces politiques – sur le devant de la scène.
Ces débats se déroulent dans une grande confusion sur les conce p ts et sur la définition même de la laïcité. Quand Nicolas Sarkozy, le ministre de l’intérieur affirme, lors du rassemblement du Bourget de l’UOIF, que les jeunes filles doivent être photographiées tête nue sur les papiers d’identité, et qu’il est hué, s’e ngage une discussion dans la presse autour de la… laïcité. Or ce problème n’a rien à voir avec la laïcité, c’est une simple question de police. Quand on évoque la mixité à l’école, il s’agit d’égalité entre garçons et filles, pas de laïcité – l’école l aïque s’est accommodée, jusque la fin des années 1960, de la séparation des sexes et la République laïque, pendant des décennies, du refus du vote des femmes.
L’islam fait peur et cette peur se situe à la convergence de deux plans, l’un international et l’autre national. C’est parce qu’il y a, dans notre perception, intersection de ces deux niveaux, que le débat est souvent difficile. Ainsi, on ne peut évoquer le foulard en France sans être renvoyé aussitôt à l’Arabie saoudite ou aux talibans. De même, le caractère « intrinsèquement violent » de l’islam renvoie à la situation en Algérie ou au Pakistan. Je n’aborderai pas ici cet aspect, il nécessite toute une réflexion sur l’islam politique au niveau international, sur ses différents courants, sur sa di ver sité. Je me contente de renvoyer aux travaux d’Olivier Roy, Gilles Kepel, Alain Roussillon et François Burgat.
Un autre élément très important de nos appréhensions face à l’islam tient à la situation des banlieues. On retrouve la peur des classes po pula ires vues comme « classes dangereuses », avec, en l’occurrence, une peur spécifique liée à l’origine définie comme « maghrébine », « arabe » ou « musulmane », selon les périodes. Là aussi, une réflexion fondamentale s’impose, autour de ces ce ntain es de milliers de jeunes français, parqués dans les cités, à qui la société est incapable d’offrir du travail, soumis à tous les racismes, et dont on s’étonne ensuite qu’ils refusent de se plier aux règles sociales.
Communautarisme ?
Une de s plus grandes menaces viendrait du « communautarisme », mettant en cause l’unité de la République. On réfléchit rarement sur la signification de ce terme. Au départ de la réflexion, la création de la République française, « une et indivisible ». Face à elle, seuls existeraient les citoyens. Pour reprendre l’expression du député Clermont-Tonnerre pour les juifs au moment de leur émancipation, à la révolution, la République leur accorderait tous les droits en tant que citoyens, aucun en tant que « nat ion » (à l’époque cela signifiait religion). C’était l’époque où est votée la loi Le Chapelier qu’il faut citer : « Il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique pour un esprit de corporation… C’est aux conventions libres d’individu à individu à fixer la journée de chaque ouvrier. » [1]
Car cette loi ou plutôt son esprit invoqué aujourd’hui fut, rappelons-le, avant tout une loi antisyndicale. Longtemps la gauche s’est battue contre elle et elle est, bien heureusement dépassée. Dépassée, notamment avec la fameuse loi sur les associations de 1901 : l’Etat reconnaît des corps intermédiaires, traite avec des entités représentant une partie des citoyens – des syndicats aux originaires de Bretagne, en passant par les pêcheurs à la ligne. Depuis la loi Le Chapelier, le droit à l’organisation syndicale, y compris dans les entreprises, a été reconnu. Par ailleurs, nous savons que, pendant de longues décennies, les associations des « originaires » d’Italie, de Pologne, du Portugal, d’Arménie ont été des éléments importan ts d’i ntégration des immigrés – et non le signe d’un communautarisme opposé à la République.
Le communautarisme supposerait deux éléments : des lois spécifiques à une catégorie de citoyens – ce qui, à ma connaissance, est rejeté par tous ; des communa utés qu i vivraient refermées sur elles-mêmes totalement en marge (ce qui peut être le cas pour des parties des communautés immigrées « enfermées » dans des ghettos sociaux (mais sûrement pas de « tous » les originaires d’Algérie, du Maroc, etc.). Le nomb re de ma riages mixtes témoigne de cette diversité de situations.
La République laïque et l’islam
Quand nous parlons des rapports de l’islam et de la République, nous faisons référence à deux types de problèmes distincts :
le statut de la relig ion musul mane dans la République (au même titre que le statut du catholicisme ou du judaïsme) ;
l’intégration des communautés immigrées d’origine musulmane dans la République.
Toute la réflexion que nous avons développée dans la commission « Islam et Laïcité » p artait d’un postulat : la laïcité telle qu’elle s’est imposée en France depuis 1789, et notamment depuis la loi de 1905, est la loi commune à tous. Il ne s’agit ni de la mettre en cause ni même de la modifier. Encore faut-il se mettre d’accord sur ce qu’e st la laïcité. Jean Boussinesq affirme que le concept recouvre trois principes différents : des philosophies laïques, souvent opposées ; une mentalité laïque qui est ce que la société et ses principaux acteurs croient savoir de la laïcité ; en fin les lois laïques et l’ensemble de la jurisprudence qui fonde le droit français en la matière. Pour des raisons évidentes, c’est à l’aune de ces dernières, lois et jurisprudence, que l’on doit étudier l’islam.
Cela nous a amené évidemment à revenir su r la concept ion de la laïcité en France et de son rapport aux religions. D’abord, la laïcité française accorde une place particulière aux religions, bien qu’elle ne « reconnaisse » aucun culte. Comme le remarque Emile Poulat, « en droit français, un o ffice religieux n’est pas assimilable aux réunions de simples citoyens ou d’une quelconque organisation. Il bénéficie d’un engagement spécial de la République : elle « garantit le libre exercice des cultes ». A la différence, en effet, du droit de s’assoc ier et de se réunir, libertés de l’individu, cet exercice touche au saint des saints de l’individu, sa liberté de conscience, qu’elle assure à tous. En outre, les cultes disposent d’édifices légalement réservés à leur service, dont un bon nombre sont prop riété publiqu e et qui, tous, jouissent d’un statut spécial. » [2]
D’autre part, la laïcité ne s’oppose pas aux religions, on peut très bien être catholique, jui f, musulman, e t laïque. La laïcité s’oppose aux cléricalismes, sous toutes leurs formes, pas aux religions.
Enfin, la laïcité suppose la liberté pour les religions de s’organiser comme elles le souhaitent et n’intervient pas dans cette organisation. Ce t article 4 semble avoir échappé à nos dirigeants actuels qui s’ingèrent de manière outrancière dans l’organisation de l’islam de France. Quand M. Sarkozy affirme que les « intégristes » ne doivent pas s’asseoir à la table de la République ou qu’il doit comprendre un pourcentage donné de femmes, il exprime des intentions louables, mais viole l’esprit de la loi de 1905. A-t-on jamais vu un gouvernement français demander que l’assemblée épiscopale en Franc comporte un pourcentage de femmes ou expulse de s es rangs tel év êque aux positions intégristes ? ou mettre en cause tel ou tel membre du Consistoire juif sous prétexte qu’il défend des positions intégristes ? Quand, dans son récent rapport remis au premier ministre le député UMP François Baroin appelle à la création d’une faculté de théologie musulmane qui « doit permettre d’ancrer l’islam dans la modernité en fédérant le travail d’un certain nombre de savants qui ont engagé le travail critique sur le texte coranique lui-même (et pas seulement sur la tradition) » [3], on peut s’interroger sur la signification de cette ingérence…
Enfin, une dernière remarque, sur l’histoire de la laïcité, depuis 1905. Comme on le sait, le pape a condamné la loi de 1905, puis refusé l a création d’associations cultuelles. Cette obstruction aurait pu amener le gouvernement à appliquer la loi dans toute sa rigueur, à en profiter pour porter de nouveaux coups à l’Eglise catholique. Il n’en fut rien. Il mit en place des dispositions transi toires visant à assurer que la gestion des lieux de culte catholiques soit laissée provisoirement aux prêtres qui en avaient la charge,. Ce n’est qu’en 1924 que le pape Pie XI, dans l’encyclique Maximam gravissimamque autorise la formation d’association s cultuelles. Il faudra encore plus de vingt ans pour que l’Eglise catholique se rallie à la laïcité. « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » proclame l’article 1 de la Constitution de 1946, voté par les trois grand s partis – MRP (démocrate-chrétien), communiste, socialiste –, ce qui en dit long sur les évolutions. La République triomphait, elle avait su parier sur l’évolution des esprits, laisser le temps au temps.
La République, meurtrie par l’affrontement entre l es « deux France », a toujours privilégié une application souple de la laïcité. Elle a aussi laissé faire le temps pour obtenir, pas à pas, l’acceptation par l’Eglise catholique de la laïcité. Pourquoi refuserait-on de laisser aussi le temps à l’islam fr ançais de s’adapt er ?
En 1905 déjà, les socialistes, notamment Jean Jaurès, voulaient « apaiser la question religieuse pour poser la question sociale », permettre que, enfin, soient posée dans toute son ampleur la question ouvrière. Un siècle plus tar d, nous sommes con frontés à des défis similaires. Les populations issues de l’immigration – en majorité d’origine musulmane – vivent des situations difficiles, liées à la ghettoïsation, au chômage massif, au racisme, etc. S’attaquer à ces problèmes nécessite toutes les énergies de la République et, pour cela, placer derrière nous la question religieuse.
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