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Islam & Laïcité >> Revue de presse

Exception culturelle, identité et mondialisation (Le Monde, 29 mai 2007)

Sans céder à la tentation nationale, la France devrait favoriser des échanges moins déséquilibrés

Nicolas Sarkozy avait annoncé que les élections se gagneraient sur les valeurs. Les questions d’identité et de valeurs ont effectivement fait l’objet de toutes les attentions, au point qu’on leur dédie un ministère. A contrario, les politiques culturelles n’ont pas fait recette durant la campagne, aucun grand projet n’est parvenu à s’imposer, et l’existence même d’un ministère de la culture autonome a failli être remise en question. Etrange paradoxe où, tout en ayant semblé négliger la culture, celle-ci a, en réalité, été au coeur du débat.

De quoi, en effet, est constituée la culture, si ce n’est de valeurs et d’identités ? On objectera qu’il y a bien peu de rapports entre la défense des valeurs familiales ou de la laïcité et l’existence de quotas audiovisuels ou l’installation d’une annexe du Louvre à Abou Dhabi. La culture au sens anthropologique, comme système de représentation symbolique à travers lequel une société se constitue, semble fort éloignée des préoccupations de la culture comme ensemble de biens économiques qui s’échangent sur un marché.

Avec la mondialisation, pourtant, c’est bien au travers de la circulation de marchandises culturelles, et notamment des programmes diffusés par les médias ou des films proposés à Cannes, que les membres de chaque société apprennent désormais à connaître, aimer ou haïr les valeurs et l’identité des autres. Il y a plusieurs décennies déjà que les Etats-Unis l’ont fort bien compris : en exportant leurs " industries de l’imaginaire ", ils contribuent à améliorer leur balance commerciale tout en exportant également leurs valeurs et leurs modes de vie.

C’est justement dans un contexte de lutte contre les déséquilibres commerciaux entre les Etats-Unis et l’Europe que prend racine la politique d’exception culturelle. L’accord signé en 1994 entre les pays membres du GATT-OMC a permis à de nombreux pays de ne pas souscrire, au moins provisoirement, d’engagements de libéralisation en matière audiovisuelle - domaine dans lequel existent des enjeux économiques internationaux d’envergure - et de préserver l’existence de leurs mécanismes de soutien publics. L’objectif était de favoriser la coexistence d’une diversité des cultures.

Mais c’est dans le cadre d’une autre instance internationale, l’Unesco, que la notion de diversité culturelle a pris corps. Celle-ci a approuvé une Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles entrée en vigueur en mars. Même si son caractère peu contraignant laisse planer un doute sur son efficacité, un pas politique significatif a été accompli.

L’" exception culturelle ", symbole a priori réjouissant de la résistance des activités culturelles aux lois du marché, est quant à elle devenue l’emblème derrière lequel se drape toute la politique culturelle française sur la scène internationale, mais au prix de détournements du concept qui ne sont pas seulement réducteurs mais aussi dangereux. Lorsque Jean-Marie Le Pen affichait pour tout programme dans ce domaine l’exception culturelle comme application de la notion de préférence nationale à la culture, il illustrait de manière caricaturale ce détournement.

L’exception culturelle, en réalité, ce n’est pas l’exception française ; ce qui présente un caractère d’exception, c’est la culture par rapport aux autres marchandises, ce n’est pas la singularité de la France. Les biens culturels sont " exceptionnels ", d’abord parce que ces industries ont des caractéristiques propres qui les rendent vulnérables aux lois du marché : des coûts fixes élevés sont engagés pour la production de prototypes soumis à un aléa important de réussite ou d’échec ; surtout ce sont des marchandises " d’exception ", parce qu’elles sont l’expression du point de vue d’un artiste sur le monde, mais aussi des valeurs des communautés auxquelles il appartient.

Les politiques culturelles, lorsqu’elles se contentent d’avoir la nation pour horizon, peuvent servir des buts opposés à la diversité en encourageant, par exemple, la concentration économique et la constitution de champions nationaux compétitifs. Dans l’audiovisuel, il ne s’agit pas de permettre à des entreprises dont les capitaux sont français de fabriquer des images, mais surtout de les inciter à produire des images différenciées de celles proposées par les Etats-Unis, l’Inde ou le Brésil.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir sur la scène internationale l’Etat français voler au secours de la lutte contre l’homogénéisation culturelle dont serait porteuse la mondialisation, alors qu’au niveau interne l’homogénéisation se mue en vertu au nom de la lutte contre les dérives communautaristes. Les questions identitaires ne sont pas seulement au coeur du débat français. Elles sont un des enjeux majeurs de la mondialisation. Elles s’imposent partout avec une acuité nouvelle, comme en témoignent les craintes suscitées par l’élargissement de l’Union européenne. Les tentations de repli et la méfiance à l’égard des autres s’affichent au moment même où les défis de la cohabitation culturelle deviennent mondiaux.

Chaque individu est porteur d’identités multiples qui ne peuvent être réductibles à l’identité nationale. Les Kurdes, les Arméniens, les Arabes, les hispanophones, les Québécois, les juifs se reconnaissent des identités qui ne se réduisent pas à celles de leurs passeports. De plus, les identités collectives sont mouvantes ; en France, pas plus qu’ailleurs, il n’y a de valeurs établies une fois pour toutes dans lesquelles chaque nouvel arrivant est sommé de se fondre. Grâce à un processus d’échanges interactifs, les identités évoluent. Le vrai défi est de parvenir à un juste équilibre, afin de respecter les identités existantes et de leur permettre de s’enrichir par l’ouverture aux autres cultures du monde.

Et si c’était tout simplement cela, le grand projet culturel de la France ? Favoriser, à travers le monde, des échanges moins déséquilibrés de productions culturelles (pas seulement celles de la France), afin de contribuer à ce que la mondialisation soit enfin porteuse d’une nouvelle manière pacifiée de vivre ensemble.

Le caractère d’exception, c’est la culture par rapport aux autres marchandises, pas la singularité de la France

Joëlle Farchy

Professeur de sciences de l’information et de la communication à Paris-I

© Le Monde





* Thème(s) associé(s) à l'article :
Culture - Identité nationale - Mondialisation